Essai
Nouvelle parution
Arlette Camion, Les temps ont changé

Arlette Camion, Les temps ont changé

Publié le par Marc Escola

De la même façon qu’il existe une physique amusante, l’auteure pratique ici une sociologie amusante, sans prétention scientifique. Partant du constat que la vie quotidienne a davantage changé depuis sa naissance que durant tout le siècle précédent, elle évoque des objets comme la balance romaine, le filet à crevettes, la couchette de seconde classe, les ventouses ou la gamelle de l’ouvrier, qui émeuvent comme les témoins oubliés du monde d’hier.

Plutôt que de déplorer la perte d’une réalité qui fut celle de son enfance, elle s’étonne, s’interroge et prend le parti de l’humour.

Cet ouvrage léger ne prétend à rien d’autre qu’à distraire agréablement son lecteur. S’il soulève parfois quelques questions, il n’a pour but que de provoquer un sourire tendre et amusé.

Lire un extrait…

Née en 1947, agrégée d’allemand, docteur ès lettres, maître de conférences honoraire, Arlette Camion a enseigné la littérature germanique dans les universités de Lille, Orléans et Aix-Marseille. 

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Extrait :

"Die Erinnerung kommt mir oft wie eine Art von Dummheit vor. Sie macht einen schweren, schwindligen Kopf, als blickte man nicht zurück durch die Fluchten der Zeit, sondern aus großer Höhe auf die Erde hinab von einem jener Türme, die sich im Himmel verlieren.

Le souvenir me semble souvent une forme de bêtise. Il vous alourdit la tête, il vous l’étourdit, c’est comme si le regard ne traversait pas l’enfilade du temps, mais qu’au contraire il plongeait vers la terre d’une grande hauteur, comme de ces tours qui se perdent dans le ciel. — W. G. Sebald

La vieillesse est le temps des sidérations. Sidération d’abord de s’apercevoir d’un coup qu’on est dépassé, le monde a imperceptiblement changé, on ne s’en était pas vraiment rendu compte, pris dans les petites tracasseries qui s’amoncellent, les irritations qui s’accumulent, les impuissances vite oubliées. Mais brutalement c’est là : je n’habite plus ce monde que je ne comprends plus. On s’en veut de n’avoir pas fait attention, d’avoir manqué la bifurcation, de s’être laissé porter bêtement sur une voie de garage. Il aurait fallu être plus méticuleux, plus concentré. En se retournant, on n’arrive plus à faire le lien, d’ailleurs en repensant au monde que l’on a connu on s’imagine immédiatement celui de l’enfance, c’est comme si entre lui et aujourd’hui il y avait eu un long tunnel ou une longue absence, faiblement interrompue par quelques épisodes lumineux, très nets au milieu de la brume. Sidération ensuite de se trouver tel qu’on est à présent, après un si long chemin, on ne se reconnaît plus, pourquoi avoir mis tant d’espoir en soi-même, ou question moins amère et plus réaliste : où ai-je donc échoué ? Les vieux d’autrefois, ceux qui ne refusaient pas la vieillesse, souriaient à de telles pensées, sachant sans doute qu’elles étaient vaines. Ceux d’aujourd’hui en pleureraient plutôt, tant elles sont le signe que l’âge est là et que c’est un drame quand on ne conçoit pas l’existence comme le vol d’une plume, comme la légèreté d’un passage.

C’est l’histoire de tous, certainement. Mais il fut des temps où les choses changeaient moins vite, où l’on s’efforçait même à ce qu’elles ne changent pas. La nouveauté est une valeur moderne, jeune et fatigante. Des empires séculaires ont vécu d’immobilisme. J’envie ces époques où les longues années de platitude étaient des trésors. On ne voulait rien gagner, mais on s’évertuait à ne rien perdre, on se méfiait de la vitesse, on se reposait dans la lenteur. Les innovations étaient vues d’un sale œil, quelle bénédiction ! Et les vieux triomphaient, distillant d’un air solennel les banalités que tout le monde écoutait comme oracles. Heureux temps ! Pour nous, tout est allé très vite : depuis ma naissance, la population mondiale a plus que triplé, les peuples dits primitifs ont à présent la wifi, la sainte Église apostolique et romaine s’est brutalement effondrée, tout comme le saint espoir communiste, l’exotisme est devenu une denrée commerciale, et nos petits-enfants nous apprennent comment faire marcher des machines qui sont indispensables à notre quotidien. C’est vrai, nous n’avons rien vu venir.

Dans ce désarroi, il y a peut-être un remède, pour y voir plus clair. Prendre les objets disparus et les interroger, les faire scintiller à la lumière du monde d’aujourd’hui. Cet exercice est futile sans doute, il a l’avantage d’être amusant et l’on verra bien s’il me permet de comprendre enfin un peu de ce qui est advenu. Qu’on ne prenne surtout pas pour des manifestations de sagesse ou de sagacité les petites boutades qui garnissent ce livre ! Ce sont les fruits peu mûrs de mes sidérations. […]"