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Littératures en marge (Grand Paris)

Littératures en marge (Grand Paris)

Publié le par Marc Escola (Source : Christina Horvath )

Littératures en marge

Colloque & festival co-créatif, Paris et Grand Paris, 29 juin-2 juillet 2023

Les mécanismes de la légitimation littéraire ont longtemps été obscurcis par la croyance générale dans le talent des écrivains et la qualité de leurs œuvres comme uniques critères de consécration. Au début des années 1990, la théorisation par Bourdieu du « champ littéraire » en tant qu’espace de prises de positions a ouvert la voie à une meilleure compréhension de la façon dont les systèmes de domination imprègnent tous les domaines de la pratique culturelle, y compris la littérature. Au cours des dernières années, chercheurs et écrivains ont continué à explorer l’expérience des auteurs femmes, postcoloniaux et issus des classes populaires qui entrent dans l’arène littéraire avec des chances inégales dû à leur capital symbolique moindre et aux préjugés des institutions littéraires défenseurs du centre hégémonique. Sylvie Ducas (2003) a dévoilé la difficulté des autrices d’atteindre et de préserver la reconnaissance littéraire tout en montrant la dévalorisation durable qui pèse sur certains genres littéraires considérés comme « mineurs » (2010). Pascale Casanova a souligné la condition « paradoxale sinon tragique » des écrivains francophones pour qui « Paris n’est pas seulement la capitale de l’espace littéraire mondial [...] mais aussi la source même de la domination politique et/ou littéraire sous laquelle ils travaillent » (1999/2004 : 124). Plus récemment, Bettina Ghio (2016) a exposé la dévalorisation par la critique littéraire des rappeurs qui pourtant s’inspirent copieusement de la poésie française tout en y contribuant. L’écrivaine et sociologue Kaoutar Harchi a affirmé que la légitimation des auteurs algériens écrivant depuis une marginalité postcoloniale a été soit obstruée par leur prétendu manque de littérarité, soit accordée au prix d’« immenses malentendus érigés en principes même de consécration » (Harchi 2016 : 282).

Les dernières années, de nombreux acteurs ont témoigné d’une conscience aiguë de la stigmatisation qui pèse sur différentes formes de marginalité –sociale, géographique, linguistique, sexuelle ou de genre – dans le domaine français. Même certains écrivains universellement acclamés se sont déclarés rejetés ou traités comme illégitimes. Ainsi, dans son discours de réception du prix Nobel 2022, Annie Ernaux a évoqué son désir de vouloir devenir écrivain pour « venger sa classe », estimant que « devenir écrivain, au bout d’une lignée de paysans sans terre, d’ouvriers et de petits commerçants, de gens méprisés pour leurs manières, leur accent, leur inculture, suffirait à réparer l’injustice sociale de la naissance et effacer des siècles de domination et de pauvreté ». Dans son roman récompensé par le prix Goncourt, La plus secrète mémoire des hommes (2021 :72), l’auteur sénégalais Mohamed Mbougar Sarr décrit la soif inextinguible des écrivains africains d’être célébrés par l’institution littéraire française : « notre honte, mais aussi la gloire dont nous fantasmons ». La consécration de ce roman qui affirme que « la France bourgeoise, pour avoir bonne conscience, consacre l’un de vous [...] mais au fond [...] vous resterez des étrangers, quelle que soit la valeur de vos œuvres », soulève inévitablement la question de savoir si l’attribution de prix prestigieux à quelques auteurs venant des marges peut être considérée comme la marque d’un certain progrès ou si, au contraire, elle confirme le constat de Mohamed Mbougar Sarr. En même temps, des écrivains confirmés et internationalement reconnus comme Faïza Guène, traduite en 26 langues et récemment nommée « écrivain.e international.e » par la Royal Society of Literature britannique, expriment le sentiment de ne pas être pleinement reconnus comme des écrivains français : « on peut se retrouver dans cette situation quand on vient d’un milieu populaire ou pauvre même, et [...] on fait une ascension sociale, professionnelle, etc., et qu’on se sent pas appartenir au groupe. » Le cas de Guène n’est pas unique. Dans son documentaire Nos Plumes (2016), Keïra Maameri témoigne de la marginalisation par le milieu littéraire de cinq auteurs prolifiques malgré leurs excellentes ventes et leur reconnaissance hors France. Ilaria Vitali (2011) qualifie ces auteurs d’« intrangers » pour souligner leur position ambiguë dans le champ français alors que Séverine Rebourcet (2018 : 28) les appelle des « francophones de l’intérieur », soulignant la similarité de la marginalisation vécue par des auteurs appartenant à divers groupes démographiques.

Une perspective comparée nous indique que les marges littéraires peuvent être construites de différentes façons. En France, des siècles de centralisation politique ont durablement associé la centralité au pouvoir et l’éloignement du centre à la domination, transformant la marginalité en un stigmate que les écrivains cherchent à rejeter à tout prix. Cependant, comme le chercheur brésilien Paulo Roberto Tonani do Patrocínio (2011, 2013) l’a souligné, la marginalité peut être également revendiquée comme étiquette littéraire désirable, source d’identité collective et positionnement politique. Son essai portant le titre provocateur « O que há de positivo em ser marginal ? » [Qu’y a-t-il de positif dans le fait d’être marginal ?] (2011), nous rappelle que le mouvement d’avant-garde brésilien connu sou le nom de « littérature marginale », émergé des périphéries de São Paulo et de Rio de Janeiro dans les années 1990, a créé un contre-discours, un sentiment d’auto-affirmation et protestation et une nouvelle esthétique. Un tel positionnement collectif aux marges est difficile à imaginer en France contemporaine où le manifeste du collectif Qui fait la France ?, signé par les écrivains Karim Amellal, Jean Eric Boulin, Khalid El Bahji, Faïza Guène, Dembo Goumane, Habiba Mahany, Samir Ouazène, Mabrouck Rachedi, Mohamed Razane et Thomte Ryam fut une tentative isolée et éphémère de fédérer des auteurs autour d’objectifs et de principes esthétiques partagés. Paradoxalement, le manifeste et le volume collectif Chroniques d’une société annoncée (2007) ont surtout attiré l’attention sur ce qui constituait le principal stigmate pesant sur les signataires, à savoir leur étiquetage en tant qu’« écrivains de banlieue ».  

Ce festival et colloque co-organisé par les fondateurs de Banlieue Network (2012-14) et l’association Alternatives Européennes cherche à rassembler des artistes, des chercheurs, des acteurs locaux ainsi que le grand public pour réfléchir ensemble aux mécanismes de la marginalité et de la légitimation et et célébrer les différentes formes littéraires nées dans la marginalité. Inspiré la Co-Création, une méthode de recherche collaborative et artistique conceptualisée par les organisateurs et le FLUP, le festival des périphéries urbaines organisés au Brésil annuellement depuis 2012, cet festival cherche à promouvoir la consécration internationale des littératures en marges et à contribuer à une meilleure compréhension des processus de domination qui pèsent sur elles. Nous proposons d’expérimenter un format novateur mêlant le colloque universitaire, le festival artistique et la co-création au sein d’ateliers. Nous espérons explorer les littératures en marge en rassemblant des savoirs universitaires et des expertises émanant de diverses pratiques. Nous souhaitons explorer le potentiel positif des marges en tant que espaces et ressources créatifs permettant de produire des esthétiques et des formes radicalement nouvelles. Le programme de l’événement inclura des présentations de chercheurs, des conversations et tables rondes avec des auteurs, des performances d’artistes et des ateliers créatifs. Les axes de réflexions proposés sont les suivantes :

 1. Comment les marges sont-elles construites, revendiquées ou résistées en France et ailleurs ? Existe-t-il des littératures où l’appartenance aux marges est revendiquée comme un attribut positif ?

2. Quelles sont les principales conditions et obstacles de la légitimation littéraire en France ? Quelles sont les principales formes de marginalité (géographique, sociale, sexuelle, ethnique, linguistique, etc.) et constituent-elles des catégories distinctes et imperméables ? Comment le cumul de diverses formes de marginalités affecte-t-il la consécration des auteurs ? Peut-on parler d’une sorte d’intersection de marginalités ?

3. Quels sont les genres littéraires qui actuellement font encore objets de marginalisation ou sont en voie de légitimation ? Quels sont les facteurs qui favorisent la légitimation de genres auparavant considérés comme mineurs comme le polar, la BD, le rap, le slam, ou le récit de banlieue ?

4. Comment les marges contribuent-elles au renouveau esthétique ? Comment les mouvements littéraires revendiquant la marginalité comme valeur positive ont-ils contribué au renouvellement des genres littéraires, de l’esthétique, du langage ? 

5. La récente reconnaissance et canonisation de certains écrivains, francophones, LGBTQA+, etc. est-elle le signe d’une plus grande ouverture et transformation de l’establishment littéraire ou s’agit-il d’exceptions ?

Pour contribuer, veuillez nous faire parvenir avant le 1er mars 2023, une notice bio-bibliographique de 200 mots et une proposition de 300 mots qui précise le sujet et la nature de votre contribution (présentation universitaire portant sur l’œuvre d’un.e ou de plusieurs auteur.e.s, panel de discussion avec un groupe de chercheurs et/ou auteurs sur un sujet clairement expliqué, performance, présentation de productions littéraires, atelier créatif, présentation de votre travail créatif) à l’adresse suivante : banlieue.network@gmail.com 

Si vous avez des questions, écrivez à c.horvath@bath.ac.uk 


 
Bibliographie indicative

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