Actualité
Appels à contributions
Faut-il désespérer de la fiction ? Aux frontières de l'empathie : perspectives esthétiques, éthiques et écologiques (Strasbourg)

Faut-il désespérer de la fiction ? Aux frontières de l'empathie : perspectives esthétiques, éthiques et écologiques (Strasbourg)

Publié le par Vincent Ferré (Source : Aline Lebel)

Colloque des 9 et 10 juin 2026.

Faut-il désespérer de la fiction ? 

Aux frontières de l’empathie : perspectives esthétiques, éthiques et écologiques

Au cours des dernières années et dans le sillage du tournant « éthique » des études littéraires (Booth, 1988 et Nussbaum, 1991), la littérature s’est trouvée parée de nouvelles vertus, qui résultent notamment de la conviction qu’elle serait à même d’accroître « la sensibilité, l’émotion, l’empathie spontanée[1] », comme l’écrivent les autrices et auteurs du court texte qui sert de « Manifeste » au Prix du roman d’Écologie, voire, dans des termes qu’Alexandre Gefen emprunte à un récit de Maylis de Kerangal, de « réparer le monde » (Gefen, 2017). De telles assertions, devenues de véritables lieux communs des discours critiques et médiatiques sur la littérature et, au-delà, sur les arts en général, se fondent sur deux croyances qu’il importe d’analyser. La première est que ceux-ci contribueraient à augmenter l’empathie, notion qui désigne, au sens strict, la faculté à la fois cognitive, affective et comportementale de se mettre à la place d’autrui pour se figurer et ressentir ses émotions et ses sentiments (Davis, 1996 ; Hoffman, 2000 ; Hochmann, 2012). La seconde est que l’augmentation de l’empathie par les récits littéraires et artistiques favoriserait le développement de comportements de solidarité et de Care, en particulier en faveur des plus vulnérables, humains et non humains. Ce raisonnement en deux temps suppose par conséquent de prêter aux œuvres la capacité à devenir un mobile d’action, et en dernière instance, à rendre le monde meilleur. D’où l’importance qui leur est conférée pour répondre aux défis de notre temps et notamment à la crise climatique, interprétée comme une « crise de la sensibilité », c’est-à-dire comme « un appauvrissement de ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre, et tisser comme relations à l’égard du vivant » (Morizot, 2020, p. 17). Celle-ci mettrait ainsi en lumière une triple « carence » sensible, intellectuelle et morale (Garvey, 2010) qu’il importerait de combler pour prendre soin des autres-que-nous, qu’il s’agisse des populations non-occidentales prioritairement affectées par la crise, des vivants non-humains ou des générations futures.

Le colloque qui se tiendra les 9 et 10 juin 2026 à l’université de Strasbourg a pour objectif d’analyser ces deux présupposés et d’en examiner en détail l’articulation. S’il semble difficile de douter de la faculté des œuvres à exercer notre imagination morale et à en élargir les frontières (Keen, 2007 ; Chavel, 2011), le second point semble en effet plus contestable. Les défenses éthiques de la littérature et des arts s’exposent donc à deux objections, dès lors qu’elles prétendent fonder la valeur de ces derniers sur leur capacité à susciter l’émotion. La première met en jeu la possible nocivité de l’empathie, et plus spécifiquement de l’empathie pour la souffrance humaine ou non-humaine, dont la sollicitation par la littérature et les arts n’est pas nécessairement désirable. La réflexion bénéficie ici des apports de l’interdisciplinarité, puisque les philosophes se sont penchés de longue sur cette question des risques de la compassion, qui intéresse désormais aussi les sciences sociales, alimentées par les contributions de la psychologie et des neurosciences (Karaki, 2024). Pour le sujet émotionné, le danger est celui de la fusion, au risque du burn-out empathique ou de l’épuisement compassionnel (Elisha, 2008 ; Gamassou 2012) ; pour l’objet de la compassion, c’est celui de se trouver nié dans son altérité ou son intégrité, danger auquel les critiques post- et décoloniaux ont été particulièrement sensibles et qui nourrit chez plusieurs d’entre eux une critique de la « raison humanitaire », toujours soupçonnée de dissimuler un nouveau désir de « maîtrise » (Ahmed, 2004 ; Fassin, 2010 ; Singh, 2018). La deuxième objection touche aux limites de l’efficacité des émotions artistiques, et plus singulièrement peut-être des « émotions de la fiction », qui reposent sur un phénomène de découplage entre l’affect et ses effets concrets. Si le spectacle ou le récit de la scène de souffrance fictionnalisée provoque chez le lecteur ou la lectrice un tel sentiment de compassion, il semblerait que ce soit paradoxalement parce que rien ne le contraint à agir (Lavocat, 2016 ; Jouve, 2019).

Loin de faire de ce constat une occasion de désespérer de la littérature et des arts, ce colloque propose d’en faire le point de départ de la réflexion commune, en s’intéressant en priorité à des cas fictionnels. Cette préférence donnée à la fiction, plutôt qu’à une littérature non-fictionnelle fondée sur le désir d’un « retour du réel » (et au réel) (Foster, 2005 ; Zenetti, 2020) ou sur l’impératif de témoignage, se justifie par la volonté de penser ce qu'autorise ce découplage maximal entre l’émotion et ses effets. Le soupçon d’inefficacité qui pèse sur l’expérience d’écriture et de lecture peut être vu en effet comme l’occasion privilégiée de tester et/ou de mettre en lumière de nouveaux usages de l’empathie, à distance de l’injonction compassionnelle à laquelle ceux-ci sont parfois réduits. De ce point de vue, l’hypothèse que ce colloque entend discuter est la suivante : peut-être la vertu éthique de la fiction ne réside-t-elle pas tant dans sa capacité à nous rendre plus compatissants et altruistes, que dans son aptitude à mettre à l'épreuve les « limites de l’empathie » (Rabaté, 2024) afin d’ouvrir un espace de débat éthique où la signification, la valeur et les risques de cette expérience morale et affective sont interrogés. Pour l’approfondir, la mettre en débat ou la contester, les communications pourront décliner différents cas d’extension — ou au contraire de réduction — du périmètre de l’empathie par des fictions littéraires, graphiques ou cinématographiques. Il s’agira d’examiner ainsi les interrogations explorées au niveau de la narration comme de la scène de réception, et qui font de la fiction le lieu privilégié d’élaboration d’un « laboratoire des cas de conscience » (Leichter-Flack, 2012) pour la théorie éthique. 

Par sa perspective interdisciplinaire et son questionnement éthique et littéraire, ce projet s’inscrit dans le cadre de l’Institut Thématique Interdisciplinaire LETHICA (Littératures, Éthique et Arts) de l’université de Strasbourg. Plus spécifiquement, il se propose à la fois de prolonger et de renouveler les questions soulevées à l’occasion de l’École d’Automne consacrée, en 2024, aux enjeux éthiques et esthétiques de la crise écologique et des ressorts émotionnels qu’elle fait intervenir. Ses principaux objectifs sont les suivants : 

– Répertorier et étudier les cas paradigmatiques et les cas limites mobilisés par les œuvres de fiction pour interroger les significations de l’empathie. Car le questionnement sur l’émotion peut passer par la construction de figures de victimes cristallisant un effet de pathos maximal (comme par exemple l’enfant dans L’œil le plus bleu de Toni Morrison, ou l’animal chez J.-M. Coetzee), mais aussi, à l’inverse, par l’élaboration de cas limites mettant à l’épreuve les facultés d’identification et de compassion du lecteur ou de la lectrice (à la manière de Tristan Garcia qui, dans le premier tome de son Histoire de la souffrance, nous invite à adopter la perspective d’un ver de terre). 

– Analyser la représentation des « dysfonctionnements » de l’émotion, puisque la question des limites de l’empathie ne se pose pas seulement au niveau de la réception, mais au sein de la narration. Dans cette perspective, une attention particulière sera portée aux œuvres qui mettent en scène des personnages hyperempathiques (comme la dystopie climatique La Parabole du semeur, de l’écrivaine afro-américaine Octavia Butler) ou au contraire des personnages désempathiques (de L’Étranger de Camus à la trilogie des jumeaux d’Agota Kristof). 

– Approfondir et discuter cette idée d’une « vertu » propre à la fiction, en la mettant à l’épreuve du contexte de crise historique et politique qui est le nôtre aujourd’hui. On songe en particulier au changement climatique, qui semble appeler des formes d’interventions artistiques plus directes, mais aussi par exemple à la façon dont les révélations sur les violences sexistes et sexuelles qui ont suivi le mouvement #MeToo ont entraîné une revalorisation du témoignage au sein du champ littéraire. Dans ces situations d’urgence, à quoi peut (encore) servir la fiction, et a fortiori des fictions revendiquant une forme d’inexemplarité, décorrélant empathie et compassion. 

– Mettre en débat, dans une perspective métacritique, les enjeux éthiques, affectifs et existentiels de nos positionnements de chercheurs et de chercheuses. La question « faut-il désespérer de la fiction ? » nous engage en effet à interroger la portée de nos propres discours, dans le sillage des propositions de la théoricienne queer Eve Sedgwick (Sedgwick, 2002). Faut-il revendiquer une forme d’optimisme (comme le fait, par exemple, A. Gefen), ou au contraire assumer la visée démystifiante longtemps assignée à la critique littéraire, au risque du cynisme ? Quelle est la juste position du chercheur ou de la chercheuse : faut-il (faire) espérer, ou désespérer, de la fiction et des pouvoirs de l’empathie ? 

***

Les propositions de communication (2000 caractères) sont attendues pour le lundi 16 mars 2026 au plus tard, accompagnées d’une courte présentation bio-bibliographique. Merci de les faire parvenir à l’adresse suivante : a.lebel@unistra.fr 

 Le colloque aura lieu le mardi 9 et le mercredi 10 juin 2026, à l’université de Strasbourg

***

Organisation :

Aline Lebel, Post-doctorante à l’Institut Thématique Interdisciplinaire LETHICA (Littératures, Éthique et Arts). 

Comité scientifique (ITI LETHICA) : 

Ninon Chavoz, Configurations Littéraires, Université de Strasbourg

Aurélie Choné, Mondes germaniques et nord-européens, Université de Strasbourg

Philippe Clermont, Configurations Littéraires, Université de Strasbourg

Victoire Feuillebois, Groupe d’études orientales, slaves et néo-helléniques, Université de Strasbourg

Frédérique Leichter-Flack, Centre d’Histoire, Sciences-Po Paris

Anthony Mangeon, Configurations Littéraires, Université de Strasbourg

Anne-Claire Marpeau, Configurations Littéraires, Université de Strasbourg

Tatiana Victoroff, Configurations Littéraires, Université de Strasbourg

Jean-Christophe Weber, Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique, Université de Strasbourg 

Enrica Zanin, Configurations Littéraires, Université de Strasbourg

***

Bibliographie indicative : 

Sarah Ahmed, The Cultural Politics of Emotion, Edinburgh, Edinburgh University Press, 2014 (2004).

Paul Audi, L’Empire de la compassion, Paris, Encre Marine, 2011. 

Lauren Berlant (dir.), Compassion : The Culture and Politics of an Emotion, New York, Routledge, 2004. 

Luc Boltanski, La Souffrance à distance : morale humanitaire, médias et politique, Paris, Éditions Métaillié, 1993.

Wayne Booth, The Company We Keep : An Ethics of Fiction, Berkeley, University of California Press, 1988.

Emmanuel Bouju et Alexandre Gefen (dir.), L’Émotion, puissance de la littérature ?, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2012.

Solange Chavel, Se mettre à la place d’autrui : l’imagination morale, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011.

Edey C. Gamassou, « Comprendre et prévenir les risques de l’engagement dans les métiers du care », dans C. Courtet et M. Gollac (dir.), Risques du travail, la santé négociée, Paris, La Découverte, 2012, p. 265-280.

Omri Elisha « Compassion et responsabilisation », trad. Y. Bouagga, dans D. Fassin (dir.) La Question morale : une anthologie critique, Paris, PUF, 2013 (2008), p. 450-452.

Didier Fassin, La Raison humanitaire : une histoire morale du temps présent, Paris, Seuil, 2010.

Hal Foster, Le Retour du réel : situation actuelle de l’avant-garde, trad. Y. Cantraine, F. Pierobon, D. Vander Gucht, Bruxelles, La Lettre volée, 2005 (1996). 

Alexandre Gefen, Réparer le monde : la littérature française face au XXIème siècle, Paris, Corti, 2017. 

Jacques Hochmann, Une Histoire de l’empathie : connaissance d’autrui, souci du prochain, Paris, Odile Jacob, 2012. 

Martin L. Hoffman, Empathy and Moral Development: Implications for Caring and Justice, Cambridge, Cambridge University Press, 2000. 

Vincent Jouve, Pouvoirs de la fiction : pourquoi aime-t-on les histoires ?, Malakoff, Armand Colin, 2019.

Samah Karaki, L’Empathie est politique : comment les normes sociales façonnent la biologie des sentiments, Paris, JC Lattès, 2024. 

Suzanne Keen, Empathy and the Novel, Oxford, Oxford University Press, 2007.

Françoise Lavocat, Fait et fiction : pour une frontière, Paris, Seuil, 2016.   

Frédérique Leichter-Flack, Le Laboratoire des cas de conscience, Paris, Alma, 2012.

Martha Nussbaum, La Connaissance de l’amour : essais sur la philosophie et la littérature, trad. S. Chavel, Paris, Les Éditions du Cerf, 2010 (1991).

Dominique Rabaté, Limites de l’empathie, Paris, Corti, 2025.  

Eve Kosofsky Sedgwick, Touching Feeling: Affect, Pedagogy, Performativity, Durham, Duke University Press, 2003. 

Julietta Singh, Unthinking Mastery : Dehumanism and Decolonial Entanglements, Durham, Duke University Press, 2018.

Marie-Jeanne Zenetti, « Littérature contemporaine : un “tournant documentaire” ? », dans A. Gefen (dir)., Territoires de la non-fiction : cartographie d’un genre émergent, Leiden, Brill Rodopi, 2020.


 
[1] « Manifeste » en ligne : https://prixduromandecologie.fr/manifeste/