Qu’en est-il des pères de la nation ? Métamorphoses littéraires d’un paradigme politique en Afrique francophone (Pise)
Laboratoire de recherche “Francophonies itinérantes”
Colloque international - 3e édition
4-6 novembre 2026
Qu’en est-il des pères de la nation ?
Métamorphoses littéraires d’un paradigme politique en Afrique francophone
Dipartimento di Filologia, Letteratura e Linguistica
Palazzo Boilleau, via Santa Maria 85, Pise
Appel à communications
Dans les décennies qui ont suivi la proclamation de l’indépendance dans les anciennes colonies françaises en Afrique centrale et occidentale, le roman est devenu non seulement un moyen de témoignage, une arme de contestation des régimes autocratiques et répressifs qui se sont alternés sur le continent, mais aussi un espace de réflexion sur le pouvoir, sur la manière que ce dernier a de se concevoir, se représenter et se légitimer aux yeux du monde. Pour reprendre la belle définition de Laurent Monnier, le roman s’est imposé comme « le lieu où se perçoivent le mieux […] les éléments d’une théorie africaine de la politique en Afrique ».
Un nœud central de cette science politique romanesque doit être repéré dans la manière par laquelle certains auteurs ont fait place dans leurs œuvres à ce que Michael Schatzberg (2001) a appelé une « imagerie persistante et pervasive » ou, selon la définition d’un autre spécialiste des études de politique comparée, au « répertoire du politique le plus universel qui soit, au moins en apparence » (Bayart 2018) : nous nous référons à l’énonciation des rapports de pouvoir en termes de relations familiales, énonciation qui, dans le cadre postcolonial, a été infléchie le plus souvent (quoique pas de façon exclusive) dans l’image du chef de l'État en tant que “père de la nation“.
Ce répertoire discursif se situe dans le sillon d’une tradition de longue date qu’il suffirait de parcourir même approximativement pour comprendre le sens de l’avertissement lancé par Bayart à propos de son caractère apparemment universel : car s’il est vrai que les configurations familiales peuvent changer d’une époque et d’une société à une autre, à plus forte raison « les élaborations idéologiques et politiques des rapports sociaux qui se réclament de la “parenté” sont hétéroclites » (Bayart 2018). L’image du père de la nation constitue en effet une des possibles occurrences d’un réseau métaphorique qui, depuis l’Antiquité, a été « régulièrement sollicitée par les idéologies les plus diverses [et] a gardé jusqu’à aujourd’hui, en tant qu’arme de légitimation ou de séduction, une place éminente quoique variable » (Borgetto 1983). Que l’on songe, à simple titre d’exemple, au titre honorifique de Pater patriae que les Romains attribuaient à des personnalités qui s’étaient distinguées par les services rendus à l’État, et qui à partir d’Auguste fut décerné aux empereurs. Et si, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, l’image du “Roi père” fut employée en Europe au service de l’institution monarchique pour affirmer sa légitimité et justifier l’étendue de son pouvoir, à l’époque des révolutions qui marquèrent, des deux côtés de l’Atlantique, la fin de l’Ancien Régime, les métaphores familiales devinrent au contraire un instrument pour dénoncer les abus et les limites de l’absolutisme, pour « penser l’indépendance vis-à-vis de la Mère patrie » (Verjus 2009). Plus tard, au cours du XIXe siècle, ce répertoire fut exploité pour soutenir et alimenter l’idéologie patriotique et nationaliste (Banti 2000) et encore pour repenser le rapport entre roi et sujets dans le contexte des nouvelles monarchies constitutionnelles – le roi comme frère aîné, plutôt que comme père (Brice 2012).
Dans le contexte des sociétés africaines postcoloniales, cette métaphore a connu une fortune singulière, devenant le point de tangence entre des discours idéologiques officiels et leur réélaboration littéraire. Nombreux sont les chefs d’état qui l’ont employée : de Mobutu Sese Seko, autoproclamé « père de la nation zaïroise », à Jean-Bedel Bokassa, selon lequel « ce qui compte le plus en Empire Centre-Africain, c’est Dieu, l’argent et moi votre papa »[1], en passant par le président camerounais Paul Biya, qui affirmait « Je suis le père de la nation, je pense à tout le monde, à tous mes enfants »[2], et Gnassingbé Eyadéma, « le père et le bâtisseur du Togo nouveau »[3], pour terminer avec Félix Houphouët-Boigny, que d’autres chefs d’état africains appelaient “père” ou “frère ainé“ et qui en mourant laissa, selon les mots du premier ministre de l’époque Alassane Ouattara, la Côte d’Ivoire “orpheline” (Schatzberg 2001).
Face à cette représentation officielle, les écrivains francophones ont adopté une posture critique, révélant la face obscure de cette paternité politique. Dès la fin des années 1960 et jusqu’à la fin du XXe siècle, des auteurs tels que Ahmadou Kourouma (Les Soleils des indépendances, En attendant le vote des bêtes sauvages), Sony Labou Tansi (La vie et demie, L’État honteux), Aminata Sow Fall (L’ex-père de la nation), Sembène Ousmane (Le dernier de l’Empire), Henri Lopes (Le Pleurer-Rire) ou Williams Sassine (Le jeune homme de sable) ont mis en scène des pères de la nation qui connaissent un processus de dégradation systématique. D’un texte à l’autre l’on reconnaît des éléments récurrents, le plus fréquent étant l’insistance sur le clivage entre un chef qui « affiche des attitudes de père protecteur alors que le récit lui attribue le rôle de l’ogre des contes de fée » (Baudin 2013).
La vague de démocratisation des années 1990 – qui a vu l’adoption ou la réintroduction du multipartisme et la reconnaissance de droits civils et politiques – a été accompagnée d’un travail de relecture critique des grands récits nationaux établis à partir des Indépendances. Comme ce travail a abouti à une « renégociation des mythologies politiques » sinon à « des processus de réécriture des mythes fondateurs » (Charton et Fouéré 2013), on peut légitimement considérer que la prise de parole des écrivains que nous avons évoqués, se situant en large partie entre les années 1970 et 1980, a joué « un rôle d’avant-garde pour faire entendre la voix des sans-voix » (Ibid.), et a ainsi anticipé ce processus de refonte et de pluralisation des mémoires sur les pères de la nation. Cependant, s’il est vrai que le souvenir des figures identifiées comme pères de la nation continue de jouer pleinement « dans l’échiquier politique présent et dans les imaginaires de nations toujours en construction et en recomposition » (Ibid.), il faut aussi reconnaître que le paysage politique de l’Afrique subsaharienne a considérablement évolué depuis la fin du siècle dernier, et que cette évolution appelle de nouvelles interrogations. L’objectif de ce colloque est alors de faire ressortir l’apport spécifique de la littérature à l’écriture et à la réécriture des imaginaires politiques du pouvoir en Afrique francophone subsaharienne. Nous suggérons ci-dessous des axes d’investigation possibles :
● De quelles manières le roman africain francophone a-t-il mis en scène, dans le dernier tiers du XXe siècle, l’emploi de la métaphore paternelle du pouvoir de la part des chefs politiques des états africains issus de la décolonisation ? Est-il possible de dégager, à partir de la représentation que chaque écrivain(e) a proposé de la figure du chef en tant que “père de la nation“, les éléments d’une science politique romanesque ?
● De quelles manières la littérature des vingt-cinq dernières années continue-t-elle de représenter l’auto-mise en scène du pouvoir dans une période où les États nations africains sont menacés par de puissantes forces centrifuges, aussi bien celles mises en œuvre par les ingérences étrangères (à différents niveaux : économique, politique, militaire, environnemental) que celles engendrées par les rivalités communautaires ? Quelles nouvelles métaphores ou réseaux métaphoriques, peut-être moins centrées sur la parenté stricte, sont-elles mises en œuvre dans les fictions plus récentes ?
● Quel sens attribuer au recours croissant aux figures de l’ancestralité dans le roman actuel ? Peut-il être considéré comme une tentative de réinvestir la figure paternelle de nouvelles significations ? Serait-il plutôt une manière de transformer le père en un “spectre” qui hante le présent ? Ou encore s'agit-il d'une rupture définitive avec le modèle du père de la nation, d’une contestation de la modernité étatique héritée de la colonisation ?
● Quelles sont les effets d’une éventuelle féminisation du paradigme du père de la nation sur les représentations littéraires du pouvoir politique en Afrique ? Assiste-t-on à une réappropriation ou à une subversion des codes de la domination ? La féminisation induit-elle une gestion plus horizontale ou communautaire, par opposition au modèle vertical et souvent “ogresque“ du père protecteur des premières décennies de l’après indépendances ?
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Nous invitons les candidat.e.s à envoyer leur proposition de communication (composée d’un résumé en français de 500 mots, d’un bref profil bio-bibliographique et de l’indication de l’affectation institutionnelle) à l’adresse francophonie.pise2022@gmail.com
Date limite pour l’envoi des propositions : 22 mai 2026.
Langue du colloque : français.
La participation au colloque est gratuite, mais les frais d’hébergement et de transport sont à la charge de chaque participant.e.
Ce colloque international respecte le principe horizontal de l'égalité des chances hommes/femmes et de non discrimination, établi par le Comitato Unico di Garanzia de l’Université de Pise.
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Comité scientifique
Véronic Algeri (Université de Rome « Roma Tre »)
Francesco Attruia (Université de Pise)
Elara Bertho (CNRS - Les Afriques dans le monde)
Alexandre Calvanese (Université de Pise)
Xavier Garnier (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3)
Maëline Le Lay (CNRS - Thalim)
Marco Modenesi (Université de Milan « La Statale »)
Chiara Molinari (Université de Milan « La Statale »)
Barbara Sommovigo (Université de Pise)
Valeria Sperti (Université de Naples « Federico II »)
Comité organisateur
Francesco Attruia
Alexandre Calvanese
Camilla Predieri
Barbara Sommovigo
Bibliographie indicative
Œuvres de fiction
Bofane, J. (2014), Congo Inc, Arles, Actes Sud.
Duchâtelet, Ayoh K. (2025), La Grotte aux poissons aveugles, Ròt-Bò-Krik.
Fall, A. S. (1987), L’ex-père de la nation, Paris, L’Harmattan.
Kane, C. H. (1997), Les Gardiens du temple, NEI.
Kourouma, A. (1968), Les Soleils des indépendances, Paris, Seuil.
Kourouma, A. (1988), En attendant le vote des bêtes sauvages, Paris, Seuil.
Lopes, H. (1982), Le Pleurer-Rire, Paris, Présence africaine.
Miano, L. (2019), Rouge impératrice, Paris, Grasset.
Monénembo, T. (1979), Les crapauds-brousse, Paris, Seuil.
Monénembo, T. (2000), L’aîné des orphelins, Paris, Seuil.
Ousmane S. (1981), Le dernier de l’Empire, Paris, L’Harmattan.
Sassine W. (1979), Le jeune homme de sable, Paris, Présence Africaine.
Sony Labou Tansi (1979), La vie et demie, Paris, Seuil.
Sony Labou Tansi (1981), L’État honteux, Paris, Seuil.
Essais
Badibanga, A. (1980), « Je suis le “père de la nation" », Le Mois en Afrique, 180-81, p. 103-116.
Banti, A. M. (2000), La nazione del Risorgimento, Torino, Einaudi.
Baudin, R. (2013), Une lecture du roman africain contemporain depuis 1968. Du pouvoir dictatorial au mal moral, Paris, L’Harmattan, « Palinure ».
Bayart, J.-F. (2018), L’illusion identitaire [1996], Paris, Fayard, coll. « Pluriel ».
Borgetto, M. (1983), « Métaphore de la famille et idéologies », dans Aa. Vv., Le droit non civil de la famille, Paris, Presses Universitaires de France.
Brice, C. (2012), « Métaphore familiale et monarchie constitutionnelle. L’incertaine figure du roi “père” (France et Italie au XIXe siècle) », dans G. Bertrand, C. Brice et G. Montègre (dir.), Fraternité. Pour une histoire du concept, Grenoble, 2012, p. 157-187.
Brossier, M. (dir.) (2019), Dossier « Le politique, une affaire de famille ? », Cahiers d'études africaines, 234.
Charton, H. et Fouéré, M.-A. (dir.) (2013), Dossier « Héros nationaux et pères de la nation en Afrique », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 118, 2.
Delaplace, G., (2024), La Voix des fantômes. Quand les morts débordent, Paris, Editions du Seuil.
Hunt, L. (1992), The Family Romance of the French Revolution, Los Angeles, University of California Press.
Krainak, A. (2025), Futur ancestral, Editions Dehors.
Le Quellec Cottier, Ch. et Cossy ,V. (dir.) (2022), Africana. Figures de femmes et formes de pouvoir, Paris, Classiques Garnier.
Merrick, J. (1993), « Fathers and kings: patriarchalism and absolutism in eighteenth-century French politics », Studies on Voltaire & the Eighteenth Century, 308, p. 281-303.
Monnier, L. (1988), « Politique africaine au miroir du roman : A Propos d’une lecture du Pleurer-Rire », Canadian Journal of African Studies / Revue Canadienne des Études Africaines, 22/2, p. 301-309.
Schatzberg, M. G. (2001), Political Legitimacy in Middle Africa. Father, Family, Food, Bloomington, Indiana University Press.
Sperti, V. (2000), La parola esautorata. Figure dittatoriali nel romanzo africano francofono, Napoli, Liguori.
Stépanoff, Ch. (2024), Attachements. Enquête sur nos liens au-delà de l’humain, Paris, La Découverte.
Verjus, A. (2009), « Du patriarcalisme au paternalisme. Les modèles familiaux de l’autorité politique dans les Républiques de France et d’Amérique », dans P. Serna (dir.), Républiques sœurs : le Directoire et la Révolution atlantique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009, p. 35-52.
[1] Jeune Afrique, 14 mars 1979, cité par Badibanga 1980, p. 104‑105.
[2] Cameroon Tribune [Yaoundé], 20 février 1987, p. 7, cité par Bayart 2018, p. 172.
[3] Togo-Presse, 3 août 1978, cité par Badibanga 1980, p. 108.