Appel à communications : L’utopie à l’épreuve des crises du XXIe siècle
Université de Brest, Faculté Victor Segalen, vendredi 16 octobre 2026
Les philosophes Hartmut Rosa et Myriam Revault d’Allonnes se sont tous deux penchés sur les effets paradoxaux de l’accélération de la transformation de nos structures sociales, institutionnelles et culturelles – caractéristique majeure de notre modernité – sur notre expérience et conception du temps. À partir des années 1970, la poussée d’accélération, portée par diverses transitions ou révolutions, s’est accompagnée d’un processus de dé-temporalisation qui a mis en péril le projet même de la modernité. Tous deux empruntent à Paul Virilio l’expression « immobilité fulgurante » pour décrire un état de crise « où tout semble changer de manière frénétique alors qu’en réalité rien ne bouge dans un monde pétrifié et immobile » (Revault d’Allonnes). Alors que la crise désignait autrefois un état temporaire nécessaire au dénouement d’une situation incertaine, elle qualifie aujourd’hui un état devenu permanent marqué par l’immobilisme et l’incertitude – « incertitudes quant aux causes, quant au diagnostic, quant aux effets, quant à la possibilité même d’une issue » (Revault d’Allonnes). La crise globale ne fait pas qu’empêcher d’envisager une issue à l’indécision ; elle est avant tout l’impossibilité de quitter l’état d’incertitude. La crise de notre siècle affecte tout autant notre manière d’être au temps présent que notre manière de nous figurer l’avenir. Englué dans un « temps sans promesses », le futur en devient « infigurable et indéterminé » (Revault d’Allonnes).
Dans ce contexte, la question de l’utopie, des utopies, revient avec une acuité particulière. Par définition, l’utopie est la projection d’un futur désirable qui permet de rendre visible et de corriger les imperfections de la société réelle. Les utopies sont toujours traversées par les tensions, paradoxes et résistances des époques dans lesquelles elles s’inscrivent. Au siècle des Lumières, les formes utopiques foisonnent, entremêlant le réel et l’imaginaire. Selon Bronislaw Baczko, la notion de progrès est cruciale pour comprendre la complémentarité de l’utopie et de l’histoire dans les formes romanesques et poétiques, mais aussi dans diverses formes et pratiques sociales au XVIIIe siècle. Le socialisme du XIXe et de la première moitié du XXe siècle s’est également nourrie de l’utopie. Dans The Future of Socialism (1957), Anthony Crosland appelait à renouer avec l’utopie des owénistes, à repenser le socialisme non en termes de politiques publiques ou économiques mais en termes d’aspirations sociales et de valeurs morales. Pour Crosland, l’Etat-Providence et l’économie mixte de l’après-guerre avaient résolu les pires injustices sociales. L’utopie socialiste se devait toutefois de continuer à dessiner un horizon social plus désirable. Les années 1970 marquent une véritable rupture dans le rapport que l’utopie entretient avec le temps et l’histoire. Dans le contexte du capitalisme tardif, la vision utopique ne propose plus nécessairement un modèle alternatif de société : elle nous force plutôt à penser la rupture elle-même, dans un monde où l’idéologie dominante affirme qu’« il n’y a pas d’alternative ». Selon Fredric Jameson, l’apparente faiblesse politique de l’utopie devient alors paradoxalement sa force, reflétant notre incapacité actuelle à imaginer des transitions historiques concrètes. Fondée sur le désenchantement, la forme utopique propose des réponses fragmentées à la perte de sens.
Edgar Morin, quant à lui, dès avant la crise des subprimes, alertait sur notre difficulté à penser conjointement réalisme et utopie. Méfiant envers les grands récits utopiques du XXe siècle, il appelait à un « grand dessein » fondé non sur des projections lointaines, irréalisables ou abstraites, mais sur une praxis du présent : créer des « oasis de fraternité », faire du réel un espace d’intensité, de poésie, de lien social et d’expérience vécue. Son projet repose sur une utopie immanente, participative et située, qui interroge directement notre rapport au temps, à l’action et au collectif.
Dans le sillage des crises successives de ces dernières années (financière, politique, sanitaire, climatique, migratoire …), on assiste aujourd’hui à l’émergence de contre-utopies radicales, notamment dans les courants regroupés sous le terme de « Dark Enlightenment ». Ces pensées, souvent accélérationnistes, s’opposent à l’héritage des Lumières au profit d’une vision fondée sur l’effondrement de la société civile. Des figures comme Nick Land ou Peter Thiel expriment un rejet radical de la démocratie, au moment même où les antagonismes politiques classiques se recomposent et où les radicalisations s’intensifient.
Cette journée d’étude se tiendra dans le cadre du séminaire « Penser l’écart » du laboratoire HCTI le vendredi 16 octobre 2026 à la Faculté Segalen de l’Université de Brest. Elle invite les participant.e.s à approfondir les liens entre l’utopie et la « crise sans fin » (Revault d’Allonnes) qui caractérise notre époque. Dans un rapport au temps marqué par l’accélération et l’urgence, quelles utopies s’offrent à nous ? Cette journée d’étude se veut un espace de dialogue interdisciplinaire sur les fictions, visions et formes utopiques à l’épreuve des crises dans la philosophie et les arts du XXIe siècle (littérature, cinéma, bande dessinée, musique, arts visuels …) et sur le rapport qu’elles entretiennent avec l’histoire, le temps et le réel. Nous invitons des communications sur les axes suivants (non exhaustifs) :
Héritages et mutations de l’utopie des Lumières
L’utopie comme forme esthétique et stratégie narrative
Utopie et dystopie
Utopie et inclusion
Utopie et temporalités, ruptures, résolutions
Utopie et innovation / technologie
Utopie et imaginaires sociaux
Utopie et crise environnementale
Utopie et fictions jeunesse
...
Modalités de participation
Les propositions de communication de 500 mots maximum, accompagnées d’une courte biographie, sont à envoyer à Kimberley Page-Jones (kimberley.pagejones@univ-brest.fr) et Gwenthalyn Engélibert (gwenthalyn.engelibert@univ-brest.fr) pour le 22 juin 2026. Une réponse sera apportée autour du 3 juillet 2026.
Comité scientifique / scientific committee:
Christelle Centi (11e, UBO), Gwenthalyn Engélibert (11e, UBO), Anaïs Fabriol (14e, UBO), Léna Ferrié (11e, UBO), Thibault Honoré (18e, UBO), Nicolas Le Merrer (17e, UBO), Kimberley Page-Jones (11e, UBO), Alexandra Sippel (11e, Toulouse Jean Jaurès), Aurélie Thiria-Meulemans (11e, Université de Picardie Jules Verne)
Bibliographie indicative
Baczko, Bronislaw, Lumières de l'utopie, Paris, Payot, 1978
Bouchet, Thomas, Utopie, anamosa, 2021
Claeys, Gregory, Utopianism for a Dying Planet: Life After Consumerism, Princeton, Princeton University Press, 2022
Engélibert, Jean-Paul (dir.), Utopie et catastrophe : revers et renaissances de l'utopie (XVIe-XXIe siècles), Presses Universitaires de Rennes, 2015
Jameson, Fredric, Archeologies of the Future, the Desire Called Utopia and Other Science Fictions, London & New York: Verso. 2005
Kabo, Raphael, Utopia Beyond Capitalism in Contemporary Literature, a Common Poetics, Bloomsbury Academic, 2023
Land, Nick, The Dark Enlightenment, Imperium Press, 2022
Laville, Jean-Louis & Michelle Riot-Sarcey, Le Réveil de l’utopie, éditions de l’Atelier, 2020
Morin, Edgar, « Réalisme et utopie », in Approches de l’utopie, revue Diogène, 2005/1, n°209, p.154-164
Revault d’Allones, Myriam, La Crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps, Seuil, 2012
Ricoeur, Paul, Lectures on Ideology and Utopia, Columbia University Press, 1986
Hartmut, Rosa, Alienation and Acceleration: Towards a Critical Theory of Late-Modern Temporality, Nordic Summer University Press, 2010
Tally, Robert T., Utopia in the Age of Globalization, Space, Representation, and the World System, Palgrave Macmillan, 2013