Bien qu’ils se soient sans doute croisés physiquement, notamment au cours d’Alexandre Kojève, ou qu’ils aient publié dans un même numéro des Recherches philosophiques, la revue d’Alexandre Koyré, les chemins de Sartre et d’Anders sont restés énigmatiquement parallèles. Sartre ignorant ou feignant d’ignorer son contemporain allemand, Anders découvrant l’existentialisme avec un train de retard comme il le dira lui-même. Dans un essai Sur Sartre resté méconnu et dont Christophe David vient de donner une traduction pour les éditions Fario, Anders retrouve — on ne sait trop si c’est avec humour ou amertume — la reprise de certaines de ses thèses des années trente dans les ouvrages à succès de Sartre, quinze ans plus tard, la lecture qu’il en fait, après avoir assisté à New York à une représentation des Mouches, est tout simplement magistrale. Il se livre à une archéologie de ce qu’il nomme l’illusion sartrienne. Son regard s’exerce tant sur le plan de la tragédie — Oreste est un Prométhée récusant l’autorité des dieux, dans la lignée de ceux de Shelley, de Goethe ou d’Ibsen — que dans le registre philosophique.
Les mêmes éditions Fario publient dans le même temps l'essai Sur la langue philosophique, traduit et présenté par Perrine Wilhelm. Quelle langue pour la philosophie ? La distinction, voire l’opposition, discutable en elle-même, entre langue ésotérique et langue exotérique se décline de bien des façons : les philosophes constituent-ils une caste privilégiée qui leur imposerait une formalisation préservant leurs secrets ? De quoi se protégeraient-ils ? Comment conjuguer vérité et démocratie ? Car si l’on sait la vérité mise en péril dans les dictatures, le pluralisme autorisé ou imposé par la démocratie ne fait-il pas courir à la vérité le risque de se confondre avec l’opinion ? Pour avoir été traversé par cette question et avoir opéré lui-même une révolution par le refus d’une formalisation académique dans laquelle il a pourtant grandi et évolué, Günther Anders sait qu’il n’existe pas de réponse simple, évidente, au choix d’une langue. Et s’il s’est écarté de la carrière universitaire, sans renoncer en rien pour autant à la rigueur, ce fut pour décider d’empoigner des questions de et pour son temps. On mesure à travers ces textes sur l’expression de la pensée philosophique que ce choix ne s’est pas fait aisément et qu’il est le fruit tant d’une nécessité intérieure que des enjeux d’une époque. L’analogie qu’Anders explore avec les questions rencontrées aujourd’hui par le poète est sur ce point remarquablement éclairante.
Rappelons la parution à l'automne dernier de Le temps de la fin, traduit par Christophe David encore pour les éditions de L'Herne. Fabula vous invite à feuilleter l'ouvrage...