Les seconds métiers des écrivains et des écrivaines du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui (Aix-Marseille)
Appel à contributions
Les seconds métiers des écrivains et des écrivaines du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui
Date limite d’envoi des propositions : 16 février 2026
Revue : Cahiers d’Études Romanes (Éditions PUP, Université d’Aix-Marseille)
Le CAER (Aix-Marseille Université), dans le cadre de l’axe 1 "Pensées, actions et structures socio-politiques" ainsi que du projet OBERT en collaboration avec le laboratoire ICTT (Avignon Université), lance un appel à contributions pour le numéro 57 (2-2028) de la revue Cahiers d’Études Romanes (éditée par les Presses Universitaires de Provence) sur la thématique suivante : les seconds métiers des écrivains et des écrivaines du XXᵉ siècle jusqu’à aujourd’hui.
Si l’on considère le contexte contemporain, il est évident que les conditions sociales et économiques, ainsi que les changements politiques, exercent une influence majeure sur la vie et l’œuvre des écrivain·e·s. Dès la seconde moitié du XIXᵉ siècle, les intellectuels se trouvent dans une situation que Pierre Bourdieu qualifie de « subordination structurelle » vis-à-vis du système économique profondément transformé par la révolution industrielle. L’imbrication entre le champ littéraire et le champ politique s’opère à travers deux médiateurs : le marché, qui ouvre de nouveaux débouchés dans le journalisme, l’édition et les formes de production littéraire de masse, et les « liaisons durables », c’est-à-dire les relations entre écrivains et État, moteur essentiel de ce nouveau système culturel. Dans ce contexte, l’œuvre d’art doit composer avec la perte de son aura, jadis liée à l’unicité de l’artisanat et de la créativité individuelle, et désormais réduite à un produit commercial reproductible en série. Pour répondre au goût du public, le marché éditorial privilégie alors les genres les plus commerciaux, romans et feuilletons, au détriment de la poésie.
Le dépouillement de sens du produit ne peut être séparé de celui qui touche la figure même de l’artiste, de l’écrivain ou, plus largement, de l’intellectuel, lequel ne peut plus être associé au modèle fichtéen de guide spirituel doué d’un afflatus prophétique quasi religieux. Max Weber, dans son essai Wissenschaft als Beruf (1917), constate précisément cette transformation : il souligne que le savant, désormais incapable d’énoncer des prophéties ou d’apporter des solutions aux problèmes de la société, doit adapter son activité aux conditions objectives de son époque. L’intellectuel moderne est ainsi amené à assumer une grande variété de rôles sociaux : savant, certes, mais aussi technicien, expert, organisateur, éducateur ou animateur. Sa « fonction » anthropologique et historique, autrefois liée à une activité intellectuelle autonome, se réduit progressivement à un « rôle » social exercé au sein d’un système hiérarchisé qui le transforme en employé, chargé de tâches déterminées et rémunéré en conséquence.
Selon Eugenio Montale, au XXᵉ siècle il y a peu de poètes (et d’écrivains en général) qui peuvent véritablement vivre de leur art sans exercer des « seconds métiers » leur permettant de se consacrer au premier. En effet, le choix du mot « métier » plutôt que « travail » n’est pas anodin : il est utilisé pour indiquer la spécialisation professionnelle grâce à laquelle un individu tire ses moyens d’existence et qui définit, dans une certaine mesure, son état et sa condition. Ainsi, dans plusieurs pays où règne pourtant une certaine liberté de pensée et d’expression, les hommes de lettres, pour gagner leur vie, sont « obligés » de vivre de leur plume en se consacrant souvent à d’autres métiers « intellectuels ». C’est bien le cas de Montale lui-même qui a été journaliste, critique littéraire, bibliothécaire, éditeur et traducteur presque tout au long de sa vie pour pouvoir se consacrer à l’activité qu’il considérait prioritaire : l’écriture poétique. Nous pouvons également évoquer des écrivains qui se sont adonnés à des métiers intellectuels mais de matrice scientifique : c’est le cas du chimiste Primo Levi ou encore du médecin Louis-Ferdinand Céline. Les exemples d’écrivains exerçant des seconds métiers manuels ne manquent pas non plus : on peut penser, par exemple, au marin Jack London, qui témoigne de la difficulté de poursuivre une carrière littéraire dans son roman autobiographique Martin Eden (1909), ou, plus tard, à John Steinbeck, dont l’expérience comme ouvrier agricole est racontée dans ses romans les plus célèbres comme Des souris et des hommes (1937) ou Les Raisins de la colère (1939).
Le degré de subordination structurelle des écrivains (pour revenir à Bourdieu) semble moins marqué dans les pays totalitaires ou dans ceux où l’État met en place un système de subventions pour les soutenir économiquement (selon Montale, malgré ses limites, la France peut en offrir un exemple). Toutefois les seconds métiers ne relèvent pas seulement de la nécessité, mais aussi de la liberté. Certains écrivains choisissent de leur propre volonté d’associer à leur métier principal d’autres activités qui puissent compléter et satisfaire leur personnalité, tout en enrichissant en même temps leur œuvre. Les seconds métiers constituent pour beaucoup d’entre eux une ouverture sur le monde, une manière différente de s’ancrer dans la réalité. Quoi qu’il en soit, ils influencent inévitablement le métier principal et révèlent la fragilité de la classe intellectuelle face aux contraintes économiques.
Que serait La Comédie humaine de Balzac sans les pressions des créanciers, les mises en demeure des éditeurs et les menaces des usuriers ? Que serait devenue l’œuvre de tant d’écrivains du XIXᵉ siècle s’ils n’avaient pas été influencés par leurs préoccupations économiques et avaient pu se consacrer pleinement à leur art ? La collection « De quoi vivent-ils », publiée par les éditions Deux Rives entre 1949 et 1952, en analysant le cas de Balzac, de Nerval et de Sand, a essayé de répondre à ces questions, tout en prenant également en compte d’autres auteurs étrangers comme Dostoïevski, Tolstoï ou Byron.
Intéressons-nous donc au XXᵉ siècle et à l’actualité. De quoi ont vécu les écrivains et les écrivaines au cours du siècle dernier? De quoi vivent-ils aujourd’hui ? À quels seconds métiers se sont-ils consacrés et pourquoi? Quel rôle ont joué les régimes totalitaires dans l’exercice des métiers intellectuels et quelles stratégies en ont découlé ? Dans quelle mesure les questions de genre influencent-elles les seconds métiers ? Comment la situation évolue-t-elle d’un pays européen à l’autre, mais aussi au-delà de ces frontières géographiques et linguistiques ? Comment la notion de « métier » a-t-elle évolué en littérature ?
L’appel s’adresse aux chercheurs en lettres, mais aussi en sociologie, en théâtre, en sciences du langage, en histoire et en droit en élargissant le regard au-delà des cas strictement reconductibles à l’aire romane.
Les communications peuvent porter, entre autres, sur les aspects suivants :
● La relation entre premier et seconds métiers
● La représentation littéraire des seconds métiers
● La perception de l’intellectuel par rapport à ses métiers
● La relation entre les seconds métiers et les systèmes politiques
● Les seconds métiers et les questions de genre
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Modalités
Les propositions en français ou en italien, de 300 mots environ, accompagnées d’une courte biographie et d’une bibliographie comprenant environ 5 titres, sont à envoyer au plus tard le 16 février 2026 à : silvia.tedeschi@etu.univ-fr et stefano.magni@univ-amu.fr
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Bibliographie indicative
ADORNO Theodor Wiesengrund, HORKHEIMER Max, La dialectique de la raison : fragments philosophiques, Paris, Gallimard, 1974 [1947]
BENJAMIN Walter, L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique. Version de 1939, Paris, Folio, 2008.
BOURDIEU Pierre, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Points Essai, 2015
BOURDIEU Pierre, « Intellectuels » in Raymond Boudon, François Bourricaud, Dictionnaire critique de la sociologie, Paris, Presses Universitaires de France, 2000, p. 335 – 339.
BOUVIER René, MAYNIAL Édouard, De quoi vivait Balzac, Paris, Deux Rives, 1949.
FICHTE Johannes Gottlieb, De la destination du savant et de l’homme de lettres (Éd. 1838), Paris, Hachette, 2013.
LUPERINI Romano, Entra ad Atene Anassagora: la condizione intellettuale in Belfagor, Vol. 63, N. 1 (31 janvier 2008), p. 39-47.
MONTALE Eugenio, Il secondo mestiere in Auto da fé. Cronache in due tempi, Milan, Il Saggiatore, 1966, p. 124 – 128.
MONTALE Eugenio, Scrittori con «situazione» in Fuori di casa, Milan, Mondadori, 2017 [1975], p. 133 – 138.
WEBER Max, Le savant et le politique, Paris, 10 X 18, 2002.