58 poèmes traduits du chinois classique (édition bilingue), présentés et annotés par Gilles Cabrero.
La poésie des Tang (618-907) est surtout connue en Occident à travers les œuvres de grands maîtres du VIIIe siècle, tels que Li Bai (702-752), Du Fu (712-770) ou Wang Wei (c. 701-761). De cette période, souvent qualifiée d’âge d’or, s’ensuivra, au siècle suivant, l’avènement d’une génération tout aussi féconde, dont Li Shangyin (813-858) — avec Li He (790-816), Du Mu (803-852) et Wen Tingyun (c. 812-c. 870) — est une des figures majeures. La force de ses vers, leur fulgurance et leur étrangeté marquèrent durablement l’art poétique chinois, du « style de Xikun », sous les Song du Nord (960-1127), jusqu’à Fei Ming (1901-1967), à l’époque républicaine (1912-1949), qui décelait dans l’indistinction subjective de la narration, chez Li Shangyin et Wen Tingyun, les prémices du courant de conscience.
Li Shangyin écrivit des poèmes sans titres tout au long de sa vie, la plupart ayant trait à l’amour. Ces pièces, généralement présentées de façon éparse, sont ici rassemblées dans leur quasi-intégralité. Tantôt portraits intimistes d’amantes ou de courtisanes, tantôt évocations de figures légendaires, elles permettent au fil des ans d’appréhender chez l’auteur la manière dont le désir se conjugue au discours.
44. 杏花
上國昔相値 1
亭亭如欲言
異鄉今暫賞
眽眽豈無恩
援少風多力 2
牆髙月有痕
爲含無限意
遂對不勝繁
僊子玉京路 3
佳人金谷園
幾時辭碧落
誰伴過黃昏
鏡拂鉛華膩 4
鑪藏桂燼溫
終應催竹葉
先擬詠桃根
莫學啼成血 5
從教夢寄魂
吳王采香徑
失路入煙邨
44. Fleurs d’abricotier
Louées jadis à la métropole
Se dressant comme pour vous parler
Célébrées en ce lieu de passage
Peut-on les revoir sans émotion ?
Au vent mauvais de rares clôtures
De hauts murs où la lune s’éraille
Puisque sans borne est mon affection
Souffrir ne puis tant d’exubérance
Immortelle aux chemins de Yujing
Gracieuse des jardins de Jingu
En quel temps as-tu quitté l’azur ?
Qui t’escortera au crépuscule ?
Céruse effacée sur le miroir
Braises de cannelier dans le poêle
Buvons ore du vin de bambou
Souche de pêcher, chantons d’abord
Que tes larmes ne soient point de sang
Que tes rêves confortent ton âme
Fuchai glane les sentiers fragrants
Et se perd aux brumes des hameaux
44. Fleurs d’abricotier, Xing hua 杏花.
Cette pièce, datée de la dernière période de Li Shangyin, est une illustration du jiejing shuqing 借景抒情, soit du « paysage comme allégorie des sentiments », la noblesse et la beauté des abricotiers en fleur étant ici associées au sort de l’auteur. Les lauréats des concours mandarinaux étaient conviés, en effet, au « banquet des fleurs d’abricotier » (xinghua yan 杏花宴) dans les jardins impériaux de la « métropole » (shangguo 上國) ; des années plus tard, de séjour en province, l’auteur assiste brièvement à leur floraison. Les « rares clôtures » et les « hauts murs », qui exposent ou qui oppressent, figurent les entraves à sa carrière. Yujing est la résidence de l’Empereur de Jade (voir n° 6) et le paradis des Immortels. Les jardins de Jingu (Jingu yuan 金谷園), construits à Luoyang par Shi Chong 石崇 (249-300), un opulent général des Jin occ. (266-317), abritaient « Perle verte », Lüzhu 綠珠, sa favorite, entre autres concubines. Le blanc de « céruse » (qianhua 鉛華), mêlé à un excipient gras (ni 膩), servait, comme en Occident, à farder le visage ; le bois de cannelier, dur et aromatique, était un combustible de prix : ces vers suggèrent que le talent de l’auteur, dont subsistent les traces, couve encore sous la cendre. Produit à Wuxing 吳興 (act. Huzhou au Zhejiang), le « vin de bambou » (zhuyechun 竹葉春) s’obtenait en faisant macérer les feuilles dans de l’alcool de riz. « Souche de pêcher » (Taogen 桃根) est le titre d’un poème de Wang Xianzhi (voir n° 10-iv) dédié à sa concubine et à la sœur de celle-ci, « Feuille de pêcher » (Taoye 桃葉), son autre épouse. Les « larmes de sang » sont celles de Du Yu (voir n° 10-ii). Fuchai 夫差 (?-~473) est le nom du dernier souverain de Wu, Wuwang 吳王 — l’initiateur du Grand Canal —, à la fin des Printemps et Automnes (~770-~476). D’abord victorieux du roi Goujian de Yue, Yuewang Goujian 越王勾踐, il finira vaincu et condamné au suicide après que son rival lui aura présenté Xishi 西施 (voir n° 21), une beauté « de perdition » qui le détournera de son règne.