LES POSSIBILITÉS DE L’ARCHIVE :
Archives et rapports de pouvoir
Le dictionnaire de l’Académie française définit les archives comme les documents « manuscrits, imprimés, photographies, films, enregistrements sonores, etc., concernant le passé d’un peuple, d’une province, d’un département, d’une ville, d’une famille, d’une institution publique ou privée, etc. ». Les archives désignent aussi l’institution dédiée au traitement, à la conservation et à la communication des documents. Finalement, « archives » est aussi le nom donné au lieu au sein duquel sont entreposés certains de ces documents et qui accueille du public pour permettre leur consultation.
Selon Michel de Certeau dans L’écriture de l’histoire (1975), l’accès au réel au travers de l’agrégation des restes du passé demeure énigmatique puisqu’il s’agit de questionner l’absence. Or, le réel trouve bel et bien sa consistance au sein de l'absence. En ce sens, Paul Ricoeur, dans Temps et récit (1985), élabore l’idée que l’archive fait partie d’un temps chronologique qu’il est facile de suivre à l’échelle du temps humain mais que si on la sort de celui-ci et qu’on l’associe au temps cosmique (c’est-à-dire où tous les temps sont égaux), elle perd son pouvoir historique et se délite en plusieurs événements qui, chacun à leur manière, révèle et modifie l’histoire de sa nation, voire du monde.
Depuis les travaux de l’historien Clément Chéroux datant de 2013, la notion de vernaculaire, d’abord appliquée aux productions photographiques d’ordre utilitaire, domestiques ou populaires, trouve un écho auprès d’autres types de documents, interrogeant ainsi les hiérarchies entre les archives. Ainsi, les personnes queer, racisées et issues d’autres minorités se sont emparées du vernaculaire remettant en question les rapports de pouvoir, entre visibilisation et invisibilisation. En se développant en marge des institutions et du pouvoir dominant (Jacques Derrida, 1995 ; Ann Laura Stoler, 2009) les archives peuvent être le fruit d'un regard autre.
Parallèlement, les archives connaissent un regain d’intérêt auprès des artistes visuel·les et sonores contemporain·es tels que Mayara Ferrão qui croise ce matériau à l'utilisation de l'intelligence artificielle dans l'objectif d’attirer le regard sur un angle mort de l’histoire. En effet, en entraînant son IA dans une perspective décoloniale et queer, l’artiste recompose des images qui n’existaient pas afin de créer de « nouveaux souvenirs ». L’utilisation de l’intelligence artificielle pose frontalement la question de la falsification des archives, bien que ces phénomènes de manipulation n’aient pas attendus les avancées technologiques pour se développer.
D’une autre manière, tout en conservant l’idée de révéler les non-dits de l’histoire dominante et officielle, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige puisent leur inspiration au sein d’archives personnelles et de documents trouvés. Ainsi, les deux cinéastes et artistes explorent le visible et l’absent en montrant ce qui existe sans être immédiatement visible. Également, des documentaristes comme Sergey Loznista et Mila Turajilić emploient des documents d’archives afin de rétablir des histoires oubliées de peuples aspirants à la liberté. Au travers de ces différents prismes, un glissement s’opère pour les archives qui deviennent matériaux artistiques.
Les archives se trouvent également être la cible d’épistémicides, tels que les définit le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos. Nous rencontrons ces meurtres de connaissances et de savoirs dans différents contextes tels que l’extermination des Amérindiens lors de la conquête de l'Amérique, les autodafés du régime Nazi de 1933, le génocide du peuple palestinien, la destruction du cinéma cambodgien par l’armée des Khmers rouges ou encore la destruction de Palmyre par le groupe État islamique Daech. Or, c’est justement grâce aux archives qu’il est possible d’amorcer des processus de réparation morale et matérielle au regard des situations de guerres et de conflits. Se pose ici la question de la qualité précaire des archives orales. Si elles se dispersent en raison de leur caractère non figé, elles ne peuvent pas être effacées de la même manière que les archives écrites et subsistent dans une mémoire collective.
Dans une perspective interdisciplinaire, cette journée d’étude souhaite s’intéresser aux archives dans leur multiplicité de nature, de formes et d’usages contemporains marqués par le tournant archivistique, qui témoigne de la mutation du statut des archives, de sources documentaires en objets sociaux plus complexes.
La journée d’étude propose différents axes de réflexion, non exhaustifs, à explorer :
- Archives vernaculaires
- Archives comme matériaux artistiques
- Archives et conflits
- Destruction et ruines
Cette journée d’études aura lieu le 22 mai 2026 et s’adresse aux doctorant·es et jeunes chercheur·euses travaillant dans les disciplines des sciences humaines et sociales (arts visuels et sonores, littérature, langues, musique, danse, théâtre, cinéma, ...). Les propositions s’intégreront dans un contexte historique allant du Moyen-Âge à nos jours, sans contrainte géographique et culturelle. Les approches comparatistes et interdisciplinaires sont particulièrement bienvenues.
Les propositions de communications, d’une quinzaine de lignes maximum, et accompagnées d’une courte bibliographie, devront être envoyées à Mathilde Vanhelmon, chargée de communication au sein de la revue, à l'adresse suivante : revue.lcc@gmail.com, avant le 24 avril 2026.
Bibliographie indicative :
ALFANDARY Isabelle, Dialoguer l’archive, Bry-sur-Marne, INA, 2019, 154 pages.
ARTIÈRES Philippe, BANAT-BERGER Françoise, COEURÉ Sophie, et al., Les archives, Paris, Seuil, 2015, 188 pages.
ARTIÈRE Philippe et KALIFA Dominique, Histoire et archives de soi, Paris, CREDHESS, 2022, 372 pages.
BERT François et RATCLIFF Marc J. (dir.), Frontières d’archives : recherches, mémoire, savoirs, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2015, 199 pages.
CHÉROUX Clément, Vernaculaires : essais d’histoire de la photographie, Cherbourg-Octeville, Le Point du Jour, 2013, 192 pages.
DE CERTEAU Michel, L’écriture et l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, 368 pages.
DELAGE Christian et GUIGUENO Vincent, L’historien et le film, Paris, Gallimard, 2018, 426 pages.
DERRIDA Jacques, Mal d’archive : une impression freudienne, Paris, Galilée, 1995, 150 pages.
DE SOUSA SANTOS Boaventura, Épistémologies du Sud : mouvements citoyens et polémique sur la science, Paris, Éditions Desclée de Brouwer, coll. « Solidarité et société », 2016, 445 pages.
FERRARIS Maurizio, Documentalité : pourquoi il est nécessaire de laisser des traces, Paris, Édition du Cerf, 2021, 494 pages.
FOUCAULT Michel, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, 275 pages.
FARGE Arlette, Le goût de l'archive, Paris, Éditions du Seuil, 1997, 152 pages.
UMUBYEYI-MAIRESSE Beata, Le convoi : récit, Paris, Flammarion, 2024, 333 pages.
MAKAREMI Chowra, Le cahier d’Aziz : au cœur de la révolution iranienne, Paris, Gallimard, 2011, 198 pages.
RICŒUR Paul, Temps et Récit : Le Temps raconté, Paris, Éditions du Seuil, Vol. III, 1985, 432 pages.
STOLER Ann Laura, Au cœur de l’archive coloniale. Questions de méthode (2009), trad. de l’anglais par Christophe Jaquet et Joséphine Gross, Paris, Éditions de l’EHESS, 2019, 390 pages.