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Revue Stendhal, n° 6 :

Revue Stendhal, n° 6 : "Littérature et cognition"

Publié le par Selina Follonier (Source : Maria Scott)

Revue Stendhal, n°6 (2025)

"Littérature et cognition"

Depuis les années 1980, les critiques littéraires se penchent de plus en plus sur des thèmes et des approches liés à la cognition incarnée et à la science de l’affectivité. Ce « tournant cognitif » intéresse directement les études stendhaliennes. À moins qu’il faille dire inversement que l’œuvre de Stendhal constitue un objet intéressant, à plusieurs titres, pour les approches critiques dites cognitives.

Stendhal s’est formé à une époque où la vie philosophique était dominée, en France, par le courant des idéologues. L’idéologie se définissait comme une science matérialiste des idées ; son principal postulat, hérité du sensualisme, était que l’intelligence humaine s’enracine dans la sensibilité corporelle, et que la cognition a un fondement affectif et perceptuel.

Stendhal a été décrit par Patrizia Lombardo comme un « cognitiviste ante litteram »[1]. Grand lecteur des sensualistes anglais et français et des idéologues (en particulier de Destutt de Tracy), il ambitionna de produire lui-même une œuvre philosophique dans ce courant (ce dont témoignent des textes tels que Filosofia nova, Histoire de la peinture en Italie, De l’amour, Vie de Rossini). La question qui se pose pour commencer est de savoir quel est l’intérêt de ces efforts, quelle est leur singularité dans le champ de l’idéologie. Mais pour situer cette pensée, il s’agirait aussi de voir si l’on peut tracer des lignes entre l’« idéologie » de Stendhal et le cognitivisme actuel.

Un second ensemble de problèmes concerne la poétique stendhalienne dans son rapport avec les enjeux de l’idéologie et des sciences cognitives. Dans les fictions de Stendhal, le narrateur se recommande par ses compétences de psychologue, qui impliquent de sa part une attention soutenue aux signes matériels de la vie psychique des personnages (attitudes, gestes, voix, affects, symptômes, etc.), ainsi qu’une pleine conscience du décalage entre vie affective et conscience. Les personnages stendhaliens eux-mêmes ne cessent de lire et de  déchiffrer le comportement des autres, au sein de leur univers fictif. Les lecteurs, eux aussi, sont obligés, plus que d’habitude, d’exercer ce que les cognitivistes appellent leur « théorie de l’esprit » (autrement dit la capacité d’attribuer des états mentaux à autrui). « Dans l’univers pourtant réaliste de Stendhal », note Julia Kristeva, « tout dépend en effet et peut-être plus qu’ailleurs, plus que ne le croit le lecteur naïf, de l’interprétation : de la projection identificatoire demandée au lecteur.[2] » On pourra se demander si la manière de signifier la vie psychique et affective dans les romans, par la voix du narrateur ou par celle des (autres) personnages,et la façon de construire la scène de lecture de manière à nécessiter le « mind reading », reprennent, recoupent ce qui est expliqué dans les traités et essais, dans De l’amour par exemple, ou s’en distingue, en bref si les romans relancent l’observation et l’élaboration conceptuelle des années 1800-1820, ou en constituent le prolongement direct.

Les fictions (ébauches de pièces, romans et nouvelles) sont les lieux où Stendhal met en récit des amours et des interactions sociales concrètes. Il le fait au moyen de différents types de structures : des scènes dialoguées, des monologues intérieurs, des segments narratifs, des formes mixtes agençant tout cela. Ces structures servent-elles toutes le même propos ? Ont-elles des fonctions sémantiques spécifiques, relativement aux enjeux de la « philosophie cognitive » de l’écrivain ? Évoluent-elles au fil de l’œuvre, et avec elles leur potentiel descriptif et herméneutique ?

Quel est le lexique, quelle est la syntaxe, la logique des enchaînements : comment décrire le « style » de Stendhal, quand il s’emploie à « philosopher » sur ces matières, soit dans ses essais, soit dans ses fictions ? Ses tournures se distinguent-elles de celles qu’il adopte quand il raisonne sur la politique, sur l’histoire ou sur les structures du monde social ? En dehors de la fameuse métaphore de la « cristallisation », y a-t-il d’autres images qui fixent sa pensée « idéologique » ? Développe-t-il, soit à des fins didactiques, soit à des fins heuristiques, un imaginaire du corps et de l’esprit ?

Nous voudrions également mettre en perspective la réception philosophique de la pensée stendhalienne, autour des liens entre affect, conscience et comportement. Historiquement, ce sont les phénoménologues français, en particulier Maurice Merleau-Ponty, qui ont le plus fortement contribué à la mise en valeur du roman stendhalien sous ce rapport. On peut également citer des critiques stendhaliens contemporains du développement de la phénoménologie française et en subissant l’influence, tels que Jean Prévost, Georges Blin, Jean-Pierre Richard. Il serait intéressant de comprendre comment se distinguent le Stendhal des phénoménologues et celui des générations antérieures et ultérieures de philosophes de la perception et de « l’esprit ». Qu’est-ce qui est au cœur de la réflexion des uns et des autres ? Quel aspect de la poétique stendhalienne retient le plus leur attention ? Quelle analyse en font-ils ?

Les propositions de communication doivent être envoyées avant le 15 octobre 2022 à Maria Scott (m.scott@exeter.ac.uk) ou à François Vanoosthuyse (vanoosthuyse.f@gmail.com). Elles peuvent être rédigées en français, en anglais ou en italien.

Remise des textes : 15 septembre 2023. Longueur : 40 000 signes maximum.

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Revue Stendhal, n°6 (2025)

"Literature and cognition"

Since the 1980s, literary critics have become increasingly interested in themes and approaches that relate to embodied cognition and the science of affect. This so-called “cognitive turn” is of clear interest for Stendhal studies, and conversely Stendhal’s work is, for various reasons, an interesting site of exploration for cognitive approaches.

During Stendhal’s formative years, French intellectual life was dominated by the philosophy known as ideology. Ideology styled itself as a material science of ideas; its main thesis, inherited from sensualist philosophy, was that human intelligence is rooted in bodily sensation, and that cognition has an affective and perceptual basis.

Stendhal has been described by Patrizia Lombardo as a cognitivist avant la lettre [1] As an avid reader of the English and French sensualists and of the ideologists (especially Destutt de Tracy), he even aspired to make his own contribution to this philosophy (as attested by texts such as Filosofia nova, History of Painting in Italy, On Love, Life of Rossini). This poses a first question: what significance might we attribute to his efforts, and how should we situate them within the field of ideology? Beyond this first question, we might ask what relationship we can draw between Stendhalian ‘ideology’ and the cognitive thinking of our own day.

A second set of problems relates to the question of how Stendhal’s writing might be considered from the perspective of ideology, on the one hand, and cognitive science, on the other. The authorial narrator of Stendhal’s fictional texts is characterized by his unusual psychological sensitivity, discernible in his sustained attention to the physical manifestations of the inner lives of characters (attitudes, gestures, voices, affects, symptoms, etc.), and in his alertness to the chinks between affective experience and consciousness. Stendhal’s characters are themselves keen readers and decoders of the behaviour of other inhabitants within their shared storyworlds. His readers, too, are obliged, even more than usual, to deploy what cognitivists call ‘Theory of Mind’ (otherwise known as the ability to attribute mental states to others). ‘In Stendhal’s admittedly realist world, indeed’, observes Julia Kristeva, ‘everything depends, perhaps more than elsewhere, and more than the naïve reader believes, on interpretation: on the identificatory projection required of the reader' [2]. We might reflect on the question of whether representations of mental and affective processes in the novels, as expressed by the narrator or (other) characters, and the construction of the scene of reading in a manner that necessitates ‘mind reading’, illustrate and extend ideas articulated in the treatises and essays (On Love for example), or alternatively diverge from these ideas. In short, do Stendhal’s novels add significantly to his observations and reflections of 1800 to 1820, or do they simply echo these?

 It is in his fictions (including his unfinished plays, novels, and novellas’) that Stendhal gives narrative shape to tangible amorous and social interactions. He does this by using different types of structure: dialogues, internal monologues, narrative segments. Do these structures all serve the same purpose? Do they have specific semantic functions, relative to particularities of the author’s ‘cognitive philosophy’? Do they evolve over the course of Stendhal’s writing, along with their descriptive and hermeneutic potential?

How can we define the vocabulary, syntax, and logic of these narrative developments? And how can we describe Stendhal’s ‘style’, when he takes to ‘philosophizing’ on these matters, whether in his essays or fictions? Does his style differ from that adopted when he reflects upon politics, history, or the structures of the social world? Beyond the famous metaphor of ‘crystallization’, are there other images that pin down his ‘ideological’ thinking? Does he develop, whether for didactic or heuristic ends, new ways of imagining the body and mind?

We also invite reflections on the philosophical reception of Stendhal’s thinking on the subject of the connections between affect, consciousness, and behaviour. Historically, it is the French phenomenologists, particularly Maurice Merleau-Ponty, as well as those critics who were working under the influence of phenomenology (particularly Jean Prévost, Georges Blin, and Jean-Pierre Richard) who have made the greatest contribution to the appreciation of this aspect of Stendhal’s novelistic practice. These thinkers were particularly interested in the poetics of ‘point of view’ and in the inscription of spatial and temporal experience. ow does Stendhal’s thinking diverge from that of the phenomenologists and from that of previous and subsequent generations of philosophers of perception and mind? What marks these different generations out from one another? Which aspect of Stendhal’s literary aesthetic is of most interest for each? How do they analyse it?

 

Proposals should be sent by 15 October 2022 to Maria Scott (m.scott@exeter.ac.uk) or François Vanoosthuyse (vanoosthuyse.f@gmail.com). They can be written in French, English, or Italian.

Submission of articles: 15 September 2023. Length: 8000 words max.

[1] « L’Esthétique de la tendresse chez Stendhal », Patrizia Lombardo, « L’Esthétique de la tendresse chez Stendhal », Cahiers de l’Association internationale des études francaises, 62.1 (2010), p. 176.

[2] Julia Kristeva, « Stendhal et la politique du regard : L’amour d’un égotiste », Histoires d’amour (Paris, Denoël, 1983), p. 319-340.