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Martyr(s) à l'agonie : du supplice à la transfiguration ? (Toulouse)

Martyr(s) à l'agonie : du supplice à la transfiguration ? (Toulouse)

Publié le par Marc Escola (Source : Porterie Grâce, Treiber Clarisse)

Martyr(s) à l'agonie : du supplice à la transfiguration ?

Toulouse, les 26, 27, 28 mars 2025

           Le martyr est régulièrement mis en scène au moment de son agonie, c’est-à-dire lors d’une mise à mort pratiquée par une foule dont il polarise la violence en devenant sa victime. Les exemples, sacrés comme profanes, ne manquent pas : on pense aux martyres des premiers chrétiens, mais aussi à l’exécution des nobles sous la Révolution suivie de celle des Montagnards en 1794. 

            L’agonie du martyr est avant tout le « lieu de franchissement d'un seuil » (ASSOUN 2004) : celui d’une transfiguration par laquelle il s’extirpe de sa condition d’homme pour accéder à un statut supérieur, presque divin — martyres sunt, sed homines fuerunt, précise saint Augustin. Cette bascule s’opère depuis un état de passivité (passio) vers un état supérieur, libéré des affres de la chair. Mais pour que la transfiguration se réalise, le supplicié ne peut rester inactif : il doit compter sur ses propres forces ou sur l’intervention d’une force supérieure qu’il laisse agir à travers lui. Dans ce dernier cas, celui du martyr sacré, « la volonté de souffrir le martyre ne témoigne pas de décisions humaines mais de la Grâce de Dieu » (DEN BOEFT, 1989). C’est bien la Grâce qui est à l’œuvre auprès de saint Sébastien dans le Saint Sébastien secouru par les anges de Rubens (1604) comme dans la sculpture qu’en a fait Le Bernin (1617), ou encore dans le Martyre de saint Sébastien de Debussy (1911).

            Qu’il s’agisse des corps ou des esprits, ce parcours alchimique est le passage « de l’œuvre au noir (la souffrance) à l’œuvre au rouge (le « travail ») puis à l’œuvre au blanc (la transfiguration) » (THOMAS 2007). Ainsi du Christ dans le Mystère de la Passion d’Arnoul Gréban (1452) ; ainsi de Blanche de la Force, novice du Dialogue des Carmélites (1957) sous la plume de Bernanos et la baguette de Poulenc ; ainsi de Marie Stuart, dans le long-métrage de Josie Rourke, Mary Queen of Scots (2018). Le martyr à l’agonie réinvestit alors pleinement le sens étymologique de l’agôn : le moment qui précède la mort est pour lui l’occasion d’une véritable « lutte ». Car « si la sainteté apparaît résolument du côté de l’expérience dite "spirituelle”, il suffit de se référer aux chroniques hagiographiques pour qu’un constat s’impose : la sainteté affecte le corps de la façon la plus décisivement charnelle » (ASSOUN 2004). Dès lors, les rapports qui unissent chair et esprit relèvent-ils d’un dualisme platonicien selon lequel la supériorité de l’esprit sur la matière permet de surmonter la douleur par la grandeur d’âme et un esprit perfectionné, comme le veut Sénèque (COURTIL 2019) et d’encourager des chrétiens persécutés à chercher un état de quiétude ascétique comme le veut Tertullien ? Ou bien, s’agit-il plutôt d’un hylémorphisme, c’est-à-dire d’un rapport de consubstantialité qui incite à rendre, avec les philosophies aristotélicienne et thomiste, « toute sa place (centrale pour le moins) au thème de la résurrection (du corps ou de la chair) » (JOUBERT 2004) ?

            Ce colloque jeunes chercheurs, consacré au martyr à l’agonie, entend travailler dans une perspective à la fois transdisciplinaire et diachronique (de l’Antiquité à nos jours). Le traitement artistique de cette thématique (par la littérature et tous les autres arts) et les mécanismes qui le fondent (anthropologiques, philosophiques, théologiques) seront au cœur de l’intérêt porté à ce sujet. C’est pourquoi les communicants seront appelés à s’interroger sur les axes suivants : esthétique, métapoétique, métaphysique et anthropologique. 

— AXE ESTHÉTIQUE : La dimension bien souvent picturale de la scène d’agonie révèle cet enjeu de conciliation entre le phénomène sanglant et la sensibilité du public. L’histoire des arts visuels (peinture, sculpture, photographie et vidéo) est marquée par une nette évolution de la représentation du corps souffrant et mérite d’être étudiée au prisme de l’agonie martyriale : l’abandon progressif des canons esthétiques du beau aboutit à « suspendre l'idéalisation plastique » pour « restituer un corps à vif, un pathos brut, jusqu'à l'horreur et au dégoût […]. L’art n’est plus mise en scène, mais surgissement du corps déréglé, du corps archaïque ». Dès lors, cette évolution des arts visuels, en ce qu’elle « n’autoris[e] plus de relation proprement esthétique » (WUNENBURGER 1996) fait-elle pour autant échapper le martyr au parcours alchimique de transfiguration qu’engendre l’agonie ? Observe-t-on ce même phénomène en littérature ?

          On s’intéressera en outre à la dramatisation de la scène d’agonie et aux enjeux narratologiques qu’elle sous-tend : quand a-t-elle lieu ? qui assiste à l’agonie ? qui la raconte ? quelles sont les passions convoquées : horreur ou délectation ? Dans le cas où le protagoniste n’a pas su « bien » mourir, le processus de sacralisation est-il mis en échec ? Deshoulières, dans Les Morts bizarres (1877) de Jean Richepin, « redout[e] une fin banale après une vie si excentrique » à cause du châtiment devenu si commun depuis la Révolution : la décollation. On pourra donc, a contrario, réfléchir aux conditions qui empêcheraient la transfiguration du héros au moment de son agonie.

Dès lors que le martyre concerne aussi bien les hommes que les femmes, il faudra potentiellement réserver une place aux gender studies et à la notion de male gaze. 

— AXE MÉTAPOÉTIQUE : Le mystère médiéval, héritier du drame liturgique, interroge les ressorts du théâtre dans leur capacité à créer un espace pour une expérience sensible de la mystique catholique. Chez Arnoul Gréban par exemple, « naît l’idée de comparer le regard du mystique à celui du spectateur sur le personnage de Dieu » (DOMINGUEZ 2002). Quelle conscience l’artiste, qui choisit de donner à voir, à lire ou à entendre le martyr à l’agonie, a-t-il de sa propre pratique, des potentialités, mais aussi des limites du genre dans lequel il s’inscrit ? À ce titre, nous souhaitons donc donner toute leur importance aux jeux de réception, de réappropriation, d’innovation, de transgression et de détournement. 

            En ce qui concerne la posture de l’artiste, quel regard porte-t-il sur lui-même ? Alexandre Salas écrit qu’à partir de la déchristianisation de l’Orient et de l’Occident, « en s’appropriant l’hagiographie et en explorant les dessous de la sainteté ainsi que les apories et les paradoxes de l’expérience mystique, c’est en réalité sa propre figure, son propre rapport à l’écriture, à l’imaginaire et au sacré, que questionne l’écrivain » (SALAS 2018). De fait, dans quelle mesure l’artiste peut-il se percevoir lui-même comme un martyr ? Se considère-t-il nécessairement comme un prophète sacrifié sur l’autel d’une société qui le rejette sans le comprendre ? Lui arrive-t-il de se faire martyr au sens étymologique de « témoin », garant d’une culture dont il a conscience d’illustrer à la fois la permanence et la fin imminente ? 

— AXE MÉTAPHYSIQUE : L’agonie, nous l’avons dit, est un espace-seuil, celui de la transfiguration, de la renaissance du martyr : « ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies dans le sang de l’agneau » (Ap. 7 : 14). Dès lors, quel corps résulte-t-il à l’issue de ce baptême de sang ? En outre, l’agonie, par un processus métaphysique qu’il convient d’interroger, modifie l’articulation des ordres de la chair et de l’esprit. « [C]'est justement réduit à ce "paquet de viande" que le saint accomplit sa victoire. Pour résister à cette torture inhumaine, il lui faut bien se détacher de ce corps vulnérant, accédant à une extériorité elle-même inhumaine » (ASSOUN 2004), c’est-à-dire une sorte d’apatheia. Il s’agit de livrer, dans une perspective épique, la bataille conjointe de la chair et de l’esprit : « In persecutione militia, in pace conscientia coronatur », écrit Cyprien. D’autre part, « les mystiques ont la sensation […] d’échapper temporairement à leur propre corps – c’est l’ex-tase, étymologiquement "sortie hors de soi" – pour vivre une expérience éphémère d’Unité, de perte comblante » (SALAS 2018). « La douleur peut être une volupté et la mort l’occasion d’une expérience de la transcendance » (MARCANDIER-COLARD 1998). Cette extase questionne la relation triangulaire qui unit la chair, l’esprit et le plaisir, pendant de la souffrance.

            L’agonie martyriale soulève enfin un enjeu métaphysique collectif qui apparaît bien sous la plume de Bossuet : « le martyre [...], est un baptême où les péchés de plusieurs sont expiés ; et nous pouvons en quelque sorte être rachetés par le sang précieux des martyrs comme par le sang précieux de Jésus-Christ ». Le martyr chrétien ou l’aristocrate, pour ne citer qu’eux, deviennent, au sens girardien, les boucs émissaires qui permettent de résorber la violence collective en la canalisant sur un être sacrifié, assurant ainsi le salut de la communauté. Les communicants pourront donc questionner les apports et les limites des travaux de Girard à la lumière du/des martyr(s) de leur choix.

—  AXE ANTHROPOLOGIQUE : Toutes les mises à mort ne sont pas douloureuses. Plus on avance dans l’histoire, plus des limites éthiques interviennent afin de réduire au maximum la souffrance du supplicié (CHAUVAUD 2009). Dès lors, comment parvenir à construire son héroïsme si la façon dont on meurt n’est plus une épreuve ? L’entrée du discours médical dans le débat met-elle réellement fin à la notion d’agonie ? Existe-t-il une différence de traitement axiologique entre douleur physique et morale ? Cela rejoint à la fois une question sur la temporalité (la transfiguration dépend-elle nécessairement d’une longue agonie ou peut-elle advenir après un simple « instant » de souffrance ?) et une histoire des sensibilités. Les communicants pourront donc réfléchir à l’impact du positivisme sur l’appréhension de la douleur, afin de montrer si oui, ou non, les arts témoignent d’un regard religieux qui cède peu à peu sa place à une compréhension beaucoup plus scientifique de l’agonie, à partir du XIXe siècle. La disparition progressive de la veillée funèbre, la mort à l’hôpital, l’invention de sédatifs de plus en plus puissants pourraient coïncider avec la fin de la transfiguration. À une époque où les conditions de la fin de vie sont en débat, ces questions nous semblent déterminantes. 

Bibliographie indicative :

Assoun, Paul-Laurent. 2004. « Le corps saint. Du déni à la jouissance ». Champ psychosomatique 33 (1) : 11‑27. 

Chauvaud, Frédéric. 2009. Corps saccagés : une histoire des violences corporelles du siècle des Lumières à nos jours. Rennes, France : Presses universitaires de Rennes.

Courtil, Jean-Christophe. 2019. « L’épreuve de la douleur et la sublimation du héros sénéquien ». Cahiers des Études Anciennes, no 56 : 207.

Den Boeft, Jan. 1989. « “Martyres Sunt, Sed Homines Fuerunt” : Augustine on Martyrdom ». Fructus Centesimus: Mélanges Offerts à Gerard J.M. Bartelink à l’occasion de Son Soixante-Cinquième Anniversaire, édité par A.A.R. Bastiaensen, A. Hilhorst, et C.H.J.M. Kneepkens. Vol. 19. Instrumenta Patristica et Mediaevalia. Turnhout : Brepols Publishers. 

Dominguez, Véronique. 2002. « Une expérience de Dieu : Mystique et théâtre dans la quatrième journée du Mystère de la Passion d’Arnoul Gréban ». European Medieval Drama 5 : 1‑16.

Girard, René. 1982. Le Bouc émissaire. Paris, France : Grasset.

Joubert, Jacques. 2004. « Corps et salut dans la théologie catholique ». Le Corps : le sensible et le sens, édité par Gilbert Vincent, 107‑30. Strasbourg, France : Presses universitaires de Strasbourg.

Marcandier, Christine. 1998. Crimes de sang et scènes capitales : essai sur l’esthétique romantique de la violence. Paris, France : Presses universitaires de France.

Salas, Alexandre. 2018. Sainteté et modernité. Besançon, France : Presses universitaires de Franche-Comté.

Thomas, Joël. 2007. Corps humilié et corps de transfiguration dans l’Énéide de Virgile. Presses universitaires de Perpignan. 

Vetö, Étienne. 2016. « Le corps humain à la lumière du corps du Christ ressuscité chez Thomas d’Aquin ». Revue des sciences philosophiques et théologiques 100 (1): 97‑116. 

Wunenburger, Jean-Jacques. 1996. « Transfiguration et défiguration du corps souffrant : les métamorphoses de l’idéal de santé physique dans les arts plastiques ». Philosophiques 23 (1) : 57‑66.

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Les jeunes chercheurs intéressés, doctorants ou docteurs ayant soutenu leur thèse depuis moins de trois ans, sont invités à décliner leurs propositions en fonction des axes donnés ci-dessus, sous la forme d’un titre accompagné d’un paragraphe d’une quinzaine de lignes à envoyer d’ici le lundi 13 mai 2024 à l’adresse suivante : martyrsalagonie@gmail.com

Comité organisateur : Porterie Grâce, Treiber Clarisse 

Comité scientifique : Fabienne Bercegol ; Emmanuel Cattin ; Régis Courtray ; Philippe Foro ; Denis Herlin ; Jean Nayrolles ; François Ripoll.