Appel à communications
Les pouvoirs du roman. Formes, langage et expérience du politique
Le vendredi 15 octobre 2027 à la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba, à Tunis.
Depuis le XIXᵉ siècle, et plus encore au XXᵉ et au XXIᵉ siècle, le roman s’est imposé comme un espace privilégié de réflexion sur le pouvoir, la domination et l’expérience historique. Loin de se réduire à un simple miroir du monde social, il constitue une forme spécifique de connaissance, capable de mettre en crise les récits idéologiques, de complexifier les représentations du réel et de restituer des expériences individuelles ou collectives que les discours politiques, historiques ou philosophiques peinent à saisir dans leur singularité.
De Flaubert à Kafka, de Camus à Kundera, de Claude Simon à Imre Kertész, de Marguerite Duras à Toni Morrison ou J. M. Coetzee, le roman explore les mécanismes visibles et invisibles du pouvoir : domination symbolique du langage, bureaucratie et violence administrative, idéologie et effacement de l’individu, mémoire traumatique des guerres et des génocides, héritages coloniaux, mais aussi rapports de domination intime et affective. En refusant toute visée doctrinale — ou en intégrant celle-ci sur un mode critique, ironique ou paradoxal — le roman oppose à la simplification idéologique une éthique de la complexité, de l’ambiguïté et de la pluralité des points de vue.
Les réflexions théoriques de Michel Foucault sur la capillarité du pouvoir, de Hannah Arendt sur le totalitarisme, de Paul Ricœur sur la mémoire et le récit, de Peter Sloterdijk sur le cynisme moderne, ainsi que celles de Milan Kundera sur l’art du roman, offrent des cadres conceptuels essentiels pour interroger les pouvoirs propres de la forme romanesque. Le roman apparaît ainsi comme un contre-pouvoir symbolique, non par son efficacité politique directe, mais par sa capacité à penser l’expérience humaine dans ses zones de fragilité, de violence, de silence et d’opacité.
Dans un contexte post- et hypermoderne marqué à la fois par la persistance des héritages traumatiques du XXᵉ siècle, la mondialisation des récits, la crise des grands modèles explicatifs et la montée de nouvelles formes de domination (technocratiques, médiatiques, biopolitiques), il s’agit d’interroger l’agentivité contemporaine du roman : ses nouvelles modalités d’intervention critique, ses formes renouvelées de pouvoir symbolique, mais aussi, parfois, son retrait, son désenchantement ou son abandon partiel d’un héritage lourd en termes d’engagement, de représentation et d’action.
Ce colloque entend ainsi croiser approches littéraires, philosophiques, historiques et comparatistes afin d’examiner les pouvoirs du roman dans leurs transformations formelles, esthétiques et politiques.
Axes de réflexion
Les propositions de communication pourront s’inscrire dans l’un des axes suivants, sans s’y limiter :
1. Le roman contre les pouvoirs du discours
Langage, clichés, idéologies et micro-pouvoirs.
Analyse des stratégies romanesques de mise en crise du langage social et politique : lutte contre la doxa, dévoilement des automatismes discursifs, critique des formes ordinaires de domination symbolique (discours administratif, scientifique, médiatique, moral). On pourra interroger le rôle de l’ironie, de la fragmentation, du silence, de l’excès ou de la répétition dans cette critique (Flaubert, Kafka, Sarraute, Orwell, Beckett).
2. Roman, totalitarisme et idéologie
Bureaucratie, culpabilité, surveillance, effacement ou déresponsabilisation de l’individu.
Le roman face aux régimes totalitaires et à leurs prolongements : expériences de l’absurde administratif, de la peur, de la compromission et de la mémoire empêchée (Kafka, Kundera, Kertész, Camus, Grossman).
3. Roman et histoire traumatique
Guerres, génocides, esclavage, catastrophes historiques.
Fragmentation du récit, crise de la représentation, tensions entre mémoire individuelle et mémoire collective, entre témoignage et fiction (Claude Simon, Faulkner, Morrison, Sebald).
4. Subjectivité, domination et écriture
Pouvoirs intimes, dépossession du sujet, violence symbolique et silence.
Le roman comme espace d’exploration des dominations affectives, sexuelles, sociales ou linguistiques, et des formes de résistance par l’écriture (Duras, Sarraute, Coetzee, Kenzaburō Ōe).
5. Roman et postcolonialité
Héritages impériaux, domination culturelle et linguistique, identités déplacées.
Le roman face aux mémoires coloniales et postcoloniales, à la pluralité des langues et aux conflits de récits historiques (Achebe, Ngũgĩ wa Thiong’o, Mahfouz, Tayeb Salih).
6. Le roman comme forme de connaissance et contre-pouvoir
Roman et pensée critique.
Éthique de la complexité, responsabilité narrative, mémoire, ironie et cynisme moderne. Réflexions sur la spécificité cognitive et morale du roman face aux savoirs constitués (Kundera, Ricœur, Sloterdijk, Arendt).
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Bibliographie critique indicative
Arendt, Hannah, Les Origines du totalitarisme.
Foucault, Michel, Surveiller et punir ; Microphysique du pouvoir.
Kundera, Milan, L’Art du roman.
Ricœur, Paul, Temps et récit ; La Mémoire, l’histoire, l’oubli.
Sloterdijk, Peter, Critique de la raison cynique.
Barthes, Roland, Le Degré zéro de l’écriture.
Rancière, Jacques, La Politique de la littérature.
Adorno, Theodor W., Notes sur la littérature.
Said, Edward, Culture and Imperialism.
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Modalités de soumission
Les propositions de communication (titre et résumé d’environ 300 mots, accompagnés d’une courte notice bio-bibliographique) sont à envoyer au plus tard le 31 juin 2027 à l’adresse suivante : colloque.pvrs.roman.manouba.2027@gmail.com.
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Responsables scientifiques
Farah Zaïem & Ahmed Kaboub