Le logement des pauvres: théories, pratiques et représentations (Cahiers victoriens et édouardiens)
Dans la Grande-Bretagne victorienne, croissance économique ne signifie en rien partage des richesses. Une grande partie de la population continue de vivre dans une extrême précarité et les inégalités sociales sont aggravées par les conditions dans lesquelles les classes les plus démunies sont hébergées. L’afflux de travailleurs dans les nouvelles villes industrielles exacerbe la situation et la rend souvent intenable. Les conditions d’insalubrité et de promiscuité qui constituent le quotidien du plus grand nombre vont perdurer pendant toute la période et au-delà.
Cette situation de crise suscite des réponses diverses et parfois paradoxales. La gestion de la pénurie ne va pas toujours dans le sens d’une amélioration : en témoignent la spéculation, la division de logements en chambres ou appartements exigus, le mépris des règles sanitaires élémentaires. La réponse de l’état, d’abord inexistante, se développe dans un second temps à travers une législation qui vise souvent plus à éradiquer des aberrations qu’à trouver des solutions efficaces, et dont l’application reste hasardeuse.
Pour autant, la situation scandaleuse du logement des pauvres est vivement critiquée par des journalistes, réformateurs ou romanciers. Elle est parfois même un des points de départ d’une réflexion politique révolutionnaire. Plus concrètement, des questionnements et des propositions émanent d’associations philanthropiques ou d’industriels dits éclairés. Les logements et villages « modèles » qui en résultent constituent tout à la fois des lieux d’expérimentations sociales et architecturales, souvent ambigües et teintées de paternalisme, mais aussi influencées par la pensée utopique, dont les principaux concernés saisissent parfois mal les enjeux. De ces tensions vont toutefois jaillir des propositions qui vont marquer les débuts de l’urbanisme.
Il s’agira de revenir sur ces questions en tentant de confronter approches théoriques et applications, idéaux et réalités, enjeux politiques et économiques, rapprochements et mises à distance, pour apporter des éclairages nouveaux.
Cet appel s'adresse aux spécialistes d’histoire et culture, mais aussi de littérature et d’art. Les propositions pourront, entre autres, s’appuyer sur les thématiques et les exemples ci-dessous et les croiser.
Quartiers pauvres et taudis : expériences et représentations
On pourra revenir sur les conditions extrêmes des bas quartiers et leurs descriptions par les journalistes et « sociologues » : les lodging houses décrites par Henry Mayhew (London Labour and the London Poor 1861), les révélations du journal The Bristol Mercury dans The Homes of the Bristol Poor en 1884, qui fait suite à la publication de The Bitter Cry of Outcast London d’Andrew Mearns (1883).
Les quartiers pauvres constituent aussi le décor de fictions littéraires. Charles Dickens en produit des descriptions célèbres dans des romans comme Bleak House (1853), de même que dans ses écrits journalistiques. Elizabeth Gaskell, dans Mary Barton (1848) et North and South (1853), montre les difficultés des ouvriers du nord du pays. Du roman social à ce qu’on qualifie à la fin du siècle de « slum fiction » dont Walter Besant, George Gissing et Arthur Morrison (Tales of Mean Streets, 1893) sont les représentants les plus connus, la question des conditions de logement et de leurs conséquences physiques et morales hante les imaginaires.
Pour des penseurs comme Friedrich Engels dans The Condition of the Working Class in England (1844) ou William Morris dans “The Housing of the Poor” (Justice, 1884), les logements précaires et les environnements insalubres sont un des signes les plus révélateurs de l’exploitation à l’œuvre dans la société capitaliste et de la déshumanisation des pauvres.
On pourra enfin se pencher sur les représentations visuelles - gravures et illustrations (Gustave Doré, Joseph Pennell) ou photographie - illustrant la question.
De la réponse philanthropique aux débuts de l’urbanisme
La réponse philanthropique est multiforme, malgré des résultats insuffisants. Les Model Dwellings Companies se développent dès les années 40 et prennent la forme d’associations et de fonds caritatifs, tels The Society for Improving the Condition of the Labouring Classes, The Peabody Trust, The Guinness Trust. Les actions et écrits de philanthropes célèbres comme le Prince Albert, Octavia Hill, Angela Burdett-Coutts, Thomas Coglan Horsfall, ou de penseurs comme John Ruskin, soutiennent le mouvement.
On pourra s’intéresser aux solutions architecturales privilégiées pour loger les masses (terraces, back-to-back housing, court housing), mais aussi à l’identité et la personnalité des architectes mobilisés dans la conception et la construction de logements modèles ou de villages ouvriers, ainsi qu’aux styles architecturaux choisis dans certains contextes. Le traitement de la question du logement des plus défavorisés dans The Builder ou d’autres périodiques ou publications spécialisés constitue un autre prisme. Les appartements modèles et villages ouvriers offrent à eux seuls de multiples terrains d’études (Saltaire, Akroydon, Bournville, Port Sunlight, pour ne citer que les plus célèbres), de l’influence de Robert Owen jusqu’à la concrétisation du projet de cités-jardins porté par Ebenezer Howard et mis en œuvre par Raymond Unwin à Letchworth.
La législation ne se met en place que très progressivement. Le contexte, le contenu et l’impact des lois successives (Public Health Act 1848, Sanitary Act 1866, Artisans' and Labourers' Dwellings Improvement Act 1875, Housing of the Working Classes Act 1890, Housing, Town Planning Act 1909) offrent des lectures complémentaires de la question.
Représentations contemporaines et interprétations patrimoniales
Un dernier type d’approches pourra s’appuyer sur l’analyse d’interprétations contemporaines.
Les bas-fonds victoriens constituent par exemple le décor de très nombreux films et séries, dont Oliver Twist de David Lean (1948), The Elephant Man de David Lynch (1980) ou Sweeney Todd : Le diabolique barbier de Fleet Street (2007) de Tim Burton ne constituent que quelques exemples célèbres. Dans son roman graphique From Hell, également adapté à l’écran en 2001, Alan Moore propose de même une vision saisissante de l’East End londonien. Plus récemment encore, le jeu vidéo s’est emparé de la ville victorienne et des ses contrastes.
L’émission de téléréalité Victorian Slum House (BBC, 2016), qui replonge des protagonistes du 21e siècle au cœur d’un taudis victorien reconstitué, en dit également long sur la fascination exercée par l’environnement des quartiers pauvres de l’époque.
On pourra enfin s’interroger sur les phénomènes de patrimonialisation de cet habitat : conservation et protection (Saltaire), musées, reconstitutions et visites patrimoniales (Port Sunlight Museum), archives photographiques (le quartier de Byker à Newcastle immortalisé par la photographe Sirkka Liisa Konttinen), archéologie (The Museum of Liverpool).
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Les propositions d’environ 300 mots, en français ou en anglais, devront être envoyées, accompagnées d’une courte notice biographique, à Isabelle Cases (cases@univ-perp.fr) avant le 15 mars 20
Version anglaise et bibliographie : https://journals.openedition.org/cve/754