
Claude Simon, Mon travail d'écrivain n'autorise à mes yeux aucune concession. Lettre à Federico Mayor (éd. Mireille Calle-Gruber)
Je considère que si le créateur, l’artiste, le chercheur – en d’autres termes le novateur – se doit d’apporter sa modeste contribution à la perpétuelle transformation de la société en découvrant de nouvelles formes (ce qui le fait, dans un premier temps, rejeter par tous les pouvoirs en place), il peut aussi, à l’occasion et en tant que citoyen, profiter de sa notoriété grande ou petite pour s’élever contre ce qu’il considère comme par trop intolérable et contraire aux lois les plus élémentaires du respect de l’homme.”
En 1986, Claude Simon accepte de participer au Forum d'Issyk-Kul, au Kirghizistan, en compagnie d'autres invités de marque, dont Peter Ustinov, James Baldwin et Arthur Miller.
Dix-sept éminents créateurs du monde entier, les figures les plus célèbres et les plus importantes dans le domaine de la littérature, de la culture et de l'art de l'époque, sont réunis, en pleine Perestroïka, pour réfléchir, rien de moins, "aux objectifs de l'humanité dans le troisième millénaire à l'échelle mondiale". Ulcéré par la vacuité des échanges et la démagogie des propos tenus lors du Forum, Claude Simon refuse de signer la déclaration finale. Sur l'insistance de Federico Mayor, directeur adjoint de l'Unesco, qui lui envoie une version française de la déclaration quelque peu amendée, Claude Simon la paraphe finalement non sans écrire une longue lettre pour exposer ses nombreuses réserves.
Dans cette Lettre à Federico Mayor, Claude Simon proclame sa foi en la puissance de la littérature lorsque l'écrivain se tient tout entier à son métier d'écrire qui est avant tout une éthique. Une foi en une littérature sans concession et sans condition, capable de changer la vie. Tel est le sens profond de ce texte, à la détermination à la fois grave et d'une joyeuse ironie qu'il serait bon de méditer aujourd'hui, au risque de déplaire, de fâcher et de rester "un marginal", "rejeté presque à l'unanimité dans [son] propre pays", , comme l'écrit Claude Simon.
"La lettre de Claude Simon a Federico Mayor est un document considérable à plus d'un titre. D'abord, témoignant des positions contextualisées de l'écrivain, elle invite à nuancer une histoire littéraire péremptoire qui a trop souvent associé le Nouveau Roman au "refus du politique" et réduit le rapport entre littérature et politique à un "engagement" dicté par une idéologie.
Surtout, la lettre à Federico Mayor que Claude Simon écrit entre le Discours de Stockholm, point d'orgue sur l'oeuvre d'une vie, et L'invitation, roman-pamphlet où la littérature va au fondement du politique par la critique du langage, est un acte de foi aussi émouvant qu'impressionnant par sa rigueur. Elle exprime tout ensemble l'intégrité du chercheur et l'humilité du créateur ouvrier."
Prière d’insérer de Mireille Calle-Gruber