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Traduire la langue philosophique (Paris)

Traduire la langue philosophique (Paris)

Publié le par Marc Escola (Source : Florence Zhang)

Pour nous questionner sur « traduire la langue philosophique », il importe de nous demander d’abord ce que veut dire « langue philosophique » : s’agit-il d’une ou quelques langues nationales plus « aptes à exprimer le philosophique »[1](Goldschmidt, 2006) ? Ou bien, une langue philosophique est-elle constituée du vocabulaire et de la syntaxe appartenant à un système autre que la langue courante ? En d'autres termes, une langue de spécialité comme une autre, accessible aux technologies contemporaines de constitution de corpus, dont il serait possible d'extraire une terminologie, avec des relations logiques entre concepts qui permettraient d'en dessiner l'arborescence afin d'en faciliter la traduction automatique. Si tant est que cela paraisse acceptable aux yeux des premiers concernés...

Si ces questions ne sont pas nouvelles, elles ne nous semblent pas dépassées, et nous avons encore le temps de nous y intéresser. Surtout pour l’étude de la traduction. On peut dire que plus personne aujourd’hui n’admet comme Heidegger que seul l’allemand est apte à exprimer la philosophie, mais Derrida a bien prononcé cette phrase en 2001, « il n’y a pas de philosophie en Chine »[2]. D’ailleurs, si les pays asiatiques traduisent massivement les philosophies européennes, la traduction dans le sens inverse peut être vue comme marginale. Cette situation asymétrique, serait-elle due à un manquede certaines langues, comme le formule Souleymane Bachir Diagne (2022) : « manque de concepts abstraits, manque de temps au futur et, enfin, et peut-être surtout, manque du verbe être »[3] ?

Dans le fameux entretien du vendredi de l’émission « Les chemins de la philosophie »[4], on entend souvent la personne invitée refuser le titre de « philosophe » et se déclarer « professeur de philosophie » ou « historien de la philosophie ». Car pour ces personnes qui ne se disent pas philosophes, « faire de la philosophie », c’est étudier l’histoire des philosophies et transmettre des réflexions philosophiques. La raison de cette mise au point peut aussi se comprendre lorsqu’on consulte le Vocabulaire européen des philosophies : c’est parce que dans ce vocabulaire, un mot n’est pas un mot, ce n'est pas non plus un concept, mais une longue histoire de langage, de réflexion, de rencontre et de discussion ; dans la même lancée, on pourrait même proposer un autre titre à ce Dictionnaire des intraduisibles : « histoire européenne des mots en philosophie ». Est-ce à dire que la langue philosophique est moins un système linguistique qu’une genèse de mots, comme le dit Montaigne, « Il y a plus à faire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur un autre sujet. Nous ne faisons que nous entregloser » (Essais, III, 13) ? 

Il est bien sûr illusoire de vouloir chercher des tendances générales de « langues philosophiques », fussent-elles au pluriel, chaque texte philosophique étant un univers langagier singulier, et posant des questions particulières de la traduction. L’intérêt sera plutôt de voir de plus près les problèmes concrets que rencontrent le traducteur dans son expérience de traduire, ou encore comment ceux-ci se répercutent dans la lecture de pensées philosophiques. 

La journée d’études sera l’occasion de réunir traducteurs, philosophes et traductologues, qui discuteront sur des textes précis ou des termes en situation. Elle ouvrira, nous l’espérons, une série de réflexions et d’échanges sur des thématiques plus larges.

Coordination : Florence Zhang (LCAO/CRCAO)

Comité d’organisation :

Anne Bayard-Sakai (INALCO/IFRAE), Nicolas Froeliger (EILA/CLLILAC),

Elise Pestre (IHSS/Études psychanalytiques), Justin Smith (IHSS/Sphere).

Programme 

9h30    Marc de Launay, Le « truc » de Socrate

10h30  Michèle Leclerc-Olive & Xavier Riu, Traduire les philosophes grecs classiques. De la mimésis chez Platon et Aristote

11h30  Florence Zhang, Intertextualité ou allusion philosophique : traduire la langue cachée

Pause

14h      Sawada Nao, Traduire un texte philosophique : concept, image, idéogramme et onomatopée

15h      Keling Wei, Jacques Derrida en chinois ou le trait de la traduction

 16h      Jonathan Egid, Comment la philosophie apprend-elle à parler une nouvelle langue ?

17h      Table ronde et discussions.

[1] Georges-Arthur Goldschmidt, « Heidegger et la langue allemande ». Lendemains, no 121, 2006, pp. 124-141. 
[2] Jiang, Dandan, « Quêtes de l'identité et possibilités du « devenir » : philosopher en Chine aujourd'hui », Rue Descartes, vol. 72, no. 2, 2011, pp. 2-16.
[3] Souleymane Bachir Diagne, De langue à langue. L’hospitalité de la traduction, Paris, Albin Michel, 2022, p. 18.
[4] Longtemps diffusée sur France Culture, l’émission (arrêtée depuis 2022) consacrait le vendredi aux « professions philosophes ».