Les imaginaires de la forêt : continuité et recomposition
Journées d’études
(CY Héritages : Culture/s, Patrimoine/s, Création/s, UMR 9022), CY Cergy Paris Université, 4 et 5 septembre 2026, Paris.
Dès l’Antiquité, la forêt s’est imposée dans l’imaginaire occidental comme l’espace du « sauvage », du latin sylva, la forêt, perçu comme un territoire à la lisière de la civilisation, hostile, voire impénétrable. Au Haut-Moyen Age, elle apparait sous le terme de Foresta qui lui donne son nom actuel, et désigne l’espace forestier géré, exploité, cadastré. La forêt est aussi dans de nombreuses cultures le territoire des non-humains, des esprits, des divinités, le lieu des forces surnaturelles et des métamorphoses. Territoire de l’altérité et du danger, refuge, lieu des marginalités et des transgressions ou réservoir de ressources économiques, la forêt est investie de significations multiples, voire contradictoires qui ne sont pas sans effet sur l’action humaine : ces imaginaires façonnent les politiques et les pratiques d’exploitation, les formes de protection ou de patrimonialisation, mais aussi les productions artistiques et visuelles qui contribuent à leur diffusion. En retour, les usages concrets - cueillette, chasse, sylviculture, loisirs, pratiques rituelles et artistiques - nourrissent et reconfigurent ces représentations.
Si l’on se repose sur les travaux de P. Descola, la séparation entre sauvage et domestique s’efface aujourd’hui au profit d’autres modèles de pensées faisant prévaloir l’existence d’espaces hybrides et intermédiaires, espaces à la fois socialisés et préservés. Alors que les connotations religieuses s’effacent dans le second XXe siècle au profit d’une conception de la forêt comme lieu récréatif où l’on vient se ressourcer, marcher ou chasser, conception qui se superpose à celle d’un lieu d’exploitation de matières premières, il semble que l’imaginaire forestier se recompose aujourd’hui et redevienne de manière visible un réceptacle de pratiques et d’imaginaires rituels ou religieux, favorisé sans doute par son caractère liminaire. Cet imaginaire affleure dans une série de pratiques nouvelles : sylvothérapie, bains de forêts, néo-rituels dans des forêts mythologisées comme celle de Broceliande ou encore rassemblements rainbow (immersions communautaires avec le moins d’artefacts possible par un petit groupe dans un espace forestier, le plus souvent à l’écart des villages et des routes) dont on peut interroger les motifs et les raisons et qui semblent portées par un désir de sauvage. Cette nouvelle pensée du monde forestier est présente aussi dans les discours d’une anthropologie actuelle et critique de la modernité qui vise à restaurer au végétal une forme d’agentivité[1].
Dans quelle mesure la perception de la forêt comme espace sauvage est-elle agissante et sous-tend-elle les nouvelles pratiques et usages qui y prennent place ? Ces recompositions sont-elles héritées de conceptions anciennes résurgentes ou sont-elles le produit d’un agissement plus général de l’imaginaire du sauvage ? Le retour de l’ancienne dichotomie balançant entre sauvagerie et sacralité d’un côté et exploitation prosaïque de l’autre, semble devoir être interrogé sous le prisme du contexte inédit induit par l’anthropocène et de la mise en danger, par les pratiques humaines, des milieux naturels, comme le suggère par exemple pour les productions artistiques Guillaume Logé[2].
Cette journée d’étude propose d’interroger, entre autres imaginaires de l’espace forestier, la représentation apparemment multiséculaire le postulant comme un « ailleurs » malgré son anthropisation continue, et d’en comprendre les résurgences actuelles. On pourra s’interroger notamment sur les régimes d’attention au milieu induit par les pratiques et les imaginaires de cueillette, de chasse, supposant comme le faisait Bachelard, un échange entre formes et images au cœur de l’acte de perception. Les représentations seront étudiées à travers différentes pratiques culturelles, rituelles et artistiques, selon un questionnement volontiers interdisciplinaire et pluridisciplinaire, convoquant l’histoire, l’histoire de l’art, l’analyse des pratiques alimentaires, l’anthropologie, la géographie, la philosophie, incluant les approches sociologiques, éco-poétiques et phénoménologiques de la sensation.
Les propositions pourront explorer les différentes recompositions de l’imaginaire contemporain de la forêt en lien avec son aspect sauvage, ainsi que les représentations et imaginaires forestiers des sociétés passées ou hors d’Europe. Elles pourront s’inscrire dans des axes de réflexions tels que :
- Représentations du sauvage et de l’anthropisation dans les discours savants et populaires.
- Influence des représentations du sauvage et de l’anthropisation sur les politiques et les pratiques forestières.
- Agissements de l’imaginaire forestier et de son caractère supposé sauvage dans les anciennes et les nouvelles pratiques religieuses, rituelles ou néo-rituelles qui s’y déroulent ou dans les pratiques de consommations et de préparations alimentaires.
- Cadre théorique et artistique éclairant les interactions entre pratique, pensée et représentation de la forêt.
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[1] Latour, 2015; Laplante et Brunois-Pasina, 2020, Pierron 2018.
[2] Logé, Guillaume, La renaissance sauvage, l’art de l’anthropocène, Paris, 2019
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Quelques références bibliographiques
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Id. L’air et les songes, Paris, Corti, 1965.
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Latour, Bruno, « 1re conférence. Sur l’instabilité de la (notion de) nature » in Bruno Latour, Face à Gaïa, Éditions La Découverte, 2015, p. 15 -55.
Laplante Julie, Brunois-Pasina Florence, « Présentation. Entre dormance et efflorescence en anthropologie : l’onthos du végétal en question », in Anthropologie et Sociétés, « Devenir-plante : enlacements et attachements », 44(3) 2020 : p.15-49. Consulté le 12 septembre 2025. https://doi.org/10.7202/1078163
Logé, Guillaume, La renaissance sauvage, l’art de l’anthropocène, Paris, 2019.
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Schoentjes, Pierre, Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique, Marseille, Wildproject, coll. « Tête nue », 2015.
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Thiebault Stéphanie, La forêt. Histoire, usages, représentations et enjeux, CNRS Éditions, 2025.
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Modalités de soumission :
Les propositions de communication en français ou en anglais d’environ 2000 signes, accompagnées d’une courte présentation de l’auteur sont à adresser à Hélène Bernier (helene.bernier@cyu.fr) et Agnès Tachin (agnes.tachin@cyu.fr) avant le 15 avril 2026.
Après validation par le comité de rédaction, une publication est prévue.
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Comité d’organisation :
Hélène Bernier (CY Héritages)
Agnès Tachin (CY Héritages)
Comité scientifique :
- Hélène Bernier (CY Héritages)
- Véronique Dassié (CY Héritages)
- Vincent Marcillac (CY Héritages)
- Agnès Tachin (CY Héritages)
- Christine Vial-Keyser (CY Héritages)