Intertextualité et mémoire discursive au prisme de la multimodalité (revue Espaces linguistiques)
Espaces linguistiques
Appel à contribution numéro 12 (décembre 2026)
Intertextualité et mémoire discursive au prisme de la multimodalité
Numéro coordonné par : Lidia Miladi & Catherine Muller (LIDILEM, Université Grenoble Alpes)
Initiée dans le champ littéraire (Kristeva, 1969 ; Genette, 1982 ; Samoyault, 2010), la notion
d’intertextualité a été investie dans les sciences du langage. Elle a été pensée dès l'origine
comme un processus de production du texte passant par la transformation et la réutilisation de
textes antérieurs (Barthes, 1968 ; Todorov, 1981). En ce sens, l'intertextualité est un véritable
mode de production qui dépasse largement la pratique de la citation ou de la référence. En
utilisant un texte antérieur, on modifie non seulement son statut mais aussi la lecture qu'on peut
en avoir.
L’intertextualité génère en effet maints croisements de textes et de lectures, créant un véritable
espace transversal bien loin d’une perception linéaire, et conduit à la mémoire d’une oeuvre
littéraire ou artistique source. Chaque référence intertextuelle mise en contexte inédit relance
le signifiant dans un nouveau procès de signification (Hellégouarc’h, 2006) en devenant un réel
« hack créatif ».
Dans une acception large, l’intertextualité peut être définie comme un art de tisser des liens
entre un texte et des références culturelles, qu'elles soient littéraires, cinématographiques,
musicales, artistiques ou autres (Nycz, 1990 ; Lugrin, 2006 ; Sławek, 2014 ; Burkacka, 2016).
C’est une stratégie qui ouvre un espace à la fois créatif, mémoriel et culturel (Trouvé, 2006).
Ainsi, l’intertextualité peut être au coeur des investigations non seulement littéraires mais aussi
linguistiques, didactiques et autres.
Le but de ce numéro est précisément de discuter de l’intertextualité à l’aune de la multimodalité
sur le terrain de la didactique des langues et des sciences du langage. Dans l’enseignement des
langues, l’étude de l’intertextualité permet d’identifier et d’expliciter les syntagmes porteurs
non seulement de sens mais véhiculant aussi les éléments culturels ou encore d’améliorer la
production des textes des apprenants.
En sciences du langage, l’intertextualité peut être au coeur des investigations discursives tout
en se situant à l’interface entre la syntaxe, la sémantique et la pragmatique. En analyse du
discours, le terme d’interdiscours lui est préféré (Moirand, 2007 ; Paveau, 2010), aux côtés
d’autres notions afférentes comme le dialogisme et la polyphonie (Bres, 2005) ou encore la
mémoire discursive (Courtine, 1981 ; Paveau, 2006).
Recourir à l’intertextualité permet d’étayer les dires, de renforcer l’argumentation et surtout de
rendre les propos percutants et mémorables (Possenti, 2011 ; Hajok & Miladi, 2025). Tous ces
effets peuvent être majorés lorsque le texte est accompagné d’images. L’association du
signifiant linguistique avec le signifiant iconique contribue à créer une entité unique, originale
et nouvelle (Adam & Bonhomme, 2012). Ainsi, les discours médiatiques, politiques,
publicitaires (Brouat, 1994), religieux, scientifiques, discours des mèmes Internet et des
réseaux sociaux recourent à l’intertextualité. En introduisant des clins d’oeil à des oeuvres
célèbres littéraires ou artistiques (films, peintures…) ou en insérant des formules figées (ou
non) connues, on capte l’attention des récepteurs et on éveille des émotions liées aux souvenirs
et aux expériences partagées, ce qui fait naître une forte connexion entre le texte et celui qui
l’interprète.
En intégrant des références intertextuelles, tout texte s'enrichit des ramifications culturelles
menant le récepteur dans les noeuds de signification, ce qui nécessite un effort interprétatif de
sa part car « un énoncé n'accède au sens qu'à partir du moment où il est reçu, perçu, et
déchiffré » (Kerbrat-Orecchioni, 1998 : 308sq.). Ces références créent une résonance chez les
récepteurs partageant un univers commun, que la source précise soit clairement identifiée ou
non.
L’étude de l’intertextualité ou de l’interdiscours nécessite l’intégration de la notion de mémoire
discursive, introduite par Courtine (1981 : 52-53) pour qui toute production discursive fait
circuler des formulations antérieures, déjà énoncées et qui sonnent comme un effet de
mémoire :
« toute formulation possède dans son “domaine associé” d'autres formulations, qu'elle répète,
réfute, transforme, dénie..., c'est-à-dire à l'égard desquelles elle produit des effets de mémoire
spécifiques ; mais toute formulation entretient également avec des formulations avec lesquelles
elle coexiste (son “champ de concomitance”, dirait Foucault) ou qui lui succèdent (son “champ
d'anticipation”) des rapports dont l'analyse inscrit nécessairement la question de la durée et celle
de la pluralité des temps historiques au coeur des problèmes que pose l'utilisation du concept de
FD1 » (Courtine, ibid.).
Une telle approche permet de développer une perspective historique en sciences du langage
(Courtine, 1994).
Pour sa part, la mémoire discursive est définie comme un ensemble de représentations
partagées, ce qui est corrélé avec la notion de l’historicité à la fois du texte et des discours
sociaux (Paveau, 2013). Moirand (2007) a recours à cette notion pour analyser le procédé
1 Formation discursive.
d’allusion dans la presse. Récemment, Moïse et al. (2021) la mobilisent notion pour l’étude
des discours de haine et elle revêt une grande importance dans la réflexion sur la notion de
contexte en sociolinguistique critique (Moïse, 2025).
Si l’intertextualité se focalise principalement sur les références entre textes, l’intericonicité,
pendant visuel de l’intertextualité (Chéroux, 2009), ou de l’interdiscours (Courtine, 2011),
désigne selon Arrivé « l’ensemble des phénomènes de circulation, de transfert et de dialogue
entre les codes graphiques » (2015 : § 12). Cette auteure souligne l’intérêt d’utiliser un terme
spécifique à l’image et non calqué sur le texte, plutôt que de reprendre celui d’intertextualité,
qui implique d’envisager les images comme des textes. Lorsque l’on se situe du côté des
concepteurs d’images, il s’agit d’échos volontaires entre productions visuelles qui visent à créer
une connivence, par exemple les références à des oeuvres picturales dans des publicités2
(Pauzet, 2003, 2005). Les producteurs d’images médiatiques puisent largement dans une
mémoire collective et une culture visuelle, savante ou populaire, qu’ils estiment partagées.
Dans « l’écriture nativement numérique » (Longhi, 2018) et notamment les réseaux sociaux,
les échos entre images sont présents dans une visée ludique à travers le rapprochement
inattendu de deux univers (Muller & Veyrier, 2021) et c’est notamment le cas des mèmes
Internet (Gautier & Siouffi, 2016).
Dans la réception des images, l’intericonicité joue également un rôle fondamental à travers les
mises en relation analogiques (Muller, 2014). Des souvenirs d’autres images surgissent à la
vue d’une publicité, d’un film, d’une photographie, sans que ce réseau d’images ait été
nécessairement souhaité par leur auteur. L’existence même d’une mémoire iconique, ou « la
vaste bibliothèque de références iconiques qui fait office de pensée » (Pauzet, 2014 : 4) met en
lumière l’importance des images mentales (Belting, [2001] 2004) et « tout le catalogue
mémoriel de l’image chez l’individu, et peut-être aussi les rêves, les images vues, oubliées,
ressurgies ou bien fantasmées qui hantent l’imaginaire » (Courtine, 2011 : 40). La mémoire des
images ne se limite toutefois pas à une dimension singulière propre au « réservoir iconique
personnel » (Muller & Borgé, 2020 : 176). Les images ancrées dans la mémoire comportent
également une dimension collective, qui permet de documenter l’imaginaire collectif (Giust-
Desprairies, 2009) et la mémoire collective (Halbwachs, [1950] 1997).
Nous proposons d’interroger les interactions entre textes et images dans le cadre de productions
multimodales impliquant plusieurs formes sémiotiques (Kress, 2003). La notion de
multilittératie (Cope & Kalantzis, 2000) renvoie à l’usage de différents moyens d’expression,
notamment visuels. Les littératies multimodales (Dagenais, 2012 ; Lebrun & Lacelle, 2014)
mobilisent diverses ressources sémiotiques. La notion d’intermédialité apparaît appropriée
pour rendre compte du recours simultané à l’intertextualité et à l’intericonicité. Si
l’intermédialité désigne initialement les relations entre littérature et arts visuels (par exemple
les textes littéraires qui se réfèrent à des arts plastiques), elle peut renvoyer plus largement aux
rapports entre textes et images (Louvel, 2022). Ramazzina Ghirardi et Lacelle (2018) proposent
2 Pauzet (2003, 2005) propose ainsi de sensibiliser à l’intericonicité dans les cours de langue à travers
l’étude d’images du quotidien qui citent des tableaux célèbres afin de mettre en évidence l’importance
de l’art comme univers de référence dans l'imaginaire collectif.
de parler d’intermédialité et d’intersémiotique pour désigner les interactions entre les médias
et les systèmes sémiotiques. Selon Rajewski (2005), le terme intermédialité peut correspondre
à la transposition de médias (par exemple d’adaptation d’un roman en film ou en bande
dessinée), à la combinaison de médias (un roman qui comporte des images) ou encore aux
références entre médias (référence du cinéma à la littérature). C’est la troisième dimension, la
référence à une œuvre ou un autre système, qui nous intéressera ici dans le cadre des références
multimodales.
Présentation des axes
Les articles pourront s’inscrire dans des perspectives interdisciplinaires et s’emploieront à
analyser l’intertextualité, l’intericonicité et l’intermédialité dans des productions variées
(discours publicitaires, politiques, réseaux sociaux, dessins de presse, street art…). Ils pourront
notamment aborder les points suivants :
- Intertextualité et argumentation : campagnes publicitaires, politiques, discours
médiatiques, discours militants, graffitis, notamment la récupération et la réutilisation
dans les discours de formules figées qui sont « la force de la trace mémorielle » (Grunig,
1990 : 121),
- Intertextualité et humour : visée ludique des références,
- Intertextualité et didactique des langues : sensibilisation des apprenants aux
références discursives et iconiques, identification et explicitation de références
textuelles et iconiques en cours de langues,
- Intertextualité et traduction (Roux-Faucard, 2006) : traduction dans d’autres
contextes et d’autres langues de références fondées sur l’intertextualité, l’intericonicité
et l’intermédialité,
- Intertextualité et interprétabilité : inférence du message à partir de l’intertextualité,
intericonicité et intermédialité, malentendus liés à une mémoire non partagée (Miladi,
2021).
—
Calendrier prévisionnel
Remise des articles entièrement rédigés selon la feuille de style de la revue : 7 avril 2026
Les consignes éditoriales sont disponibles à cette adresse : https://www.unilim.fr/espaceslinguistiques/
90
Retour des évaluations en double aveugle (notification des acceptations ou refus) : 18 mai 2026
Retour des articles corrigés : 1er septembre 2026
Publication du numéro : décembre 2026.
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Bibliographie
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