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L’animal dans les écrits européens de la Renaissance

L’animal dans les écrits européens de la Renaissance

L’animal dans les écrits européens de la Renaissance

Journée d’étude doctorale co-organisée par Andrew Hodgson (CELLF, UMR 8599), Marwane Ovieve (STIH, UR 4509) et Lysandre Vareil (CELLF, UMR 8599)

 

Appel à communications

 L’animal est omniprésent dans la vie de l’homme, que ce soit dans sa vie quotidienne (animal domestique), dans les arts et les techniques (représentations picturales et littéraires) ou dans l’imagination (animaux prodigieux). Il désigne un être vivant doué de sensibilité et de mobilité, comme le rappelle son étymologie (du latin animalis, e, dérivé de anima, « principe vital, souffle de vie »). L’homme s’inscrirait donc pleinement dans le règne animal, mais son statut d’animal doué de raison rend sa place plus complexe et supérieure dans l’échelle des êtres. Si, selon la pensée chrétienne, Dieu a créé l’homme à son image pour régner sur les animaux, comment penser, dès lors, le rapport entre l’humain et l’animal ? L’interrogation sur sa place dans ce modèle est légitime. Si l’animal occupe une place considérable dans la littérature du XVIe siècle, il a surtout jusqu’ici retenu l’attention des spécialistes de la littérature contemporaine, malgré plusieurs contributions de spécialistes de la première Modernité (des travaux anciens de H. Naïs à ceux, récents, de M. Jourde, de L. Millon-Hazo ou de M. Marrache-Gouraud, par exemple). Or, la question est d’autant plus intéressante à cette période que la Renaissance est contemporaine de la découverte du Nouveau Monde et de ses merveilles. Cette journée d’étude se propose donc de revenir sur les problématiques que pose le concept d’animal et de tenter d’y apporter des réponses. Que révèle l’animal sur le XVIe siècle ? Les communications pourront notamment explorer les axes suivants :

 

1.      Du littéral au figuré : représentation(s) animale(s)

L’animal constitue une source de représentations majeure pleinement exploitée par les écrits du XVIe siècle, héritière des imaginaires antique (fables d’Ésope) et médiéval (Roman de Renart, bestiaires). Ainsi est-il présent dans de nombreux textes littéraires, comme Alector ou le coq de Barthélémy Aneau, le Cymbalum Mundi de Bonaventure des Périers (« Dialogue IV » qui met en scène les chiens d’Actéon) ou encore les Vers Lyriques de Jacques Peletier du Mans où est fait l’éloge du rossignol, figure du poète, sans compter ses représentations plastiques (bois gravés, lettrines, illustrations, production imprimée de l’époque). Les imprimeurs s’approprient les animaux et en font des marques personnelles (le dauphin à l’ancre d’Alde Manuce, illustrant la devise latine festina lente, le pélican de Jean et Enguilbert de Marnef). Chez les princes, on se sert de l’héraldique animalière pour affirmer un héritage matériel et symbolique. Dans leur entourage, certains auteurs, comme Guillaume Crétin et Jean Lemaire de Belges, représentent des animaux pour défendre un discours politique. Ainsi, dans les Illustrations de Gaule et singularitez de Troie, les animaux représentés participent pleinement à l’ambition épique et nationaliste du texte, reliant l’histoire fabuleuse de Troie aux lignages européens, tout en inscrivant les peuples dans une symbolique héritée de l’héraldique (aigles impériales, lions royaux) et de la tradition allégorique. Les communications pourront alors se demander quels sont les animaux privilégiés par les textes du XVIe siècle et quelles en sont les raisons structurantes. Les animaux y apparaissent-ils comme des éléments seconds, participant à des « effets de réel » (R. Barthes), ou, au contraire, se révèlent-ils essentiels au texte ?

 

2.     Discours sur l’animal : science(s) et croyance(s)

Les curiosités des terres dites « exotiques » font l’objet d’un regain d’intérêt au XVIe siècle. C’est le cas de Jean de Léry qui a exploré la faune et la flore brésiliennes, jusqu’alors inconnues aux Français. Il décrit dans son Histoire d’un voyage sa découverte des poissons-volants, en convoquant le régime de l’analogie, pour ramener l’inconnu au connu. Si l’animal est ici source de merveille, il est ailleurs victime de rejet, comme en témoigne le traitement réservé aux rats, porteurs de la peste, aux chauves-souris ou encore aux créatures fantasmées que sont la sirène et le lycanthrope, lequel a attiré l’attention durant la chasse aux sorcières (Jean Bodin, De la démonomanie des sorciers, II, 6, « De la lycanthropie »). La physiognomonie, présente dès l’Antiquité avec le Physiognomica attribué à Aristote, persiste à la Renaissance, entre fascination et répulsion. Le succès (parfois polémique) de ces traités, comme le De humana physiognomonia de Giambattista della Porta, paru en 1586 à Naples, rend compte d’une vision analogique du rapport entre l’homme et l’animal et attribue des caractères spécifiques à un individu à partir de ses traits physiques, selon des critères de ressemblance flous. Les communications pourront ainsi porter sur ces conceptions (pseudo-)scientifiques dans les écrits renaissants et sur leur mise à l’épreuve. Sont-ils débattus et, le cas échéant, pourquoi ? Quel(s) critère(s) permet(tent) de garantir la scientificité d’un texte ? Outre l’analogie et ses vertus descriptives, comment rendre compte du vivant ?

 

3.     Domestiquer les animaux : entre nature et culture

L’animal domestiqué occupe une place singulière dans l’imaginaire animalier. Du compagnon fidèle (chats, canidés, oiseaux domestiqués) à l’animal élevé ou dressé, il résulte d’une relation de proximité avec la nature et de l’influence des codes culturels humains. L’animal domestiqué apparaît surtout comme un moyen pour l’homme (bétail, chiens de garde et/ou pour la chasse à l’animal sauvage, etc.). La supériorité et la domination humaines se donnent à voir avec évidence, comme dans les Propos rustiques de Noël du Fail ou La Vénerie de Jacques du Fouilloux. Animal emblématique, le cheval illustre ces enjeux : il peut servir de capital vivant (Théâtre d’agriculture et mesnage des champs d’Olivier de Serres), de signe distinctif (monture noble) ou encore incarner, dans le domaine militaire, la puissance aristocratique. À ce titre, les traités d’art équestre, comme ceux de Salomon de La Broue ou d’Antoine de Pluvinel, codifient le dressage et la maîtrise du cheval et les présentent comme un savoir à la fois politique et martial. À la lumière de tels exemples, il convient de s’interroger non seulement sur la place de l’animal domestiqué dans la vie humaine, mais aussi sur sa mise en scène. Que révèle la domestication animale ? Un tel fait, assurément, invite à envisager les rapports complexes entre la nature et la culture. Dans cette perspective, peut-on envisager des animaux acculturés et, plus largement, des « animaux savants » (chiens dressés, singes habiles, animaux aux capacités extra-ordinaires) ? La domestication animale révèle-t-elle le pouvoir de l’homme ou l’adaptabilité de l’animal et, le cas échéant, jusqu’où considérer l’animal comme animal ? Derrière la domestication de l’animal se joue aussi sa définition.

  

4.     L’animal et la morale

Dans le sillage d’une tradition allégorique où l’animal sert de miroir moral à l’homme, la Renaissance semble reconduire un regard foncièrement anthropocentré : l’animal est convoqué pour dire l’homme. Ainsi Gilles Corrozet offre-t-il, dans son Hecatomgraphie, un emblème intitulé « Contre les divers assaulx d’envie » représentant trois chiens, figures des « envieulx », qui encerclent un hérisson, qui s’est fait « tout rond », armé de « pacience » et de « sapience », selon les mots du second poème. L’animal y incarne des dispositions morales proprement humaines ; il fonctionne comme support pédagogique et allégorie axiologique. Mais il peut également devenir une instance critique. Il en va ainsi de l’âne-pape (Der Bapstesel zu Rom), virulent pamphlet de Martin Luther et Philippe Melanchthon, illustré de gravures sur bois de Lucas Cranach l’Ancien, contre la figure pontificale. Un animal hybride est représenté sur l’une des gravures et chaque partie de ce corps est associée à un vice, à une forme de bestialité, qui travaille l’homme au cœur de ses institutions. Mais, là encore, l’animal est un détour pour penser ce qui se rapporte à l’humain. Dès lors, y a-t-il des textes qui inversent la perspective et qui mettent en scène un regard animal posé sur l’homme ? Un tel regard, étranger et décentré, permettrait de faire voir à l’homme ce qu’il ne voit pas – ou ce qu’il refuse de voir. Plusieurs interrogations émergent : peut-on penser la morale sans passer par l’animal ? Ce dernier constitue-t-il une condition nécessaire au système moral de l’homme ? Peut-on concevoir des textes qui défendent les animaux, voire une « cause animale » ? Peut-on penser une « humanimalité », où la morale ne s’édifierait plus dans le rejet de la bestialité, mais dans son acceptation, ouvrant ainsi la voie à un « devenir-animal » (Deleuze et Guattari) ?

 

Modalités de soumission et calendrier

 Les propositions de communication (titre, résumé d’environ 300 mots et brève notice bio-bibliographique) sont à adresser avant le 11 mai 2026 à Andrew Hodgson (awhodgson98@gmail.com), Marwane Ovieve (marwane.oe@gmail.com) et Lysandre Vareil (lysandrevareil@gmail.com).

La journée d’étude aura lieu le 13 juin 2026 à Sorbonne Université (salle G063)

Les participant(e)s sont invité(e)s à solliciter leur laboratoire de recherche ou institution de rattachement pour la prise en charge des frais de déplacement et/ou d’hébergement.

 

Bibliographie indicative

 Céard, J., La Nature et les prodiges. L’insolite au XVIe siècle, Genève, Droz, [1977] 1996.

Cerdan, F. (dir.), Le monde animal et ses représentations au Moyen-Âge (XIe-XVe siècles). Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public, 15ᵉ congrès, Toulouse, Université de Toulouse-Le Mirail, 1985.

Cockram, S., et Bowd, S. (dir.), Renaissance Studies, The Animal in Renaissance Italy, vol. 31, no 2, 2017.

Cohen, S., « Animal Imagery in Renaissance Art », Renaissance Quarterly, vol. 67, no 1, 2014, p. 164-180.

Daviet-Taylor, F., « De l’animalité et de l’humanité. Perspectives phylogénétiques et philosophiques », Bestiaires. Mélanges en l’honneur d’Arlette Bouloumié, Presses de l’Université d’Angers, 2014, p. 41-54.

Degueurce, C., et Delalex, H. (dir.), Beautés intérieures. L’animal à corps ouvert, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 2012.

Delattre-Ledig, C., L’Animal-machine dans les Belles Lettres (1637-1764), Paris, Classiques Garnier, 2025.

Delort, R., Les animaux ont une histoire, Paris, Seuil, 1984.

Delpuech, A., Marrache-Gouraud, M., et Roux, B., « Valses d’objets et présence des Amériques dans les collections françaises : des premiers cabinets de curiosités aux musées contemporains », in La Licorne et le Bézoard, une histoire des cabinets des curiosités, Gourcuff Gradenigo, 2013, p. 271-316.

Derrida, J., L’Animal que donc je suis, Paris, Galilée, 2006.

Duport, D., « Stoïcisme et félicité rustique à la fin du XVIe siècle », Le Journal de la Renaissance, vol. 6, no 1, 2008, p. 11-22.

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Ford, P., [et al.], L’Animal sauvage à la Renaissance, Cambridge, Cambridge French Colloquia, 2007.

Jourde, M., « Rire des bêtes : l’ivresse du perroquet », in Rire à la Renaissance, Marie-Madeleine Fontaine (dir.), Genève, Droz, 2010, p. 181-193.

Jourde, M., « “Parler pour ce qui ne parle pas” : sur le statut rhétorique de l’animal à la Renaissance », in Ethos et Pathos, Paris, H. Champion, 2010, p. 119-131.

Jourde, M., La Voix des oiseaux et l’éloquence des hommes : sens et fonction des manifestations sonores de l’oiseau dans la littérature des XVIe et XVIIe siècles, dir. C.-G. Dubois, Bordeaux, 1998.

Kappler, C.-C., Monstres, démons et merveilles à la fin du Moyen Âge, Paris, Payot, 1980.

Lestel, D., L’Animalité. Essai sur le statut de l’humain, Paris, Hatier, 1996.

Marrache-Gouraud, M., « Du nouveau sur la licorne : le rôle des cabinets de curiosités dans l’avancée des savoirs », in Natural history in early modern France, Boston, Brill, 2018, p. 88-119.

Marrache-Gouraud, M., La Légende des objets. Le cabinet de curiosités réfléchi par son catalogue (Europe, XVIe-XVIIe siècles), Genève, Droz, 2020.

Meslin, M., Le Merveilleux. L’imaginaire et les croyances en Occident, Paris, Bordas, 1984.

Millon-Hazo, L., « Quelles bestes sont ce là ? » L’humanisme rabelaisien à l’épreuve de ses bestiaires, dir. M. Magnien et J.-C. Schmitt, Paris III-EHESS, 2017.

Muratori, C. (dir.), The Animal Soul and the Human Mind : Renaissance debates, Rome/Pise, Fabrizio Serra Editore, 2013.

Naïs, H., Les animaux dans la poésie française de la Renaissance, Paris, Marcel Didier, 1961.

O’meara, L., Le blason animalier dans la poésie française du XVIe siècle, dir. M. Huchon, Université Paris-Sorbonne, 2000.

Pastoureau, M., Traité d’héraldique, Paris, Picard, 1993.

Raber, K., Animal Bodies, Renaissance Culture, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2013.

Simon, A., Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique, Marseille, Wildproject, 2021.

Volpilhac, A. (dir.), « Créatures parlantes » et « truchement » du conteur. Éthique et esthétique du discours animal, Carnet Animots, 2021.

Waldau, P., Animal Studies. An Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2013.