Appel à contributions pour la revue Criminocorpus
Envoi des propositions : 31 mars 2026
La représentation du crime et celle de sa résolution occupent depuis le XIXe siècle une place centrale dans la culture médiatique. La figure de Vidocq, ce criminel-policier dont la vie inspira des écrivains comme Balzac, Hugo ou Gaboriau, inaugure deux siècles de transactions entre faits et fiction. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’émergence de la figure du reporter, avec ses « instructions latérales », modifie « la nature même du fait divers criminel, qui bascul[e] peu à peu de la description sauvage et pittoresque du crime à celle, plus méthodique et technique, de l’enquête »[1]. Ces récits de crime accompagnent l’apparition progressive d’une rhétorique sécuritaire, au service d’États en phase de consolidation. L’image de la police est alors plutôt positive dans la culture médiatique, associant « images bon enfant et figures héroïques »[2]. Au XXe siècle, d’autres médias participent à la fabrique de ces représentations. La télévision offre par exemple à partir des années 1990 des mises en scène avantageuses lors d’émissions immersives (embedded), dont le modèle est la série de téléréalité « COPS » (Fox), qui compte aujourd’hui plus de 1200 épisodes[3].
Ces connivences nourrissent des représentations déformées, sinon faussées, de l’institution policière. Tandis que les sciences sociales, depuis les travaux de Max Weber, placent le maintien de l’ordre au cœur du métier policier[4], c’est l’enquête criminelle qui concentre sur elle l’essentiel de la production médiatique. La représentation de celle-ci, aussi, est distordue par les récits qui en sont faits : comme le soulignent les criminologues Jean-Paul Brodeur et Geneviève Ouellet, « la résolution d’un meurtre prend, en général, l’espace d’un roman ou le temps d’un film […], tandis que plus « de 80 % des homicides sont résolus en quelques heures »[5]. La culture de masse se nourrit de ces décalages : rares sont les criminels durablement médiatisés (Lacenaire, Landru, Petiot, Violette Nozière, Mesrine…)[6], tout comme les policiers devenus vedettes, le plus souvent associés à « leur » affaire (de François Vidocq à Roger Borniche).
Comprendre ces distorsions implique d’étudier les ressorts fictionnels du récit policier et la fonction de l’imaginaire social qu’il nourrit. Puisant dans une longue tradition de surveillance de l’imprimé, les polices s’intéressent aux médias comme objets de contrôle : les archives du ministère de l’Intérieur et de la Préfecture de police de Paris en gardent les traces. Les sciences sociales et les sciences de l’information ont documenté, ces dernières décennies, le soin avec lequel la police médiatise aujourd’hui son image[7]. Cet appel propose de prolonger cet examen en diachronie, en documentant les liens qui unissent la police et les productions médiatiques depuis la naissance de la culture de masse.
Durant les dernières décennies, l’histoire des institutions policières s’est émancipée d’une « approche juridico-réglementaire » au profit d’une histoire sociale et culturelle, intéressée par les questions de comparaison et de circulation des pratiques de maintien de l’ordre[8]. Cependant, comme dans les médias, les grandes affaires, les crimes spectaculaires, aux archives plus riches[9], l’emportent souvent sur l’ordinaire. Les études sur les représentations médiatiques et fictionnelles de la police, quant à elle, n’ont pas toujours les ressources pour mesurer les écarts entre fiction et réalité des pratiques policières, ainsi que la surveillance dont les productions médiatiques sont l’objet. Il s’agirait ici de faire dialoguer histoire matérielle et histoire des représentations, et de penser une histoire de la police renseignée par ses imaginaires, tout autant qu’une histoire de ses mythes renseignée par les pratiques policières.
C’est dans cette perspective que ce numéro de Criminocorpus propose de rassembler des contributions autour des axes suivants :
1. Interfaces entre police et médias.
Dès la monarchie de Juillet, la police entretient des liens ambigus avec la presse : fuites organisées, encadrement des reporters judiciaires, surveillance politique des rédactions. Dès l’époque du préfet Lépine qui distille les informations sur la modernisation de ses équipes, les polices apprennent à travailler avec les médias, utilisés pour lancer des appels à témoins, des consignes avec l’émergence de véritables services de communication, dans les années 1970-1980. Ceux-ci se livrent aujourd’hui à tout un « travail de l’image », bien documenté pour la période contemporaine en sciences de l’information et de la communication[10]. Dans les années 2010, les campagnes médiatiques au profit de l’augmentation des moyens de la police s’intensifient, témoignant de capacités nouvelles d’intervention dans le débat public[11]. Ce numéro serait l’occasion d’un retour historique sur ces innovations successives (communiqués, stratégies de « communication de crise »). Celles-ci dialoguent avec le temps long du contrôle et de l’instrumentalisation des médias par l’État et permettent de comprendre l’agencement des interfaces entre polices et vecteurs de la culture de masse.
2. Mythologies de la police.
Au XIXe siècle, les récits de la presse judiciaire comme les feuilletons construisent la figure de l’enquêteur infaillible, au moment même où la police judiciaire se professionnalise. Figure d’autorité sociale, chez Hugo (Javert dans Les Misérables, 1862) et dans le roman réaliste et naturaliste (Une ténébreuse affaire, de Balzac (1841), Germinal, de Zola (1885)), le policier incarne aussi tantôt la répression des mouvements ouvriers et des luttes sociales, la corruption (dans le hardboiled américain), et même l’oppression intellectuelle (chez Kafka et chez Orwell). Dans le roman policier, en dépit des types de la brute ou du « ripoux » hérités du hardboiled américain, il est un personnage traditionnellement sympathique, comme en témoigne le succès au long cours du police procedural, dont le regain contemporain est documenté[12]. La culture de masse de l’après-guerre accentue l’imaginaire de l’efficacité policière, centré sur le modèle de la résolution rapide, jusqu’à faire de la réussite policière un spectacle télévisuel permanent.
On envisagera dans cet axe les thèmes, les figures et les archétypes qui façonnent les représentations de la police dans différents genres factuels et fictionnels (True crime, mémoires, reportages, romans de genre, littérature blanche, etc.). On se demandera dans quelle mesure ces représentations sont des mystifications déformant la réalité de l’institution policière, et dans quelle mesure elles se constituent en mythes – c’est-à-dire en récits collectifs régulateurs –, ce qui suppose d’interroger aussi la fonction sociale de ces représentations. L’historicisation de ces représentations suppose de les articuler avec l’histoire sociale de l’institution et avec les réalités statistiques (taux d’élucidation, chiffres de la violence, image de la police), afin d’interroger la construction au long cours d’une « efficacité policière » par et pour les médias, et d’évaluer les fonctions sociales des productions médiatiques sur la police.
Il s’agira également de comprendre quels aspects de l’institution policière sont mis en lumière dans les productions médiatiques et comment la diversification des contenus, favorisée par la multiplication des supports, des formes et des temporalités médiatiques, change la représentation du travail policier.
3. La fonction critique.
Dès la fin du XIXe siècle, la littérature naturaliste ou anarchiste met en cause la répression policière et la corruption. Ce sont plus tard, dans les années 1960-1970, les contre-cultures qui proposent une image sombre des forces de l’ordre, accompagnant des mobilisations contre des violences policières qui en France touchent particulièrement des populations de travailleurs émigrés[13]. Alors que se perpétue dans la production de grande consommation l’image du « bon flic »[14], le « mythe policier » est attaqué sur plusieurs fronts, les violences policières se trouvant particulièrement mises en cause par la multiplication des médias citoyens[15]. La conscience est désormais plus vive de la distorsion entre la réalité des activités de la police et leurs représentations fictives[16]. Par exemple, autour du mouvement Black Lives Matter (2013) et de son internationalisation, se renouvellent dans la sphère médiatique les formes d’engagement d’artistes pop : compositions inédites, mais aussi campagnes en ligne[17].
4. Continuités formelles et idéologiques.
La police et les médias ne partagent-ils pas des formats, des genres, des esthétiques communes ? En 1980, un article de Carlo Ginzburg qui a fait date rassemblait dans un « paradigme » commun, le « paradigme de l’indice », plusieurs pratiques sociales instituées dans le courant du XIXe siècle, dont les méthodes de la police et les littératures policières[18]. Dans la pensée de Jacques Rancière, la « police » désigne extensivement l’ensemble des techniques de gouvernement, au-delà de l’institution policière à proprement parler : c’est une matrice esthétique, la matrice officielle du « partage du sensible »[19]. Cet axe invite à considérer la police comme une institution productrice de discours et de contenus et à interroger « l’immense et proliférant intertexte »[20] qui matérialise les liens étroits entre police et culture médiatique. Il s’agirait ici de documenter les circulations formelles entre les modes d’expressions propres au travail policier (dépositions et témoignages, procès-verbaux, photographies, rapports d’enquête, etc.) et les productions médiatiques, dans le prolongement, par exemple, des travaux de Laetitia Gonon sur les circulations interdiscursives dans les récits de fait divers[21].
Modalités de contribution
31 mars 2026 – Envoi des propositions (titre, résumé 3–5 000 signes, 5 mots-clés, notice bio-biblio 5 lignes) à lucie.amir@univ-grenoble-alpes.fr, loic.artiaga@univ-pau.fr, d.jeannerod@qub.ac.uk
15 mai 2026 – Notification d’acceptation des propositions
15 octobre 2026 – Remise des articles (version 1) (40 000 signes espaces compris, notes et bibliographie incluses)
Processus d'évaluation
Processus d’évaluation mis en œuvre au sein de la revue Criminocorpus :
Les articles soumis font l’objet d’une évaluation en double aveugle à l’aide de la grille de critères consultable ici : https://journals.openedition.org/criminocorpus/3183?file=1
Coordination
Lucie Amir (Université Grenoble-Alpes), Loïc Artiaga (Université de Pau et des pays de l’Adour), Dominique Jeannerod (Queen’s University, Belfast)
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Références bibliographiques
[1] Dominique Kalifa, « Journalistes, policiers et magistrats à la fin du XIXe siècle : la question de l’insécurité urbaine », in Christian Delporte (dir.), Médias et villes (XVIIIe-XXe siècle), Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 1999, p. 119‑136.
[2] Dominique Kalifa, art. cit.
[3] Jérôme Thorel, "Quand les médias filment la police : « immersions » et compromissions", https://www.acrimed.org/Quand-les-medias-filment-la-police-immersions-et-compromissions, consulté le 29 septembre 2025.
[4] Dominique Monjardet, Ce que fait la police. Sociologie de la force publique, Paris, La Découverte, 1996.
[5] Jean-Paul Brodeur et Geneviève Ouellet, « L’enquête criminelle », Criminologie, 38-2, 2005, p. 39‑64.
[6] Marc Renneville, « Jack and Joseph : The Thwarted Media Publicization of the French Ripper », Contemporary French and Francophone Studies, 29-1, 2025, p. 46‑65.
[7] Michael Meyer (dir.), Médiatiser la police, policer les médias, Lausanne, Antipodes, 2012.
[8] Arnaud-Dominique Houte, « Policiers : Polices et gendarmeries dans l’Europe du XIXe siècle », in Nicolas Delalande, Béatrice Joyeux-Prunel, Pierre Singaravélou et Marie-Bénédicte Vincent (dir.), Dictionnaire historique de la comparaison, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020, p. 88‑90.
[9] Frédéric Chauvaud, Arnaud-Dominique Houte, « Introduction », in Frédéric Chauvaud, Arnaud-Dominique Houte (dir.), Au voleur ! Images et représentations du vol dans la France contemporaine (XIXe-XXe siècle), Paris, Éditions de la Sorbonne, 2021.
[10] Guillaume Le Saulnier (dir.), « Police & communication », Médiation & information, n° 53, Paris, L’Harmattan, 2023.
[11] Paul Rocher, Que fait la police ? Et comment s’en passer, Paris, La Fabrique Éditions, 2022.
[12] Lucie Amir, « ‘Bon flic’ : quelques éléments sur l’image de la police dans le polar français contemporain », Belphégor, 23-2, 2025, en ligne : https://journals.openedition.org/belphegor/7587.
[13] Anthony Pregnolato, « L’espace des mobilisations contre les violences des forces de l’ordre en France depuis les années 1990 », Mouvements, 92-4, 2017, p. 38‑47.
[14] Lucie Amir, art. cit.
[15] Paul Rocher, Que fait la police ?, op. cit.
[16] Lucie Amir, art. cit.
[17] Keivan Djavadzadeh, « L’engagement des artistes hip-hop à l’ère des réseaux socionumériques et de Black Lives Matter », Études de communication, 2, 2024, p. 155‑182.
[18] Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, 6(6), 3-44. https://doi.org/10.3917/deba.006.0003.
[19] Jacques Rancière, Le Partage du sensible : Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2005.
[20] Dominique Kalifa, « Usages du faux. Faits divers et romans criminels au XIXe siècle », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 54ᵉ année, n° 6, 1999, p. 1345-1362.
[21] Laetitia Gonon, Le fait divers criminel dans la presse quotidienne française du XIXe siècle, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2012.