Chacun·e cherche son style : autour de la variation stylistique dans le champ du FLE (revue TDFLE, n° 89)
Chacun·e cherche son style : autour de la variation stylistique dans le champ du FLE
Coordinatrice du numéro : Stéphanie Pahud (UNIL)
"[Let’s] invoke the analogy of a group of blind men who encounter an elephant for the first time. One blind man reaches out and grabs the tail, another the trunk, and another an ear. When the men compare their descriptions of the elephant, they find they are in complete disagreement over the nature of the animal. To some extent, the study of (…) language acquisition could be viewed through the same lens. Only by combining different disciplinary approaches will we uncover key over-arching principles missed by any single approach" (Johnson & White, 2020, p. 2).
Ce numéro de la revue TDFLE prolonge une journée d’étude organisée à l’École de français langue étrangère (EFLE) de l’Université de Lausanne portant sur le rôle que jouent, dans l’enseignements-appropriation-évaluation du FLE, les représentations et les expériences de la « variation stylistique », « situationnelle » ou « diaphasique », phénomène désignant les mille et unes manières possibles de s’exprimer dans une langue selon les contextes. Le postulat qui sous-tend le présent appel est qu’il parait fécond de penser les phénomènes variationnels – à l’intersection du linguistique et du comportemental, du social et de l’individuel – à travers le style, et ce bien que la notion soit chargée de représentations restrictives, comme le souligne Gadet (2004, p. 20) :
[S]pécialement dans la tradition française, où il est parasité par son sens littéraire beaucoup plus répandu, le terme style apparaît maladroit : il connote la littérature, avec le risque de renvoyer au seul écrit et à l’exceptionnel (le beau style), c’est un terme vague, et il constitue une façon peu subtile de poser le problème du sens, en supposant un invariant sémantique. Cependant, il présente aussi d’incontestables avantages : ce terme très englobant permet la recherche de principes généraux de fonctionnement du langage, il évoque des précurseurs chez lesquels on trouve ce terme, comme Bally, le Cercle de Prague ou Queneau, et enfin, il est d’usage courant dans la sociolinguistique américaine et bien au-delà.
La notion de style, bien plus englobante que d’autres (niveau de langue, registre, répertoire, variation diaphasique, genre, voix, etc.), traverse en outre différents domaines disciplinaires – littérature, analyse de discours, sociolinguistique notamment – qui tous jettent un regard à la fois spécifique et commun sur le français lorsqu’il est langue étrangère. Dans ces perspectives complémentaires, la notion met enfin en lumière la part fondamentalement active de la personne apprenante qui, loin de pouvoir se contenter de mobiliser des formes standardisées apprises en cours, doit entrer – et entre – relativement précocement dans des processus de stylisation toujours plus conscients, motivés et symboliques (Coupland, 2001 ; 2007 ; Rampton, 1999), liant ainsi des paramètres contextuels à des territoires personnels (Guérin, 2017) pour exprimer ce qu’elle souhaite exprimer.
En ce sens, l’idée de style apparait opérationnelle pour réunir des recherches adoptant des perspectives disciplinaires différentes sur un objet commun, celui des situations d’enseignement-appropriation-évaluation du français langue étrangère, lorsqu’il s’agit de penser, pour reprendre encore Gadet (2020 : 1), que
dans toutes les langues, pour autant que l’on sache, un locuteur ne parle pas constamment de la même façon. « Toutes les langues » signifie en l’occurrence : que la langue soit standardisée ou non, écrite ou non, de culture ou non, et quelles que soient les fonctions dans lesquelles elle est sollicitée.
Dans le contexte qui nous intéresse, qui est celui des apprenant·e·s de français adultes, il faudrait ici ajouter : même lorsque le français est langue étrangère.
Le présent numéro cherche à mobiliser cette idée du style à partir – ou au croisement – de champs théoriques divers pour étudier un même éléphant, pour reprendre l’image de Johnson et White en exergue : l’enseignement-appropriation-évaluation du français langue étrangère, en milieu guidé ou non, lorsque des adultes cherchent à s’exprimer précisément (Gadet, 2020 ; Guérin, 2022) et à activer un emploi « situé », idiosyncrasique, sociotypique ou « idéologique » de telle ou telle forme (Coupland, 2007 : 8 ; M.A.K. Halliday,1978 : 35). Dépasser – et permettre aux personnes adultes apprenantes de français de dépasser – rapidement l’idée que l’emploi de telle ou telle variation relève du seul phénomène de la synonymie, autrement dit permet « simplement » de « 'dire la même chose' de plusieurs façons différentes » (Labov, 1976 [1972]: 366), nous semble essentiel pour favoriser l’autonomisation sociolangagière.
Dans une perspective didactique, Telep propose en ce sens de considérer le style comme l’« ensemble des ressources langagières qui sont mobilisées par le locuteur pour construire des images de soi ou des personae, (re)définir ses relations sociales en fonction de la dynamique interactionnelle, et se positionner dans l’espace social » (2018 : 37). Or si, comme le soulignent en 1980 déjà Deleuze et Guattari, les variations stylistiques ne restent en aucun cas « marginales, réservées aux poètes, aux enfants et aux fous », il importe toutefois de rappeler que le développement du style, ou de styles, n’est pas « la chose la plus naturelle du monde » (1980 : 136) : la création d’une « langue dans une langue », pour reprendre encore les philosophes, phénomème autrement décrit comme le développement d’un répertoire hétéroglossique (Busch, 2012), relève toujours d’une démarche plus ou moins consciente et guidée d’apprentissage, que la langue soit première ou seconde (voir par exemple Maurer, 2001 ; Allouche et Maurer, 2016). Explorer les dynamiques d’enseignement-appropriation-évaluation du français langue étrangère par le prisme du style, pensé comme « un acte social » (Wolf 2014), comme une stratégie de « construction située de soi » (Candea 2017 : 18), et comme une construction (socio)linguistique précise, semble donc féconde : elle met au premier plan le fait que la langue participe du processus de subjectivation et d’individuation de toute locutrice et tout locuteur, lui permet de gérer les situations d’altérité(s) sociolangagière(s), d’y trouver des places ajustées à ses désirs, ses besoins et ses ressources, et, si nécessaire, de se « repositionner » (Zeiter & Ben Harrat, 2022).
Les articles proposés pour ce numéro chercheront ainsi à explorer la manière dont les apprenant·e·s adultes parviennent à transférer ces compétences à la fois sociales et individuelles dans une langue étrangère, comment les formateur·trice·s de langue peuvent les y accompagner, ou encore quels pourraient être les conséquences sociales d’un tel travail sur le style, sur la base de questionnements de ce type :
1. À quelles stratégies didactiques recourir pour faire émerger la voix singulière des apprenant·e·s adultes ? Quels traits langagiers du français sélectionner en contexte d’enseignement-apprentissage institutionnel (Favart 2010, Allouche et Maurer 2016, Ausoni et Surcouf 2022) et pourquoi ? Quelles normes présenter aux apprenant·e·s adultes à titre d’outils d’observation et de compréhension des représentations, attitudes et pratiques (à commencer par les leurs), pour les encourager non pas à « se conformer », mais à « se styliser », à savoir identifier les styles « appropriés », permettant d’être « reconnu·e » et « en sécurité » dans la plus grande diversité possible de situations ?
2. Comment permettre aux apprenant·e·s de se sentir partie intégrante de la francophonie dans sa diversité (Zeiter, 2023) ? Comment et pourquoi mobiliser certains registres dans les discours enseignants mêmes (Bendieb Aberkane 2017) ? Comment et pourquoi conscientiser les apprenant·e·s adultes de la pluriphonie et de la plurigraphie du français ? Comment éviter l’écueil de demander aux apprenant·e·s adultes d’avoir du style au détriment de leur style ? Comment accueillir dans le cadre de l’enseignement/apprentissage du FLE les styles qui « affolent la langue » (Capt 2014), expriment des voix singulières, mais contreviennent à certaines normes linguistiques ? Dans quelle mesure la didactisation d’une langue va-t-elle de pair avec une cristallisation des styles autour de certaines normes langagières valorisées ? Comment explorer dans l’enseignement/apprentissage des langues la porosité entre écriture académique et écriture littéraire ou créative (Houdart-Merot 2024) ?
3. Quelle expérience les étudiant·e·s ont-elles·ils de la variation diaphasique, avec quels effets sur leur appropriation du français ? Quel souci ont-elles·ils de trouver « leur style », recherchent-ils·elles un « style parfait » (Philippe 2013) ou développent-elles·ils un style « à [leur] insu même, "naturellement" » (Jousset 2015) en FLE ? Quel rôle joue la conscience de développer un répertoire hétéroglossique en français (Busch, 2012) sur leur sentiment de sécurité linguistique ? Comment leurs palettes stylistiques se distinguent-elles-elles d’une langue à l’autre de leur répertoire langagier et dans quelle mesure sont-elles transférables ? Quels rôles jouent les assistants numériques de production discursive (DeepL, ChatGPT, …) dans le développement de leur palette stylistique ?
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Ce volume est ouvert aussi bien à des réflexions théoriques articulant la notion même de style – ou à d’autres notions pouvant s’y substituer dans la ligne présentée ici – à l’enseignement-appropriation-évaluation du FLE qu’à des contributions plus directement didatiques décrivant et justifiant la mobilisation d’activités créa(c)tives en lien avec les littératures, la BD, le cinéma, la chanson et/ou des performances étudiantes.
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Indications bibliographiques
Adam Jean-Michel (1997). Le style dans la langue. Une reconception de la stylistique, Lausanne, Delachaux et Niestlé.
Allouche Victor et Bruno Maurer (2016). Travail du style et maitrise de la langue, PULM.
Ausoni Alain et Christian Surcouf (2022). « “Le français parlé eh ben j’savais pas ce que c’était” - production et compréhension de la variation diaphasique en français parlé en FLE », Mélanges CRAPEL, 43, pp. 130- 156.
Barret Julien (2022). Parler avec style. Toutes les astuces pour avoir un style unique, Paris, First.
Bendieb Aberkane (2017). « La variation diaphasique dans l’enseignement du FLE : cas des enseignants du département de français à l’Université de Constantine », Expressions, 4, pp. 126-137.
Bergounioux Pierre (2013). Le style comme expérience, Paris, Editions de l’Olivier.
Busch, B. (2012). The Linguistic Repertoire Revisited. Applied Linguistics, 1-22.
Buson, Laurence (2025). Le style. Perspectives sociolinguistiques, développementales et didactiques. Document de synthèse, Habilitation à diriger des recherches présenté l’Université Sorbonne. HAL : tel-04934331.
Candea Maria (2017). « La notion d’“accent de banlieue” à l’épreuve du terrain », Glottopol, 29, pp. 13-26, en ligne, URL : http://glottopol.univ-rouen.fr/numero_29.html
Coupland Nikolas (2007). Style. Language Variation and Identity, Cambridge University Press.
Deleuze Gilles et Félix Guattari (1980) : Mille plateaux : capitalisme et schizophrénie. Volume 2. Paris, Minuit.
Eckert Penelope et John R. Rickford (éds) (2002). Style and Sociolinguistic Variation, Cambridge University Press.
Favart Françoise (2010). « Quels savoirs en matière de variations langagières susceptibles d’optimiser un enseignement de FLE ? », Pratiques, 145-146, pp. 179-196, en ligne, URL : https://journals.openedition.org/pratiques/1551
Gadet Françoise (2001). « Enseigner le style », Le français dans le monde, numéro spécial, pp. 53-71.
Gadet Françoise (2004). « Le style comme perspective sur la didactique des langues », Langage et société, 109, pp. 1-8.
Gadet, F. (2020). Langue et variation, in Encyclopédie Grammaticale du français. http://www.encyclogram.fr/notx/019/019_Notice.php#tit4
Guérin, E. (2017). Éléments pour une approche communicationnelle de la variation. In H. Tyne, M.
Guérin, E. (2022b). Synonymie et approche de la variation. Cahiers de lexicologie, 121, 229‑250.
Bilger, P. Cappeau, & E. Guerin (Éds.), La variation en question(s). Hommages à Françoise Gadet. Bruxelles : Peter Lang, 57-73.
Halliday, M. A. K. (1978). Language as social semiotic. The social interpretation of language and meaning. Edward Arnold.
Houdart-Merot Violaine (dir.) (2024). Le Tournant créatif de la recherche. Paris, PUV.
Jenny Laurent (1990). La Parole singulière. Paris, Belin.
Johnson, E. K., & White, K. S. (2020). Developmental sociolinguistics : Children’s acquisition of language variation. Cognitive Science [En ligne], 11(1). https://doi.org/10.1002/wcs.1515
Jousset Philippe (dir.) (2015). L’homme dans le style et réciproquement. Aix-en-Provence : Presses Universitaires de Provence.
Pahud Stéphanie (2024) : « Se faire son accent “comme chaque violoniste est obligé de se faire son son” : expérience poéthique de l’accent », Etudes de Lettres, 323, pp. 193-218, en ligne, URL : https://journals.openedition.org/edl/7373.
Maurer, Bruno (2001). Une didactique de l'oral, du primaire au lycée. Paris : Bertrand-Lacoste.
Philippe Gilles (2013). Le rêve du style parfait. Paris, PUF.
Philippe Gilles (2024). Une certaine gêne à l’égard du style, Les impressions nouvelles. Spitzer Leo (1970) : Etudes de style. Paris, Gallimard.
Telep Suzie (2018). « “Moi je whitise jamais.” Accent, subjectivité et processus d’accommodation langagière en contexte migratoire et postcolonial », Langage et société, 3, pp. 31-49.
Valdman Albert (2002). The acquisition of sociostylistic and sociopragmatic variation by instructed second language learners : The elaboration of pedagogical norms, dans C. Blyth (éd.), The Sociolinguistics of Foreign Language Classrooms : Contributions of the native, near-native, and the non-native speaker. Boston : Heinle, pp. 57- 78.
Vallespir Mathilde (2022). La pensée a-t-elle un style ? Deleuze, Derrida, Lyotard. Paris : Presses Universitaires de Vincennes.
Wolf Nelly (2014). Proses du monde. Les enjeux sociaux des styles littéraires. Paris : Presses Universitaires du Septentrion.
Zeiter Anne-Christel (2023). « Etranges français d'ici : les allophones sont-ils des francophones comme les autres ? », dans Kengue Gaston François et Bruno Maurer (dirs), L'expansion de la norme endogène du français en francophonie. Explorations sociolinguistiques, socio-didactiques et médiatiques. Paris : Editions des archives contemporaines, pp. 17-55.
Zeiter, Anne-Christel et Malika Ben Harrat (2022). « Derrière la langue, les positionnements sociaux. Pouvoir faire entendre sa voix en langue seconde ». Nouvelle Revue Synergies Canada [En ligne], 15, non paginé.
https://journal.lib.uoguelph.ca/index.php/nrsc/article/view/6502
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Axes thématiques privilégiés : expériences apprenantes du style, stratégies enseignantes en lien avec la variation stylistique, modalités d’évaluation de la variation stylistique, définition de la notion de style pour le FLE, variation stylistique et IA, variation stylistique et expression identitaire
Mots-clés: style, voix, positionnement, positionnalité, légitimité, reconnaissance, variation diaphasique, variation situationnelle, registres, authenticité
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Calendrier
Septembre 2025 : Lancement de l’appel à propositions d’articles complets.
30 mars 2026 : Date limite pour l’envoi des articles complets.
1er avril-31 mai 2026 : Évaluation des articles en double aveugle par le comité scientifique.
Juin 2026 : Retour des évaluations aux auteurs et autrices
15 septembre 2026 : Rendu des articles finaux par les auteurs pour relecture par le comité éditorial.
Octobre 2026 : Préparation, mise en page finale du volume, travail d’édition.
1er novembre 2026 : Publication du volume.
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