« Décoloniser la comparaison : la transautochtonité littéraire aux Amériques » (@nalyses : revue des littératures franco-canadiennes et québécoise)
Appel à articles
@nalyses : revue des littératures franco-canadiennes et québécoise
(Université d’Ottawa), vol. 21, no. 1 (mi-2027) : « Décoloniser la comparaison : la transautochtonité littéraire aux Amériques »
Descriptif :
L’objectif central de ce numéro sur les littératures et les pratiques littéraires autochtones contemporaines au Canada et aux Amériques est d’explorer les implications et les applications – possibles ou réalisées – de la méthodologie comparative transautochtone défendue par Chadwick Allen dans son ouvrage Trans-Indigenous: Methodologies for Global Native Literary Studies.
Enracinée dans la pensée décoloniale de la seconde moitié du xxe siècle et du début du xxie siècle (cf. Quijano 2000, 2007 ; Mignolo 2015 ; Mignolo et Walsh 2018 ; Ali et Dayan-Herzbrun 2024 ; voir aussi, pour le Québec dans le contexte canadien, Gettler 2016 ; Roussel 2017 ; Lemieux et Labrecque 2018 ; Giroux 2020), cette démarche comparatiste introduite au sein des études autochtones vise à décoloniser la méthodologie (Smith 2021), en l’occurrence la comparaison même (Allen 2014, voir aussi Justice 2011 ; Wakeham 2017 ; Bradette 2019). Les travaux d’Allen mettent ainsi en évidence les failles des études culturelles et postcoloniales qui, jusque dans les années 2000, ont eu tendance à ignorer les réalités coloniales dans lesquelles vivent de nos jours les nations autochtones. Se donnant pour objectif d’étudier « l’acte politique qui consiste à se positionner entre deux ou plusieurs langues et systèmes culturels, en engageant activement les politiques relatives à leur asymétrie à l’intérieur de relations (post)coloniales » (Allen 2012 : 215, notre traduction), Allen établit des parallèles entre des États-nations étant à la fois postcoloniaux dans leur rapport au pouvoir européen dont ils sont devenus indépendants, et coloniaux dans leur relation aux nations autochtones vivant depuis des siècles, voire des millénaires, sur un territoire aujourd’hui colonisé.
En outre, à la différence des méthodologies s’intéressant aux pratiques culturelles et littéraires autochtones uniquement dans leur cadre d’émergence national et politique, la transautochtonité souligne l’importance d’étudier les productions culturelles autochtones en les comparant non pas aux pratiques allochtones, mais à d’autres pratiques autochtones, à une échelle transnationale ou globale. En effet, bien que les peuples autochtones vivant aujourd’hui dans différents pays aient en commun une expérience de la colonisation, cette dernière s’est déroulée différemment, à différentes époques, et avec des conséquences différentes dans les diverses parties du globe. Qui plus est, la décolonisation et le contexte (post)colonial, national, culturel et politique dans lequel vivent ces groupes invitent à prendre conscience des différences qui régissent leurs productions littéraires contemporaines. Cette démarche valorise donc la souveraineté des corpus autochtones, dans un élan d’affirmation et d’autodétermination, de libération de la parole et de réinvestissement signifiant de l’oralité (cf. Womack 1999 ; Alfred 2005 ; Weaver et al. 2006) – et ce, en dépit de quelques excès, par exemple la pratique relativement récente, ambiguë et problématique de l’auto-autochtonisation (Leroux et al. 2023), qui interroge la valeur de la notion d’autochtonie dans les arts et la littérature contemporaine (Uzel 2018), et le phénomène de l’appropriation artistique, culturelle ou identitaire (Uzel 2019 ; Barraband et Duquette 2022).
L’approche transautochtone que nous souhaitons explorer dans le cadre de ce numéro est susceptible d’offrir une meilleure compréhension de la manière dont les conditions politiques, culturelles et sociales, à la fois nationales et globales, influencent la production, le champ et les pratiques littéraires autochtones contemporaines. Cependant, le numéro a surtout pour but de remettre en cause les modalités de la critique comparatiste sur les littératures autochtones pour la désarrimer des corpus non autochtones ; ces derniers servent souvent de point de référence présumé nécessaire, comme si les littératures autochtones ne pouvaient être comprises en elles-mêmes et entre elles, et qu’à ce titre elles devaient toujours être évaluées en regard des corpus dominants. La transautochtonité repose ainsi sur une mise à plat de la valeur associée aux divers corpus, une égalité de principe qui fonde la possibilité d’une comparaison décolonisée.
Pour ce numéro, les chercheur·es sont invité·es à limiter leurs interventions au corpus littéraire autochtone des Amériques pour construire une « autochtonie comparée » (Borm, Chartier, Devia et Rojo 2025) du continent. Les productions culturelles seront lues dans une perspective comparative incluant des œuvres issues de l’une des provinces ou de l’un des territoires du Canada d’un côté, et d’une zone géographique du reste du continent, de l’autre. Au Canada, l’approche transautochtone est considérée par Sarah Henzi et Marie-Ève Bradette comme « un point de départ non négligeable pour les chercheur·ses, les étudiant·es, mais aussi les enseignant·es » (2023 : 5). Elle a par ailleurs déjà commencé à porter des fruits, comme l’étude comparative d’Ana Kancepolsky Teichmann (2025) sur les littératures innue et mapuche, ou encore les travaux de Malou Brouwer (2019, 2021) ou de Nicolas Beauclair (2016, 2018).
En restreignant le projet de Chadwick Allen au continent américain et en l’orientant vers les comparaisons entre le Canada, d’un côté, et le reste du continent, de l’autre, ce numéro entend contribuer à la construction d’un savoir comparatif de l’autochtonité littéraire transaméricaine, qui examine les ressemblances et interroge les différences entre des champs littéraires et des écrivain·es provenant de régions et de cultures différentes. Le numéro comprendra également un entretien avec Chadwick Allen.
Modalités de soumission et calendrier :
Les propositions d’articles (environ 350 mots), en français, accompagnées d’une courte bio-bibliographie, doivent être envoyées au format Word aux adresses : diana.mistreanu@uni-passau.de et levesque.simon@uqam.ca au plus tard le 31 juillet 2026. Les notifications d’acceptation seront envoyées au plus tard le 10 août 2026. Les articles complets seront remis au plus tard le 15 janvier 2027 et feront l’objet d’une évaluation en double aveugle La publication du numéro est prévu pour l’été 2027.
Calendrier :
Réception des résumés : 31 juillet 2026
Notification d’acceptation : 10 août 2026
Réception des articles : 15 janvier 2027
Évaluation : février et mars 2027
Soumission de la version révisée des articles : fin avril 2027
Révision linguistique, mise en page, finalisation du dossier : mai 2027
Parution sur Érudit : environ trois mois plus tard
Direction :
Dr. Diana Mistreanu, candidate postdoctorale à l’obtention de l’Habilitation à diriger des recherches, (Université de Passau, Allemagne)
Dr. Simon Levesque, chargé de cours (Université du Québec à Montréal, Canada)
Références et orientations bibliographiques :
Alfred, Taiaiake, « Sovereignty », dans Joanne Barker (dir.), Sovereignty Matters: Location of Contestation and Possibility in Indigenous Struggles for Self-Determination, Lincoln, University of Nebraska Press, 2005, p. 33-50.
Ali, Zahra et Sonia Dayan-Herzbrun, Decolonial Pluriversalism, Londres, Rowan & Littlefield, 2024.
Allen, Chadwick, Blood Narrative. Indigenous Identity in American Indian and Maori Literary and Activist Texts, Durham, Duke University Press Books, 2002.
—, Trans-Indigenous. Methodologies for Global Native Literary Studies, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2012.
—, « Decolonizing Comparison: Toward a Trans-Indigenous Literary Studies », dans James H. Cox et Daniel Heath Justice (dir.), The Oxford Handbook of Indigenous American Literature, Oxford, Oxford University Press, 2014, p. 377-394. https://doi.org/10.1093/oxfordhb/9780199914036.001.0001
Barraband, Mathilde et Anne-Marie Duquette, « Une polémique autour de la liberté de création. L’affaire Slāv, les devoirs des auteurs et les lecteurs du Devoir », dans Mathilde Barraband et al. (dir.), (Dé)limiter la création. Usages et usinages de la liberté d’expression artistique, Montréal, Laboratoire de recherche L’art en procès, 2022, p. 74-111.
Beauclair, Nicolas, « Hétérogénéité et pensée frontalière dans la littérature amérindienne », Recherches amérindiennes au Québec, vol. 46, n° 2-3, 2016, p. 35-44. https://doi.org/10.7202/1040432ar
—, « Ontologías poéticas diferenciadas en la literatura amerindia: “Braconaje” y decolonialidad », Vistas al patio, no 12, 2018, p. 75-95.
Bradette, Marie-Ève, « Penser les relations autochtones entre comparaisons et relations », Post-Scriptum, n° 37, 2019. https://post-scriptum.org/numeros/all-my-relations
Brouwer, Malou, « Comparative Indigenous Literature: Bridging the Gap Between Francophone and Anglophone Indigenous literatures », Post-Scriptum, n° 27, 2019.
Brouwer, Malou et Camille Roberge, « Trans-Indigenous Sci-Fi in French: Language and Temporality in Wapke », SFRA Review, vol. 51, n° 4, 2021, p. 119-135.
Borm, et Daniel Chartier, Leila Devia, Martina L. Rojo, L’autochtonie comparée des Amériques, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2025.
Côté, Jean-François et Claudine Cyr, La renaissance des cultures autochtones : enjeux et défis de la reconnaissance, Québec, Presses de l’Université Laval, 2018.
Gettler, Brian, « Les autochtones et l’histoire du Québec. Au-delà du négationnisme et du récit “nationaliste-conservateur” », Recherches amérindiennes au Québec, vol. 46, n° 1, 2016, p. 7‑18. https://doi.org/10.7202/1038931ar
Giroux, Dalie, Dans l’œil du maître. Figures de l’imaginaire colonial québécois, Montréal, Mémoire d’encrier, 2020.
Henzi, Sarah et Marie-Ève Bradette, « Rêves de langues, de visions, de constellations multiples : les littératures autochtones et leur étude aujourd’hui. Introduction », Alternative Francophone, vol. 3, no 3, « Imaginer des constellations linguistiques et théoriques pour l’étude des littératures autochtones », 2023. https://doi.org/10.29173/af29505
Justice, Daniel Heath, « Currents of Trans/national Criticism in Indigenous Literary Studies », The American Indian Quarterly, vol. 35, n° 3, 2011, p. 334-352. https://doi.org/10.1353/aiq.2011.a447050
Kancepolsky Teichmann, Ana, « La langue comme arme et comme refuge dans des poèmes d’écrivaines innues et mapuches », dans Diana Mistreanu et Marina Ortrud M. Hertrampf (dir.), Littérature et nations autochtones au Canada francophone, Berlin / Boston, De Gruyter, 2025, p. 173-188. https://doi.org/10.1515/9783111001647
Lemieux, René et Simon Labrecque, « L’État colonial canadien face aux récits identitaires québécois et autochtones », dans Luis A. Abanto et Ana Maria Fernandez (dir.), Reflecting on Identity in a Globalized World, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2018, p. 109-127.
Leroux, Darryl, Nawel Hamidi et Pierrot Ross-Tremblay, « Esquisse du phénomène de l’auto-autochtonisation au Québec : regards croisés sur une mutation coloniale », Revue d’études autochtones, vol. 53, n° 1, 2023-2024, p. 3-9. https://doi.org/10.7202/1113176ar
Mignolo, Walter D. et Catherine E. Walsh, On Decoloniality. Concepts, Analytics, Praxis, Durham, Duke University Press, 2018.
Mignolo, Walter D., La désobéissance épistémique. Rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la décolonialité, trad. Y. Jouhari & M. Maesschalk, Bruxelles, Peter Lang, 2015.
Quijano, Aníbal, « Colonialidad del poder y clasificación social », Journal of World Systems Research, vol. 6, no 2, 2000, p. 342-386.
—, « Coloniality and modernity/rationality », Cultural Studies, vol. 21, no 2-3, 2007, p. 168-178. https://doi.org/10.1080/09502380601164353
Roussel, Jean-François, « Pour la décolonisation du Canada », Relations, n° 790, 2017, p. 20-21.
Smith, Linda Tuhiwai, Decolonizing Methodologies. Research and Indigenous Peoples, 3e éd., Londres, Zed Books, 2021.
Uzel, Jean-Philippe, « La notion d’“autochtonie” dans la littérature et les arts visuels contemporains », Captures, vol. 3, n° 1, 2018. https://doi.org/10.7202/1055832ar
—, « Appropriation artistique versus appropriation culturelle », esse, n° 97, 2019, p. 10-19.
Wakeham, Pauline, « Beyond Comparison. Reading Relations between Indigenous Nations », Canadian Literature, n° 230-231, 2017, p. 124-142. https://doi.org/10.14288/cl.v0i230-1.188325
Weaver, Jace, Craig S. Womack et Robert Warrior, American Indian Literary Nationalism, Albuquerque, University of New Mexico Press, 2006.
Womack, Craig S., « American Indian Literary Self-Determination », dans Red on Red: Native American Literary Separatism, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1999, p. 1-24.