Temps superposés
Poétiques du palimpseste
Appel à contribution
Colloque international à l’Université Polytechnique des Hauts-de-France, Valenciennes, Juin 2026
Comité scientifique :
Bouchart Bastien, Delcambre Corentin, Tanzi Valentina
Comité scientifique :
Bouchart Bastien, Delcambre Corentin, Tanzi Valentina
Argumentaire :
« L’objet de ce travail est ce que j’appelais ailleurs, "faute de mieux", la paratextualité. J’ai, depuis, trouvé mieux – ou pire : on en jugera[1] ». Tels sont les propos liminaires qui ouvrent Palimpsestes de Gérard Genette. Ces premiers mots dévoilent un style qui ne cesse de se reprendre et une écriture placée sous le signe de l’épanorthose et du « second degré » comme l’annonce le sous-titre de l’ouvrage de Genette. Ce colloque international souhaitera étudier le concept et la pratique du palimpseste, originairement compris comme la reprise d’un texte antérieur selon une recontextualisation ouverte au devenir. Du grec « palin », signifiant « de nouveau » et de « psêstos », signifiant « gratté », le palimpseste est originairement un « parchemin dont on a gratté la première inscription pour en tracer une autre, qui ne la cache pas tout à fait, en sorte qu’on peut y lire, par transparence, l’ancien sous le nouveau[2] ». La pratique du palimpseste comporte en ce sens au moins un double geste : un geste de recherche, à l’instar de l’archéologue qui gratte le sol pour trouver les indices de l’histoire, et un geste d’érosion des parois (graphein). L’important apport conceptuel et la taxinomie scientifique envisagée par Genette nous amèneront à nous interroger sur les concepts de reprise, de parodie, de travestissement, d’imitation ou de transformation, de pratiques hypertextuelles, transtextuelles, intertextuelles et plus largement à la mise en relation d’une œuvre B, de type palimpsestique et « hypertextuelle », à une œuvre A, antérieure et « hypotextuelle ».
L’objectif de ce colloque sera de considérer le palimpseste comme un espace de problématisation des formes établies, s’ouvrant aussi bien à l’écriture qu’aux autres pratiques artistiques et ainsi à nous interroger sur ce qu’apporte la différence dans la répétition, sur ce qui reste ou ce qui s’efface ; le palimpseste étant une poétique de la survivance et de l’altération. Phénomènes de reprise comme le pastiche, ou la parodie dont Daniel Sangsue dira qu’elle « n’est pas seulement rupture, destruction, mais elle remplace les formes périmées par les formes nouvelles sans lesquelles il n’y aurait pas d’ "évolution littéraire" possible[3] ». Un palimpseste n’a rien d’innocent et pose la question de la réécriture comme interprétation. Chaque imitation, chaque répétition génère de l’hétérogène Les modèles les plus classiques se voient retravaillés de façon à créer une différence et redéfinir les limites d’un mythe ou d’un genre. Ubu Roi est une reprise carnavalesque du théâtre classique dont le nom rappelle déjà l’œuvre de Sophocle et dont les noms des personnages font écho à celle de Shakespeare. Le burlesque de Jarry vise non seulement à travailler la forme de la tragédie mais aussi le fond en mettant en scène l’absurde et l’arbitraire politique du tyran au pouvoir. C’est en partie ce que chercheront à entreprendre les grandes réécritures de la seconde moitié du XXème siècle : Ulysse de James Joyce modernise le récit homérique en remplaçant le style épique par l’exploration du quotidien. La narration classique se troue et perd en linéarité en vue de mettre en question le langage par lui-même. La Machine infernale de Jean Cocteau reprend le mythe d’Œdipe tandis que Bertold Brecht et Jean Anouilh s’intéressent aux questions du pouvoir politique dans un contexte d’occupation et de guerre à travers le mythe d’Antigone.
Si le palimpseste renvoie d’abord à une réécriture d’un texte extérieur, il peut également fonctionner comme un principe réflexif. Par-là même, le palimpseste devient un processus créateur qui remet en question les formes génériques, comme l’entreprend le travail autoréférentiel d’Exercices de style de Raymond Queneau. Le texte reprend la même histoire mais en modifie la forme et le style. En exposant le travail de réécriture constant au sein d’une même œuvre, Queneau exhibe le palimpseste. Il en devient le sujet central et le principe moteur d’une création métapoétique. De fait, le palimpseste en tant que processus autopoïétique ouvre la question d’une pratique intertextuelle où la stratification textuelle passe par l’intégration de fragments, d’ersatz, d’emprunts qui participent à la circulation du sens. Le déplacement, la décontextualisation, la reterritorialisation (Deleuze), l’implémentation poétique (Christophe Hanna) sont des gestes qui nous amènent à penser la citation comme un travail de seconde main (Antoine Compagnon). Le Mémorandum qui suit le Sur Nietzsche de Georges Bataille et le Livre des passages de Walter Benjamin sont des œuvres-montages composées de citations choisies et dont la reconfiguration spécifique crée un nouvel espace littéraire critique qui échappe au discours affirmatif ou arrogant de la théorie classique. Le dispositif poétique de la poésie contemporaine envisage la sortie de la définition traditionnelle de la poésie en incluant des « matériaux déjà existants, en vue de la production nouvelle d’un savoir[4] ». L’enjeu des réélistes de la poésie contemporaine consiste à reconfigurer l’espace poétique en déjouant ses qualités lyriques pour en retravailler l’identité. Par ses mécanismes d’emprunts, de recyclage, de cut-up de circonstances, de recontextualisation, la pratique intertextuelle joue le rôle d’une infiltration (Christophe Hanna) ou de contamination (William Burroughs, Jean-Marie Gleize) dans le corps-propre d’un genre défini. L’œuvre met en scène sa propre dépoétisation en devenant « un lieu qui contiendrait tous les autres[5] ».
Au croisement de la science du langage, de l’histoire, de la scénographie, de la philosophie et des arts visuels, ce colloque souhaitera interroger en quoi le palimpseste peut produire du théorique et, à partir des traces qu’il laisse apparaitre, crée des écarts, des différences de l’hétérogène. En quoi l’hypertexte se nourrit-il de l’hypotexte ? En quoi s’en écarte-t-il ? En quoi le palimpseste est une méthode critique d’analyse ? de subversion politique ? En quoi fait-il continuité ? Discontinuité ?
Les contributions pourront aborder un ou plusieurs des axes suivants :
Axe 1. Le palimpseste comme expérience critique
Le palimpseste se définit comme un dispositif critique qui récuse les formes canoniques au profit d’une dynamique de recommencement et de mise à distance. Il permet d’interroger les modèles hérités afin de les reconfigurer en fonction d’une époque donnée et de son contexte politique et culturel, contribuant ainsi à redéfinir les contours de la contemporanéité. Cette démarche engage une remise en question à la fois subtile et réflexive des paradigmes préexistants, en dialogue avec le principe de la parodie qui, selon Linda Hutcheon, met en évidence « plutôt la différence que la similitude[6] ». Dans cette perspective, les contributions pourront explorer les processus mentaux et scripturaux à l’œuvre lorsqu’un texte « devient » un autre texte. Il s’agira notamment d’analyser les mécanismes cognitifs, poétiques et génétiques impliquées dans les pratiques de réécriture, ainsi que les modalités de transformation, de distanciation et de re-sémantisation qui fondent l’expérience palimpsestuelle. Une attention particulière pourra être portée aux enjeux critiques et épistémologiques de ces processus, envisagés comme des formes de lecture-écriture permettant à la fois la transmission et la reconfiguration des modèles littéraires. Dans cette perspective, la pratique palimpsestuelle entre en résonance avec la notion de détournement telle que la formule Guy Debord, « Le détournement est le langage fluide de l’anti-idéologie[7] », en ce qu’elle procède d’un déplacement critique des modèles canoniques. La réécriture devient alors un espace de recomposition où les textes hérités sont interrogés, désajustés et re-sémantisés à la lumière d’un nouveau contexte historique et culturel.
Axe 2. Le palimpseste en tant qu’auto-traduction.
L’intérêt pour l’auto-traduction est relativement récent dans les études littéraires et traductologiques. En tant que transposition d’une œuvre dans une autre langue par son propre auteur, elle implique une réactivation du processus créatif, permettant de retravailler le texte en fonction d’un nouveau contexte linguistique, culturel ou éditorial. Cette pratique remet en cause la distinction traditionnelle entre auteur et traducteur, l’écrivain devenant son propre médiateur linguistique, et confère à la version auto-traduite un statut intermédiaire, ni entièrement traduction ni véritable création nouvelle. Les contributions pourront interroger les motivations et les enjeux de l’auto-traduction, envisagée comme un geste à la croisée de problématiques esthétiques, identitaires et contextuelles. Il s’agira notamment d’examiner comment et pourquoi un auteur choisit de réinvestir une œuvre déjà produite dans une autre langue, et dans quelle mesure ce choix est influencé par le contexte sociolinguistique, les dynamiques de diffusion littéraire ou les contraintes du marché éditorial. Le « cas » Samuel Beckett, écrivain bilingue puis auto-traducteur à partir de la fin des années 1960, offre à cet égard un exemple emblématique d’une pratique souvent interprétée comme une dynamique de répétition avec variation[8]. Les communications pourront ainsi interroger le statut intermédiaire de la version auto-traduite, la remise en cause de la distinction entre auteur et traducteur, ainsi que les enjeux esthétiques, identitaires et contextuels liés au réinvestissement d’un texte dans une autre langue.
Axe 3. Le palimpseste visuel et artistique.
Cet axe propose d’interroger le palimpseste visuel dans ses dimensions esthétiques et sémiotiques, en considérant l’image à la fois comme objet artistique et comme dispositif de médiation et de communication. Par exemple, dans la lignée de la conception pasolinienne du palimpseste – entendue comme une écriture stratifiée où différentes temporalités coexistent sans progression linéaire, et où le passé affleure dans le présent sous formes de traces[9] – les contributions pourront analyser les relations dynamiques entre image et texte, ainsi que les choix graphiques, typographiques, chromatiques et compositionnels, qui participent à la construction du sens. Une attention particulière sera portée aux processus de traduction entendus au sens large, qu’ils soient linguistiques, sémiotiques ou symboliques, ainsi qu’aux stratégies d’adaptation, de transposition et de réinterprétation des formes visuelles. Il s’agira d’examiner comment ces pratiques s’inscrivent dans des contextes culturels, idéologiques ou géographiques spécifiques, et comment les innovations techniques reconfigurent les modes de production, de circulation et de réception des palimpsestes visuels.
Modalité de soumission :
Les propositions de communication (350-500 mots), accompagnées d’une brève notice biobibliographique sont à envoyer au plus tard le 30 avril 2026 aux l’adresses :
Calendrier prévisionnel :
30 avril 2026 : envoi des propositions
11 mai 2026 : réponse aux appels à contribution
16 juin 2026 : colloque
Bibliographie sélective :
- Barthes, Roland, S/Z, Paris, Editions du Seuil, 1970.
- Barthes, Roland, Essais critiques, Paris, Editions du Seuil, 1981.
- Barthes, Roland, Le Plaisir du texte, Paris, Editions du Seuil, 2014.
- Barthes, Roland, Le Degré zéro de l’écriture, Paris, Editions du Seuil, 2014.
- Bailly, Jean-Christophe, « Reprise, répétition, réécriture », in La littérature dépliée, Presses universitaires de Rennes, 2011, pp. 11-18.
- Béhar, Henri, « La réécriture comme poétique – ou le même et l’autre », in Romanic Review, n° 72/1, janvier 1981.
- Bouillaguet, Annick, « Une typologie de l’emprunt », in Poétique, n°80, 1984, pp. 489-497.
- Coremans, Linda, La Transformation filmique, Bristol, Peter Lang, 1990.
- Citton, Yves, Lire, interpréter, actualiser : pourquoi les études littéraires ?, Paris, Éditions Amsterdam, 2007.
- Compagnon, Antoine, La Seconde main ou le travail de la citation, Paris, Seuil, 1979.
- Eco, Umberto, Dire quasi la stessa cosa, Milan, Bompiani, 2003.
- Eco, Umberto, Opera aperta. Forma e indeterminazione nelle poetiche contemporanee, Milan, La Nave di Teseo, 2013.
- Gauvin, Lise, « Le palimpseste francophone et la question des modèles », in Gauvin, Lise, Van den Avenne, Cécile, Corinus, Véronique, Selao, Ching (dir.). Littératures francophones, parodies, pastiches, réécritures, Lyon, ENS Éditions, 2013.
- Genette, Gérard, Figures I., Paris, Éditions du Seuil, 1966.
- Genette, Gérard, Figures II., Paris, Éditions du Seuil, 1969.
- Genette, Gérard, Figures III., Paris, Éditions du Seuil, 1972.
- Genette, Gérard, Soglie, i dintorni del testo, [trad. it. de Camilla Maria Cederna], Torino, Einaudi Paperbacks, 1989.
- Genette, Gérard, Palimpsestes, Paris, Éditions points, 1992.
- Genette, Gérard, Discours du récit, Paris, Éditions du Seuil, 2007.
- Hubert, Marie-Claude, Les Formes de la réécriture au théâtre, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2006.
- Jakobson, Roman, Aspects linguistiques de la traduction. Essais de linguistique générale, (trad. de Nicolas Ruwet), Paris, les Éditions de Minuit, 1959.
- Kristeva, Julia, Semeiotikè. Recherches pour une sémanalyse, Paris, Seuil, coll. « Points », 1969.
- Limat-Letellier, Nathalie, « Historique du concept d’intertextualité », in L’Intertextualité, Miguet-Ollagnier, Marie (dir.), Besançon, Presses Universitaires de France-Comté, 1997, pp. 17-64. URL : https://books.openedition.org/pufc/4507?lang=fr
- Limet, Yun Sun, « Entre-temps, Intertextualité et critique », in Cahiers de Narratologie, n° 13, 2006. URL : https://journals.openedition.org/narratologie/349
- Lombez, Christine, « Réécriture et traduction », in La littérature dépliée, pp. 71-80, Presses universitaires de Rennes, 2008. URL : https://books.openedition.org/pur/35013
- Mounin, Georges, Les Problèmes théoriques de la traduction, Paris, Gallimard, 1963.
- Sofo, Giuseppe, I sensi del testo. Scrittura, riscrittura e traduzione, Anzio, Novalogos, 2018.
- Vanoye, Francis, L'Adaptation littéraire au cinéma, Paris, Armand Colin, 2019.
[1] Genette, Gérard, Palimpsestes, Paris, Éditions points, 1992, p. 7.
[2] Ibid., pp. 556-559.
[3] Daniel Sangsue, La Parodie, Paris, Éditions Hachette, coll. « Contours littéraires », 1994, p. 33.
[4] Ibid., p. 58.
[5] Jean-Marie Gleize, Circonstances, Saint-Martin de Castillon, Éditions La Tuilerie tropicale, 1999, p. 9.
[6] Linda Hutchon, « Ironie et parodie : stratégie et structure », (trad. Ph. Hamon), in Poétique 36, 1978, p. 472-473.
[7] Guy Debord, La Société du Spectacle, Gallimard, coll. « folio essais », 1992, p. 199.
[8] Rossana Sebellin, « Becket tra scrittura e (auto)traduzione », in Testo & Senso, n° 19, 2018. Cfr. Rainier Grutman, “Beckett e oltre: autotraduzioni orizzontali e verticali”, in A. Ceccherelli, G.E. Imposti, M. Perotto (a cura di), Autotraduzione e riscrittura, Bologna, Bononia University Press, 2013, pp. 45-61.
[9] Caterina Verbaro, « Le palimpseste de l’Histoire dans Petrolio de Pier Paolo Pasolini », in La Réécriture de l’histoire dans les romans de la postmodernité, Presses Universitaires de Provence, 2020, pp. 363 – 370.