Acta Fabula
ISSN 2115-8037

DOSSIER CRITIQUE n°39

2015Mars 2015 (volume 16, numéro 3)
titre du numéro

Pourquoi l'interprétation ?

Les liens entre les rédacteurs des comptes rendus ici présentés et les auteurs des ouvrages commentés sont forts ; de même ceux qui relient ces ouvrages entre eux. Tous émanent d’une réflexion et d’un travail collectifs, dont les conclusions sont présentées simultanément dans le numéro 14 de la revue Fabula-LhT intitulé « L’interprétation : engagements, pratiques, idéologies ».

Ce travail et ces publications ont été rendus possibles grâce au financement obtenu dans le cadre  d’un  projet ANR intitulé : « Hermès. Histoire et théories des interprétations » et dirigé par moi-même. Il a réuni pendant cinq ans, entre 2009 et 2013, des spécialistes de littérature, de droit, d’histoire de la médecine et des religions. Il s’agissait de comprendre et de confronter des pensées et des usages de l’interprétation, sur la longue durée, ainsi que de réfléchir aux formes et aux conditions d’un renouveau de l’herméneutique dans plusieurs disciplines. L’herméneutique n’a pas été envisagée selon son histoire et ses lieux traditionnels – une partie de la philosophie allemande des XIXe et des XXe siècles. Beaucoup de décentrements ont été opérés, vers la première modernité (XVIe-XVIIIe siècle), vers notre présent, tel en tout cas qu’il nous semble le comprendre, aux lendemains des grands courants anti-herméneutiques du formalisme et de la déconstruction. Mais le propos n’a rien d’une tentative de restauration. Il s’est plutôt agi de créer et d’investir de nouveaux lieux de l’herméneutique, en établissant ou en revisitant un certain nombre de rapports, entre l’interprétation et la théorie littéraire, entre le droit et la littérature, entre le corps et l’interprétation, entre les sciences cognitives et l’interprétation. Maintes pratiques interprétatives ont été explorées, telles que les traductions et les retraductions, le diagnostic médical, la lecture politique des œuvres littéraires, l’illustration et la typographie, la philologie. L’attention a aussi été portée sur des corpus et des médias habituellement peu envisagés dans cette perspective : la littérature de jeunesse, le théâtre et le cinéma. Quelques objets et concepts nouveaux sont apparus, comme, par exemple, la lecture contre-auctoriale (proposée par Sophie Rabau ; voir ci-dessous le compte rendu de Patricia Lojkine) et l’herméneutique fictionnalisée (par Anne Teulade, Nicolas Corréard et Vincent Ferré ; voir le compte-rendu rédigé par moi-même).  

Nous n’avons pas cherché à aboutir à une synthèse des synthèses, et les différences d’approches et de points de vue se sont affinées plutôt qu’elles n’ont été absorbées dans un harmonieux consensus. Il nous a semblé plus désirable d’aboutir à une riche palette de résultats partiels, mettant en évidence la centralité de l’interprétation dans les conduites humaines. Cependant, nous sommes parfaitement conscients des limites de notre perspective, imposées par la réunion de nos compétences : ce sont bien les artefacts culturels occidentaux, plus précisément européens et en particulier littéraires, qui ont nourri la réflexion et été principalement nos objets d’étude. Une plus large prise en compte des différences culturelles aurait été souhaitable : on trouvera à ce propos des éléments dans l’ouvrage sur l’interprétation politique des œuvres littéraires, dirigé par Carlo Arcuri et Andréas Pfersmann (le compte-rendu en a été rédigé par Sophie Rabau). Mais on peut regretter qu’aucun de nos livres n’ait abordé frontalement cette question.

C’est donc une partie de l’éventail large, mais cependant borné, de nos travaux sur l’interprétation, que ces sept comptes rendus présentent. Outre ceux que j’ai cités, on trouvera aussi le compte rendu, par Anne Teulade, d’un ouvrage dirigé par Véronique Lochert et Zoé Schweitzer sur la traduction et le commentaire du théâtre antique à la Renaissance et à l’âge classique, un autre par Sylvie Patron sur un numéro de revue édité par Chantal Liaroutzos et Marc Hersant, concernant le « retour à Bakhtine » dans le contexte polémique actuel (voir ci-dessous) ; une analyse, par Otto Pfersmann, de l’ouvrage de Sylvie Patron concernant les rapports entre théorie littéraire (et plus précisément narratologie) et interprétation ; et enfin une recension, par Christian Michel, de l’ouvrage édité par Christine Baron sur les rapports entre droit et littérature. Ces comptes rendus ont été élaborés à partir de quelques uns des treize livres (dont trois en ligne) et des trois numéros de revue (dont deux en ligne) parus dans le cadre du projet. Six autres ouvrages sont sous presses ou en préparation. L’ensemble des comptes rendus ici présenté est donc destiné à être ultérieurement complété et enrichi.

On trouvera peut-être étrange que les auteurs des livres et des comptes rendus appartiennent au même groupe. Peut-être jugera-t-on que cette promiscuité est dommageable à l’impartialité requise. Cela n’est pas niable – ces livres auront aussi, on le leur souhaite, des lecteurs et des comptes rendus totalement étrangers au groupe. Mais cette expérience d’entre-lecture nous a paru intéressante à plusieurs titres.  Nos provenances, nos spécialités et parfois nos disciplines sont si diverses que l’exercice a produit des croisements qui ne seraient jamais effectués dans les revues spécialisées : ainsi, c’est un philosophe du droit qui a commenté le livre de Sylvie Patron portant sur la théorie littéraire. En outre, si nous partageons le même intérêt et un certain nombre d’informations et de lectures, tant s’en faut que nous soyons tous du même avis : on s’en rendra compte à la lecture des comptes rendus eux-mêmes !

L’interprétation est un exercice infini et agonistique. Nous ouvrons notre chantier qui est autant une aire de jeu qu’un champ de bataille, en conviant qui voudra à en repousser les limites et à en changer la donne. À contribuer, donc, au renouveau de l’herméneutique.

Françoise Lavocat