Dialoguer avec les textes sacrés dans la littérature des xxe et xxie siècles
Colloque de doctorants, Université d'Angers, le 22 octobre 2026
La crise de sens qui traverse les xxe et xxie siècles, marquée par la sécularisation des sociétés, l’éclatement des communautés et les questionnements identitaires, a profondément influencé les productions littéraires[1]. Face à ces bouleversements, de nombreux écrivains se tournent vers les textes fondateurs pour interroger l’histoire et l’expérience humaine. Ce mouvement concerne notamment les mythes anciens, à l’image de Milan Kundera qui, dans L’Ignorance (2000), transpose l’épopée ulyssienne aux conflits et aux exils de l’Europe centrale des années 1990. Il est pourtant notable qu’un grand nombre de ces réécritures ou de ces intertextualités concernent les textes sacrés religieux, à des époques pourtant marquées, en Occident du moins, par le rationalisme, et, en littérature, par un sens de l’absurde renforcé par les tragédies historiques (Camus, Beckett…). Comme le notent Francine Figuière et Yannick Haenel, « le sacré s’approfondit à travers l’affirmation de la condition tragique de l’humain.[2] » Ce phénomène a suscité de vifs intérêts dans le champ de la recherche, particulièrement concentrés autour de la notion de « sacré » dans les littératures des xxe et xxie siècles et les questions qu’elle soulève[3] : recherche de sens, quête de transcendance, sacralisation de l’art, resacralisation du monde profane… La plupart de ces recherches s’intéressent au matériau judéo-chrétien[4] alors même que certains auteurs, y compris en littérature française, se prêtent volontiers à un syncrétisme aux confluences de divers imaginaires culturels et religieux (Pierre Michon, Pascal Quignard).
Le sacré désigne ce qui est radicalement séparé du profane. Cette séparation, comme l’ont montré Durkheim[5], Otto[6] et Caillois[7], se caractérise par une ambivalence fondamentale : le sacré inspire à la fois terreur et fascination, il englobe le pur et l’impur, la sainteté et la souillure. Ce qui est sacré n’est donc pas simplement « bon » ou « mauvais », mais habité d’une puissance qui échappe aux catégories morales ordinaires. Mircea Eliade ajoute que le sacré se manifeste dans le monde profane à travers des hiérophanies[8] — des irruptions du transcendant dans l’immanent qui structurent l’expérience religieuse. Mais le contexte de sécularisation qui caractérise la modernité occidentale a transformé le statut du sacré sans le faire disparaître. Marcel Gauchet montre que si « fin de religion » il y a, « ce n’est pas au dépérissement de la croyance qu’elle se juge, c’est à la recomposition de l’univers humain-social non seulement en dehors de la religion, mais à partir et au rebours de sa logique religieuse d’origine.[9] » La religion a perdu sa fonction structurante pour l’organisation sociale, mais le sacré a migré vers d’autres espaces — et la littérature constitue l’un de ces lieux privilégiés de réinvention. Comment la littérature devient-elle alors ce lieu de réinvention du sacré ? Valentina Litvan propose le concept de « sacré créatif » : « le sacré que l’on peut rencontrer dans les textes littéraires serait de l’ordre d’un questionnement, car défini par son renouvellement et sa constante réinvention.[10] » Cette définition permet d’établir une distinction conceptuelle fondamentale : là où le sacré religieux se caractérise par l’immuabilité, le sacré littéraire repose sur le mouvement et la réinvention, à partir desquels il nous faut penser la manière dont les textes des xxe et xxie siècles investissent les textes sacrés. Peut-être peut-on envisager, avec Valère Novarina, l’essentielle ouverture de ces livres saints : ce dernier invite en effet à distinguer le concept de « saint » de celui de « sacré », « qui enclôt, trace un périmètre, délimite et renferme, fascine et immobilise[11] » - terme qui n’est d’ailleurs jamais employé dans la Bible. C’est au contraire du côté de l’ouverture qu’il envisage le « saint » : « Alors que le saint est spirituel, c’est-à-dire qu’il respire et qu’il souffle librement où il veut. » Cette ouverture est celle de la liberté interprétative, d’une herméneutique multiple et collective, et enfin d’une « parole offerte[12] ». Liberté qui se manifeste aussi dans un langage, que le lien avec les textes sacrés, loin de brider, érige en espace d’invention et de créativité par excellence.
Loin d’être une figure constituant le simple prête-nom d’une pluralité de phénomènes intertextuels, le terme « dialogue » nous invite ici à une approche incarnée du lien entre les textes sacrés et littéraires. Ce dialogue repose sur une propriété fondamentale des textes sacrés : leur richesse interprétative. Paul Ricoeur, dans Penser la Bible (1998), parle de « plurivocité irréductible[13] ». Loin de véhiculer un sens unique et définitif, les textes fondateurs « se donnent à lire à plusieurs niveaux » simultanément. Cette ouverture du sens appelle, entre autres, l’interprétation – d’où la formule de saint Grégoire le Grand, citée par Ricoeur : « L’Écriture grandit avec ses lecteurs.[14] » Ce processus herméneutique engage ce que Ricoeur nomme des « communautés de lecture et d’interprétation ». Il se produit une sorte d’ « élection mutuelle ». Les textes fondateurs choisissent leurs communautés, et les communautés choisissent leurs textes. Surtout, « c’est en interprétant telles Écritures que ladite communauté s’interprète elle-même[15] ». La littérature moderne qui dialogue avec les textes sacrés participe de ce cercle herméneutique : en réécrivant le texte, elle se comprend ; en se comprenant, elle réécrit le texte autrement.
Cette approche herméneutique révèle que le dialogue littéraire avec les textes sacrés constitue avant tout une rencontre avec l’altérité. L’étymologie même du terme « dialogue » — du grec dia (« à travers, entre ») — indique une parole qui traverse, qui met au contact d’un autre. Cette confrontation à l’altérité se joue à différents niveaux : altérité linguistique (langues anciennes souvent hermétiques et allusives), altérité stylistique (écriture fragmentaire, échoïque, dont les formes archaïques échappent aux conventions littéraires modernes), altérité culturelle (représentation du monde radicalement différente de celle de la modernité occidentale). Il s’agit principalement, nous dit Ricoeur, d’« habiter » cette autre langue et, avec elle, cette autre représentation du monde qu’elle véhicule : « ce qui est interprété dans un texte, c’est la proposition d’un monde que je pourrais habiter et dans lequel je pourrais projeter mes pouvoirs les plus propres.[16] » Cette thématique de l’hospitalité de la langue doit être particulièrement considérée dans sa dimension historique, en regardant comment les auteurs des xxe et xxie siècles peuvent recevoir les textes ancestraux qu’ils réécrivent ou subvertissent. C’est à Gadamer en effet que l’on doit la prise de conscience de cette dimension historique de l’expérience de compréhension et d’interprétation[17]. La rencontre avec l’altérité atteint son degré maximal lorsqu’elle engage une présence transcendante. Rudolf Otto définit l’expérience du sacré comme « numineuse » : le « sentiment de présence absolue » que fait éprouver à l’humain la puissance divine, à la fois fascination et terreur (« tremendum et fascinans »). Dans les textes sacrés, c’est par la voix – « signe d’une présence[18] » – que se manifeste ce sentiment de présence. Comment cette voix se donne-t-elle à lire dans les textes littéraires qui dialoguent avec les écrits sacrés ? Cette question oriente notre réflexion vers les formes concrètes du dialogue, nous invitant à comprendre la « plurivocité » ricœurienne au-delà de la seule démarche herméneutique.
En effet, le dialogue littéraire avec les textes sacrés se caractérise par une attention particulière à la dimension incarnée de la parole : polyphonie, effets de voix, théâtralité, oralité. Cette dimension est particulièrement patente dans les textes sacrés eux-mêmes, qui reposent pour la plupart sur une tradition de transmission orale – caractère incantatoire des chants védiques, prose rimée et cadencée du Coran, psalmodie des psaumes bibliques. La question se pose de savoir comment les œuvres littéraires postérieures retrouvent ou transforment cette incarnation de la parole. Plusieurs pistes d’analyse s’offrent : tension entre monologisme et dialogisme (Bakhtine), distinction entre parole invocatoire (qui appelle une présence) et parole évocatoire (qui fait surgir une image), performativité du langage (Austin), particulièrement active dans les textes sacrés où la parole possède une efficacité propre. Plus largement, on peut étudier le dialogue des formes littéraires en évaluant comment la forme du texte-source influence la création moderne et contemporaine. Les formes archaïques de l’écriture sacrée constituent autant de matériaux pour l’invention poétique : écriture fragmentaire (sourates coraniques, psaumes bibliques), économie ou exubérance stylistique (laconisme prophétique versus luxuriance mystique), écriture de la répétition (reprises, échos, anaphores), ouverture interprétative et fluidité du sens.
Notre colloque se propose de s’ouvrir aux textes sacrés de toutes les religions (Bible, Coran, Torah, Vedas, sutras bouddhiques, etc.), en explorant la manière dont les littératures modernes et contemporaines dialoguent avec eux. Il s’agira d’inclure également les textes de la tradition interprétative, eux aussi considérés comme sacrés dans certaines cultures religieuses (Midrashim et Talmud, Smritis, Hadiths). L’ensemble de ces textes apparaît comme un intertexte privilégié, tantôt mobilisé comme source d’autorité, tantôt réinterprété, déplacé ou critiqué. Cette intertextualité à multiples facettes peut prendre des formes variées : réécriture assumée et polémique (Salman Rushdie) voire iconoclaste (José Saramago), jeux d’allusions et de citations (Pascal Quignard, Tahar Ben Jelloun), exégèse poétique (Paul Claudel), réactivation de motifs mystiques et traditionnels (Philip Roth, Nathan Englander). Dans tous les cas, ces réappropriations du sacré témoignent d’une quête identitaire, qu’elle soit individuelle ou collective, et ne manquent pas d’interroger à nouveaux frais le statut de l’écrivain qui se construit ainsi à partir de sa quête spirituelle[19].
Pistes de réflexion
Formes et figures du dialogue — Quelles formes prennent les réappropriations littéraires du sacré ? Certains genres, registres et tons s’y prêtent-ils plus particulièrement ?
Langage et herméneutique — Comment le dialogue avec le sacré engage-t-il une réinvention du langage ? Quels procédés stylistiques sont mobilisés ? Comment la littérature actualise-t-elle les herméneutiques traditionnelles (exégèse, midrash, tafsir) ou propose-t-elle de nouvelles grilles de lecture ?
Littérature de crise et quête de sens — Le dialogue avec les textes sacrés semble souvent motivé par des contextes de crise : métaphysique, historique, identitaire. Comment les écrivains mobilisent-ils ces textes pour penser les événements traumatiques du xxe siècle ? Les textes sacrés fonctionnent-ils comme ressources de résilience ou objets de contestation ? Quels sont les enjeux esthétiques, politiques, ou philosophiques de ces dialogues intertextuels ?
Sacré et auctorialité —Quelles figures de l’auctorialité sont construites à partir de ce rapport entre littérature et sacré ? Quelle part joue le recours aux textes sacrés dans la construction identitaire individuelle ou collective ?
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Modalités de soumission
Cette journée d'étude s'ouvre à toutes les aires culturelles et traditions religieuses. Elle réunira des doctorants travaillant sur des œuvres littéraires modernes et contemporaines qui entrent en dialogue avec les textes sacrés. Les propositions de communication (500 mots environ) sont à envoyer avant le 20 avril 2026 à Pauline Nouzille (pauline.nouzille@univ-angers.fr) et Solenn Lacombe-Capelle (solenn.lacombe@gmail.com).
Le colloque de doctorants aura lieu en présentiel, à l'université d'Angers, le jeudi 22 octobre 2026.
[1] La Crise de la transcendance au xxe siècle. Voix reçue, parole transmise, É. Mermet et Pierre Poligone (dir.), Paris, Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2023.
[2] La littérature contemporaine et le sacré, Francine Figuière et Yannick Haenel (dir.), Paris, Bibliothèque publique d’information Centre Pompidou, 2009, p. 7.
[3] Entre autres ouvrages : Libres variations sur le sacré dans la littérature du xxe siècle, Arlette Bouloumié (dir.), Angers, Presses universitaires de Rennes, coll. « Nouvelles recherches sur l’imaginaire », 2015 ; Le Sacré dans la littérature contemporaine. Expériences et références, Myriam Watthee-Delmotte et Aude Bonord (dir.), Bern et al., P. Lang, coll. « Recherches en littérature et spiritualité », 2015 ; La littérature contemporaine et le sacré, op. cit.
[4] Échos poétiques de la Bible, J. Rieu, B. Bonhomme et H. Baby (dir.), Paris, Honoré Champion, 2012 ; Textures sacrées : l'intertexte biblique dans quelques œuvres littéraires et textes autorisés, P. Keith (dir.), Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2016.
[5] Émile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Presses Universitaires de France, 1960.
[6] Rudolf Otto, Le sacré [1917], trad. André Jundt, Payot, coll. « Petite Bibliothèque », 2015.
[7] Roger Caillois, L’Homme et le sacré [1950], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2013.
[8] Mircea Eliade, Le sacré et le profane, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1965, p. 17.
8 Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde : une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, coll. « nrf », 1985, p. 11.
[10] Valentina Litvan, Littérature et sacré : la tradition en question, Bern, Peter Lang, Recherches en littérature et spiritualité, 26, p. 1-2. Voir aussi, à ce sujet, les travaux de Bataille sur la profanation littéraire (Georges Bataille, La Part maudite, Paris, Éditions de Minuit, 1967), et, plus récemment, ceux de Jean-Luc Nancy dans La Déclosion (Déconstruction du christianisme, 1), Paris, Galilée, 2005.
[11] Valère Novarina, « Perdition 3, 14 », La littérature contemporaine et le sacré, op. cit., p. 83.
[12] « Tout demande à s’ouvrir et se livrer dans la religion des Livres pluriels, que l’on peut citer, traduire en toutes langues, commenter à plusieurs, lire ensemble, dérouler devant tous ; tout s’offre dans la religion de Davar Elohim, de la parole de Dieu, du livre ouvert et de la parole offerte. Tout nous invite à un échange avec Dieu - par la parole, par le silence, par la chair et par la respiration » (Ibid.)
[13] Paul Ricoeur, avec André LaCocque, Penser la Bible, Paris, Seuil, 1998, p. 13.
[14] Ibid., p. 9 ; Ricoeur cite saint Grégoire le Grand, cité par Pier Cesare Bori dans Interpretazione infinita : l’ermeneutica cristiana antica e le sue trasformazioni, Bologne, Il Mulino, 1987 ; trad. fr., Paris, Cerf, 1991.
[15] Ibid., p. 15.
[16] Paul Ricoeur, Temps et récit, Éditions du Seuil, coll. Points, 1983-1985 (3 vol.), t. I, p. 152.
[17] Hans Georg Gadamer, Vérité et méthode, Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique [1960], trad. P. Fruchon, J. Grondin, G. Merlo, Éditions du Seuil, 1996.
[18] Yves Bonnefoy, « Une voix », Hier régnant désert [1958], Poèmes, Gallimard, coll. « Poésie », 1982, p. 145.
[19] Voir, par exemple, les travaux d'Aude Bonord sur l’influence du sacré sur l’auctorialité.