Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2015
Mars 2015 (volume 16, numéro 3)
titre article
Otto Pfersmann

Le dilemme de la narratologie entre structure abstraite du récit & signification d’un texte narratif

DOI: 10.58282/acta.9173
Théorie, analyse, interprétation des récits. Theory, Analysis, Interpretation of Narratives, sous la direction de Sylvie Patron, Berne : Peter Lang, 2011, 367 p., EAN 9783034300551.

1Ce très riche volume collectif présente, sous des angles divers et complémentaires, une réflexion sur la nature de la narratologie et ses rapports avec l’interprétation. Le problème peut être formulé simplement sous forme de dilemme : si la narratologie entend analyser et exposer les structures du récit, elle ne s’intéresse pas à d’autres considérations relatives à l’œuvre. Afin que la mission propre de l’examen de la trame narrative puisse se développer sans entraves, il convient de s’en tenir à une abstinence incompatible avec les intérêts de l’interprète. Mais si l’on veut, précisément, analyser la structure du récit, il faut avoir compris la signification du texte, par conséquent on ne peut se soustraire à l’interprétation. Ce que la spécificité de l’entreprise exige semble falsifié, en tout cas remis en cause, par son fonctionnement.

2Le colloque dont ces travaux constituent l’aboutissement était en quelque sorte un catalyseur de questions qui se posent à l’intérieur de la narratologie, mais que la confrontation avec le problème de l’interprétation rend souvent plus pressentes et difficiles. Une telle remise en cause d’une démarche constituée au regard des interrogations d’un domaine considéré jusqu’alors comme différent peut être parfaitement stérile — précisément parce qu’il s’agit d’un domaine n’ayant pas de pertinence pour le champ envisagé — dans le cas présent, il est au contraire révélateur et hautement productif, en dépit et sans doute aussi à cause d’une grande diversité de thèmes et de styles de réflexion et même d’une inévitable inégalité dans le traitement du dilemme initial.

3C’est cette question qu’attaque avec rigueur et précision Sylvie Patron dans une dense introduction aussi informative que réfléchie dans laquelle elle rappelle quelques jalons de la discussion récente interne à la narratologie (le dépassement de l’illusion de la cohérence, la contribution du féminisme, les nouvelles narratologies — contextualistes, cognitives, applicatives —, la prise en considération du contexte de production du récit) avant de présenter les différentes contributions.

4Celles-ci sont réparties en trois parties, chacune comprenant des articles à portée plus théoriques et générales et des études de cas — qui sont souvent à leur tour l’occasion de réflexions plus générales.

5La préoccupation principale de la plupart des contributions concerne l’évolution et la spécificité de la narratologie comme domaine disciplinaire à l’intérieur des études littéraires. En toile de fond, on aperçoit une « narratologie classique », celle des pionniers comme Genette, Stanzel ou Prince. C’est par rapport à ces conceptions que l’étude du « récit » cherche à se démarquer en intégrant des problématiques comme celle du genre, des processus cognitifs ou du contexte. C’est également en référence à ce stade antérieur que revient la question de l’origine du récit, attribuée dans la conception classique à un narrateur s’adressant à un narrataire. Le volume se fait à cet égard largement l’écho des critiques de cette vue structuraliste du récit et lui oppose l’auteur (Nielson, Patron) qui n’a pas besoin de communiquer artificiellement avec un destinataire intratextuel — d’où la qualification de ces théories comme « non-communicationnelles » (Sylvie Patron).

6Plusieurs contributions mettent en cause la généralité du cadre théorique existant : Brian Richardson le considère comme déficient et réclame une reconfiguration à partir de données empiriques, Nielsen insiste sur le caractère atypique du récit de fiction, Sylvie Patron prend appui sur l’analyse de Pedro Páramo de Juan Rulfo pour faire apparaître que la deuxième partie de cette œuvre est bien un récit, mais que son attribution à un « narrateur » unique soulève des questions que la conception classique n’est pas en état de résoudre de façon satisfaisante, Raphael Baroni développe l’importance du « lecteur ordinaire » emportée émotivement par l’intrigue, Aikihiro Kubo et Cécile Sakai s’interrogent, chacun à manière, sur les limites d’un modèle occidental de narratologie confronté à la difficulté d’y intégrer des structures spécifiques des langues et modes de narration asiatiques.

7Des questions relatives à l’évolution des modes de récits sont abordées dans les contributions de Michèle Gally — qui reconstruit le passage du conte au roman médiéval comme une stratégie de légitimation transformative — et de Patricia Eichel-Lojkine — qui s’interroge justement sur la spécificité du conte comme récit démultiplié.

8La mise en perspective de problèmes « post-classiques » apparaît également dans la discussion récurrente sur la place de la fiction dans la théorie du récit. Question centrale dans la contribution de Sylvie Patron, elle l’est aussi dans les articles de Jérôme Pelletier et de Marc Hersant : celui-là niant toute spécificité cognitive au récit de fiction et ne lui accordant qu’une pertinence conceptuelle et théorique1, celui-ci insistant au contraire sur la nécessité de cette distinction.

9Alors que James Phelan et John Pier explorent également des textes mettant également à l’épreuve les catégories de la narratologie classique (respectivement Le verdict de Kafka et Lost in the Funhouse de John Bart), plusieurs articles, placés en début du volume, s’engagent dans des réflexions plus générales et théoriques (Tom Kindt et Hans-Harald Müller qui se demandent ce qu’est au juste la narratologie, Philippe Roussin qui envisage la narratologie dans le cadre plus large de l’évolution récente des sciences humaines, Brian Richardson et Henrik Skov Nielsen déjà cités).

10On ne peut que souligner la qualité de ces contributions, leur soin argumentatif et la richesse des réflexions ; on devra cependant se demander en quoi consiste l’apport de ces travaux dans les termes du dilemme initial concernant les rapports entre narratologie et théorie de l’interprétation largement considérée. Le volume qui s’interroge sur la nature de la discipline, provoque la réflexion sur celle de l’exercice que celle-ci entendait d’abord exclure. Comprendre qu’il s’agissait sinon d’une erreur, du moins d’une conception très particulière et réductrice de l’interprétation permet de mieux voir où se situent les désidérata de la recherche.

11Le problème que pose la démarche narratologique exclusiviste (on analyse le récit parce qu’on ne s’abandonne pas à l’impressionnisme du critique) est en effet d’ordre conceptuel. La narratologie, bien que soumise à d’importantes mutations — très ouvertement et clairement discutées dans le volume — peine à se départir d’une conception appréciative de l’interprétation. On comprend le désir d’ascèse qui anime la génération des fondateurs pour lesquels il s’agit de rapprocher au moins certains champs des études littéraires d’un mode d’investigation scientifique au sens d’une recherche d’objectivité et de précision, opposée à l’humeur subjective du critique considéré comme « interprète ». La narratologie post-classique fait état des difficultés de tenir une telle position. D’accord avec ces tendances dont elle expose les thèses principales, Sylvie Patron récuse la revendication de neutralité dans les termes les plus nets : « la description n’est jamais neutre… » (p. 10). Elle ajoute alors « elle n’est jamais entièrement séparée de l’interprétation2 ». Et on peut lire une grande partie du volume comme signifiant que l’exclusion de la subjectivité (« l’interprétation ») constituait une impasse et que l’enrichissement progressif et inévitable du champ d’investigation par intégration de formes de récit réfractaires à l’analyse classique ainsi que leur contextualisation et psychologisation cognitive étaient autant de moments révoquant en doute la neutralité et l’objectivité initialement mais vainement recherchées.

12Mais si l’on peut aisément accepter les critiques relatives au défaut de généralité et de d’objectivité, il ne s’ensuit ni que ces finalités étaient erronées en elles-mêmes, ni que l’interprétation ne soit autre chose que l’appréciation subjective — et par conséquent incommunicable et dépourvue de justification argumentative, fondée sur des données observables du monde externe. En fait, il semble que tel demeure en vérité l’objectif de la recherche : il convient de faire appel au contexte (donc à des données externes), à l’analyse empirique (qui ne peut être telle si elle n’est minimalement objective), l’inclusion de données jusqu’ici non considérées (dont il faudra bien constater l’existence de manière testable), l’aspect genré des points de vue (qui ne pourraient à leur tour être intersubjectivement communicables que s’ils sont eux aussi observables et susceptibles d’une description suffisamment objective). Les tendances post-classiques peuvent ainsi être lues comme des développements du programme classique — qui démontrerait ainsi sa capacité de renouvellement interne — ou au contraire comme son abandon. Pourtant, la première position ne semble pas véritablement revendiquée, alors que la deuxième poserait de façon bien plus radicale que les auteurs ne voudraient sans doute l’admettre la question de la nature de la démarche de la « narratologie ». Car s’il s’agissait de dépasser la subjectivité appréciative pour se concentrer sur un domaine plus aisément objectivable, que veut dire le dépassement de cette position ? S’agit-il encore et toujours d’analyser les structures du récit, c’est-à-dire de toutes les variantes abstraitement possibles et empiriquement identifiables de récit ou bien la narratologie couvre-t-elle désormais un champ différent, mais alors exactement lequel ?

13Peut-être le nœud du problème se situait-il justement là où le narratologue rencontre le dilemme initial : est-il simplement possible d’identifier un récit, de dégager ses éléments pertinents et de les examiner sans analyser la signification des textes qui en constituent le support ? La narratologie n’est-elle pas, en fin de compte, une interprétation aspectuelle de certains corpus de textes dont les critères de pertinence demeurent en tout état de cause une question ouverte ? Et peut-elle possiblement être autre chose ? Ce sont bien en effet des considérations interprétatives qui poussent les auteurs du volume à élargir leur champ d’études : le contexte, le conte comme récit, le roman médiéval, le texte du Verdict de Kafka, les textes des auteurs japonais, le texte de Páramo etc. sont soumis à des lectures fouillées en vue de dégager les éléments d’une théorie — certes post-classique — des récits qu’ils véhiculent.

14C’est là sans doute l’apport théorique aussi décisif qu’inchoatif du présent volume. Loin de revenir à une conception appréciative de l’interprétation comme exercice de jugement artistique dont seul le résultat mais non le cheminement serait véritablement transmissible, les recherches de la narratologie post-classique admettent au moins implicitement la nécessité d’une analyse de la signification des textes au regard d’une visée élargie de généralité et corrigent ainsi l’un des principaux défauts de la théorie classique : l’illusion de pouvoir isoler des structures narratives en dehors de l’analyse du sens. L’interprétation élargit et renforce la narratologie. En même temps, elle demeure plus proche de l’objectif initial que bien des auteurs ne voudraient l’admettre qui corrigent l’illusion de l’objectivité classique au regard de cette exigence même – et non par son abandon qui auraient des conséquences désastreuses pour la validation des résultats de la recherche. Cette étape décisive en est cependant encore à ses débuts. Elle ouvre un large champ de projets. Non seulement se pose la question de savoir comment le narratologue procède lorsqu’il s’approprie la signification d’un texte de récit, mais encore celle de comprendre comment la trame narrative constitue à son tour un élément de signification pragmatique que la nécessité élargie d’interprétation ne peut se dispenser de prendre en considération.

15Chasser l’interprétation, elle revient à petits pas. Ce volume en constitue assurément un jalon.