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Le ridicule en question à l’époque médiévale (Bordeaux)

Le ridicule en question à l’époque médiévale (Bordeaux)

Publié le par Marc Escola (Source : Priscilla Mourgues et Raphaëlle Labarrière)

Cette manifestation scientifique propose d’aborder la question du ridicule dans l’art et la littérature du Moyen Âge, en se fondant sur différents types de récits et d’œuvres, afin d’explorer sa fabrication, ses mises en scène, ses objets, ses visées, ses rejets et ses effets. Il s’agira aussi d’analyser le rapport que ces œuvres ou passages ridiculisants entretiennent, d’une part, avec le monde, d’autre part, avec l’art lui-même. Si les notions voisines de comique et de grotesque ont été étudiées de longue date dans l’art médiéval, notamment par le biais du rire – grâce à l’historien Jacques le Goff, par exemple – ou du comique, en relation étroite avec le tragique et le sérieux – ainsi que l’ont montré les travaux d’Élisabeth Lalou[1] –, la question du ridicule quant à elle demeure peu travaillée.

La plupart des travaux sur le sujet ne touchent pas la sphère francophone. En outre, les études parues à ce jour s’inscrivent avant tout dans les domaines sociologique, politique, philosophique et ont trait à des époques antérieures ou postérieures au Moyen Âge. Par exemple, Michael Billig, dans Laughter and Ridicule. Towards a Social Critique of Humour (2005)[2], étudie en diachronie le rapport de la notion de ridicule avec la norme sociale. Un peu plus tard, dans Rhetoric of ridicule[3], Greg Grewell reprend la distinction établie par Renate Lachmann entre force centripète et force centrifuge dans l’humour carnavalesque[4]. Il différencie dans sa théorie deux manières de construire le ridicule : un discours monologique et un discours dialogique. Le premier discours, de type centripète, tend à conformer l’individu à une norme sociale et le second, de type centrifuge, dans un mouvement inverse, amène ce même individu à faire voler en éclat les représentations normées de l’objet ou du sujet ridiculisé. Ce dernier modèle de discours permet alors l’invention de nouveaux codes et donc un décentrement par rapport aux normes préétablies, voire une désacralisation de ces dernières. Nous pouvons sans doute envisager le ridicule dans les œuvres littéraires et artistiques selon cette double dynamique. Au niveau littéraire, les études ont été plutôt ponctuelles, elles concernent des auteurs en particulier, comme Molière ou Scarron[5], ou encore des genres spécifiques comme la comédie[6]. Toutefois, la notion de ridicule dépasse le simple cadre des genres comiques, nombreux et identifiés au Moyen Âge (farce, fabliau, fatrasie, sottie, théâtre) et relie des genres d’aspect très divers si bien qu’elle conduit à les mettre en perspective.

Aussi, dans une approche interdisciplinaire et transgénérique, nous souhaiterions confronter et comparer, dans leurs différences, les genres, les supports et les approches scientifiques afin d’enrichir une réflexion autour d’une notion très présente dans la production médiévale. Ridiculiser vise avant tout à faire rire, mais tourner en ridicule c’est aussi déprécier, porter un jugement de valeur, c’est enfin faire ressortir l’absurdité, le non-sens d’un être, d’une chose ou d’une situation et se placer ainsi sur le terrain du sens, en particulier du bon sens. Ridiculiser permet autant d’écarter que de souligner, de faire rire que de susciter de la compassion. Semblent se nouer des rapports aux normes, au pouvoir, au sens, à un ordre et à des effets variés, qui, tous, contribuent à installer la richesse registrale et interprétative de l’art médiéval, quel qu’il soit. Le ridicule semble être ainsi le lieu de l’évidence autant que de l’ambiguïté.

Axes de recherche
 
Fabliaux, récits de voyage, chansons de geste, poésies, nouvelles, enluminures, statues, etc. : nombreux sont les supports qui accueillent et fabriquent le ridicule au Moyen Âge. Le corpus est immense. Nous souhaitons travailler selon différents axes afin de cerner progressivement la notion et ses fonctions tout autant que la variété de ses apparitions.

-     Axe 1. Les différents sujets et objets de ridicule 

Il s’agira d’observer les thèmes et les sujets du ridicule afin d’installer l’étude : quelles sont les récurrences et les irrégularités en la matière ? La ridiculisation du clergé et de la scolastique est fréquente dans l’art profane et les genres comiques ; en est-il de même dans d’autres domaines ? Quelles sont les figures ridiculisées et de quoi sont-elles la cible ? L’homme, l’étranger, la femme, le vilain, le chevalier sont autant de personnages typiques fréquemment caricaturés, moqués. Quelle est ainsi la visée de ces peintures grotesques, qui tournent en ridicule leur objet ? 

-     Axe 2. Ridiculiser : mode d’emploi et style(s)

L’examen des différentes manières de ridiculiser, des plus évidentes aux plus subtiles, retiendra l’attention. Le ridicule se limite-il à la parodie ? Quels effets ou quelles figures sont mobilisées pour construire le ridicule ? Les procédés de grossissement, de rétrécissement, de déplacement, d’ironie sont-ils préférentiellement employés dans un genre ou chez un auteur ? Produisent-ils des effets identiques ? 

-     Axe 3. La déconstruction ou le renforcement d’une norme

Interroger le rapport à la norme de manière plus générale en explorant les visées des auteurs permettra de voir s’il s’agit de ridiculiser pour dénoncer, rire, défaire ou refaire un modèle, de manière à comprendre quelles postures sont adoptées et quelles valeurs sont déconstruites. Qu’en est-il par ailleurs du rapport aux genres et aux normes génériques ?
 
-     Axe 4. Non-sens ou bon sens ? 

La question du langage, littéraire ou artistique, pourrait aussi nourrir la réflexion autour du sens. Si le ridiculum dictum chez Plaute peut renvoyer à l’idée de bon mot, peut-on envisager le recours au ridicule comme simple jeu sur le sens ? Le jeu de pouvoir se nouant autour du ridicule amène-t-il à la construction d’un bon sens, autant qu’il permet de révéler les absurdités d’un code ou d’une norme ? 
 
D’autres réflexions pourront bien sûr venir étayer cette étude.

Modalités de participation

Les propositions de communication accompagnées d’un argumentaire d’une dizaine de lignes et d’un bref curriculum vitae sont à envoyer aux organisatrices avant le 20 février 2023.

Raphaëlle LABARRIÈRE, r.labarriere@hotmail.fr

Priscilla MOURGUES, priscilla.mourgues@gmail.com

Le logement et le repas du midi seront financés par l’organisation, les frais de transport seront laissés à la charge des équipes de recherche des participant.e.s.


 
[1] E. Lalou, « Le théâtre médiéval, le tragique et le comique : réflexions sur la définition des genres », dans Tragique et comique liés, dans le théâtre, de l’Antiquité à nos jours (du texte à la mise en scène), Rouen, Publications numériques du CÉRÉdl, 2012, disponible en ligne, URL : <http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?le-theatre-medieval-le-tragique-et.html>.
[2] M. Billig, Laughter and Ridicule : Towards a Social Critique of Humour, Londres, Thousand Oaks, New Dehli, SAGE, 2005.
[3] G. Grewell, Rhetoric of ridicule, ProQuest Dissertations Publishing, 2013, disponible en ligne, URL : <https://www.proquest.com/docview/1500846086?parentSessionId=safon260V7ZDX4wQheTQckcsZWknSQf5LZdtVH3L5Z8%3D&pq-origsite=primo&accountid=9671>.
[4] R. Lachmann, Bakhtin and Carnival : Culture as Counter-culture, Center for Humanistic Studies, College of Liberal Arts, University of Minnesota, 1987.
[5] P. Dandrey, Molière Ou L'esthétique Du Ridicule, Paris, Klincksieck, 1992.
[6] On peut par exemple citer P. Lerat, Le ridicule et son expression dans les comédies françaises de Scarron à Molière (thèse dir. R. Lathuillère, Lille, ANRT, 1980, URL : https://excerpts.numilog.com/books/9782307481843.pdf) et E. Pinon, « Perdican et "la fleur nommée héliotrope" : ridicule et sacré du classicisme au romantisme » (Toulouse, Littératures, 2009, p. 75-86, URL : https://doi.org/10.4000/litteratures.2030)