Figures et rhétorique de l’extrême dans la littérature et les fictions pour la jeunesse (Lille)
Colloque international en littérature de jeunesse
Lille, 16-17 novembre 2026
Figures et rhétorique de l’extrême dans la littérature et les fictions pour la jeunesse
Bochra Charnay et Thierry Charnay
ULR 1061 ALITHILA, Université de Lille
Il est nécessaire tout d’abord de préciser le champ sémantique du lexème « extrême ». Selon le Trésor de la Langue Française Informatisé, « extrême », dans son emploi de substantif masculin à valeur de neutre, signifie « la limite ultime des choses » comme l’illustre la citation de Georges Bataille : « La critique à laquelle la tradition a succombé ne peut être indifférente à ceux dont l'intérêt est l'extrême du possible. Elle se lie à des mouvements de l'intelligence voulant reculer ses limites[1] ». De plus, dans son emploi adjectival, qui nous concerne également, toujours selon le TLFI, « extrême » signifie « qui est au-delà des autres, au point de comporter des risques, du danger ». Ce que confirme le Dictionnaire Historique de la Langue Française d’Alain Rey selon lequel le signifié d’« extrême » est « caractérisé par des risques » et « suppose des risques[2] ». Le Petit Robert, quant à lui, signale un emploi littéraire : « Qui est au plus haut point, au dernier degré ou à un très haut degré[3] », renvoyant à une série relevant de son réseau sémantique tels : grand, intense, exceptionnel, extraordinaire, suprême, éperdu, passionné, profond, affreux. Ce que complètent les graphes proxémiques du TLFI, pour « extrême » comme substantif et adjectif. Il n’y a pas lieu de confondre « extrême » et « excès » qui a une valeur morale dans la mesure où il est marqué par son étymologie de latin chrétien signifiant : « écarts, fautes, péchés », d’où le sens d’un « acte qui dépasse la mesure, un dérèglement », selon le DHLF[4] .
Comme l’expriment Riadh Ben Rejeb et Aubeline Vinay dans la présentation de leur livre : « Dans l’extrême, il y a du malentendu, de l’incompréhension, quelque chose qui apparaît comme limite ou au-delà de la limite. Il y a de l’indicible, comme si l’extrême était au-delà des mots, dans les comportements, dans les passages à l’acte, dans les prises de risques[5] ».
En cette époque où l’extrême semble de plus en plus dominer les relations sociales et internationales, qu’en est-il dans la littérature à destination des enfants, adolescents et jeunes adultes, mais aussi plus généralement dans toutes les productions fictionnelles ? Comment ces fictions intègrent-elles les réactions de ses héroïnes et héros face aux situations extrêmes comme les pandémies, les catastrophes naturelles ou non, les extrémismes, les terrorismes, les guerres, les crises écologiques et environnementales, les féminicides, et autres traumas ? Peut-on paradoxalement évoquer des figures ordinaires de l’extrême ? Y-a-t-il une fascination de l’extrême et comment se manifeste-t-elle ? La dystopie en est-elle le lieu favori ? Y aurait-il des productions où règnerait une écriture-limite faite de transgressions et de discours hétérodoxes ? Ou bien le discours hétérodoxe est-il constitutif de l’extrême ? La littérature de jeunesse en vient-elle plus que jamais à valoriser les modes de vie extrêmes des héros afin que ceux-ci se renouvellent par leur survivance, jusqu’à faire éclater les limites de leur corps dans des épreuves extrêmes conduisant à l’illusion de leur invincibilité ?
Ce n’est certainement pas l’exclusive de l’extrême contemporain, puisque contes, mythes, légendes, chants traditionnels, déjà mettaient en scène des figures de l’extrême comme les ogresses, les ogres, les sorcières, les monstres etc. ainsi que des actes tels que les infanticides, matricides, etc., et des épreuves létales, pièges extrêmes mortels. Le « style grotesque », caractérisé selon Mikkaïl Bakhtine, par « l’exagération, l’hyperbolisme, la profusion, l’excès[6]», n’est certainement pas absent des albums pour les enfants ni des romans. Le scatologique, particulièrement, a trouvé un développement important ces dernières années dans les albums pour enfants où on n’hésite plus à thématiser le bas corporel : crotte, prout, poil, etc. sont présents dans quatre-vingt-un ouvrages selon le site Babelio. Serait-on alors du côté du « réalisme grotesque » dont Bakhtine dit que « le principe artistique essentiel » en est le « rabaissement[7]» ? Notamment les actes du corps grotesque comme le manger, le boire, les besoins naturels, entre autres, qui « s’effectuent aux limites du corps et du monde[8] », dans le but d’en rire.
L’extrême mène sur le plan rhétorique à se poser la question des « figures de l’infigurable[9] » et de leurs représentations scripturale et graphique. D’une part, il s’agit des représentations de fragments d’un réel, ou supposé tel, jugés inconcevables pour l’imagination et l’intellect comme les tortures, les goulags, la mort, etc., également jugés incommunicables et incompréhensibles. Il s’agit aussi de sensations, notamment d’effroi, inaccessibles à la parole, provoquant une sorte de terreur devant le non figurable, conduisant au néant, au vide. C’est ce que relate Léon Tolstoï dans Le Journal d’un fou[10] où le narrateur ressent une nuit en voyage l’épouvante de la mort figurée par les carrés blanc de la chambre et rouge de la fenêtre, allant jusqu’à l’émergence de l’abstraction. D’un autre côté, Geneviève Sicotte estime que « L’infigurable, c’est ce qui ne peut se dire, non parce que cela serait irreprésentable, mais parce que le dire, qui est toujours porteur de sens, en dénaturerait l’infigurabilité [11] »
D’autre part, une des voies d’émancipation de l’illustration des contes notamment consiste en la réduction a minima de la figuration comme dans les Contes au carré de Loïc Gaume qui réussit le défi de narrer chaque conte en quatre cases. L’autre exemple encore plus abstrait mais répondant à un code précis, est celui des pictogrammes contiques de Warja Lavater, dont le premier ouvrage est consacré au Petit Chaperon rouge.
Enfin, les romans jeunesse font preuve également d’émancipation de la même façon que le roman moderne qui consiste, selon Gérard Genette « à pousser à l’extrême, ou plutôt à la limite, cette mimesis du discours, en effaçant les dernières marques de l’instance narrative et en donnant d’emblée la parole au personnage[12]». L’exploration de l’extrême rhétorique ou poétique, ou discursif, tant dans les romans, les réécritures de contes, les BD, est certainement une piste intéressante à ne pas négliger.
Une toute dernière piste concerne les « littératures sauvages » qui sont, selon jacques Dubois, les productions « qui ne participent d’aucun des réseaux [habituels] de production-diffusion, qui s’expriment de façon plus ou moins spontanée et se manifestent à travers des canaux de fortune[13] ». Denis Saint-Amand, quant à lui, prolonge cette réflexion, et considère qu’il s’agit de réalisations qui relèvent du « champ des possibles extra-livresques de la littérature[14] », dépassant ainsi la définition doxique de la littérature et y intégrant l’oralité. On peut donc en déduire qu’un bon nombre de productions enfantines sous forme souvent de formulettes rimées et rythmées transmises oralement entre pairs appartiennent à la littérature sauvage. À cet effet, nous pouvons citer la chansonnette « Napoléon est mort à Sainte-Hélène », ou « Ma grand-mère fait du judo », « Quand j’étais petit, je n’étais pas grand », ainsi que, entre autres, les nombreuses formulettes scatologiques que citent Eugène Rolland[15] et Claude Gaignebet[16].
Comité d’organisation
Bochra CHARNAY, ULR 1061 ALITHILA, Université de Lille
Thierry CHARNAY, ULR 1061 ALITHILA, Université de Lille
Comité scientifique
Bochra CHARNAY, ULR 1061 ALITHILA, Université de Lille
Thierry CHARNAY, ULR 1061 ALITHILA, Université de Lille
Kirill CHEKALOV, Institut de Littérature mondiale de l’Académie des Sciences de Russie, Moscou
Christiane CONNAN-PINTADO, UR 24142 PLURIELLES, Université Bordeaux-Montaigne
Laurent DEOM, ULR 1061 ALITHILA, Université de Lille
Dominique PEYRACHE-LEBORGNE, E.A. 4276, Université de Nantes
Natacha RIMASSON-FERTIN, ILCEA4, Université Grenoble-Alpes
Marie-Agnès THIRARD, ULR 1061 ALITHILA, Université de Lille
Modalités et calendrier
Les propositions de communication (titre, résumé de 1500 caractères maximum (espaces comprises), mots clés, et références bibliographiques seront accompagnées d’une brève biobibliographie de 1500 caractères (espaces comprises) maximum comprenant : statut, établissement et équipe d’accueil ainsi que les principales publications récentes.
Les propositions sont à envoyer, au plus tard, le 15 avril 2026 à l’adresse suivante :
litteraturejeunesseunivlille@gmail.com
Une réponse sera donnée au plus tard le 30 avril 2026.
Bibliographie indicative
Bakhtine Mikkaïl, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, trad. Andrée Robel, Gallimard NRF, 1970.
Bataille Georges, L'Expérience intérieure, Gallimard NRF, « Essais », 1943.
Baudry Patrick, Le corps extrême : Approches sociologiques des conduites à risque, L’Harmattan, « Nouvelles études anthropologiques », 1985.
––––––, « Le corps extrême des conduites à risque », dans Christine Delory-Momberger (Dir.), Éprouver le corps. Corps appris, corps apprenant, érès, « Questions de société », 2016, p. 93-107.
Béhotéguy Gilles, « Jubilation de l’excès dans le roman contemporain pour adolescents », dans Modernités, n° 39, « Littérature et jubilation », Presses Universitaires de Bordeaux, 2015, p. 477-490.
Ben Rejeb Riadh, Vinay Aubeline (Dir.), Figures de l’extrême. L’extrême en clinique et au quotidien, In Press, « Hospitalités », 2021.
Bérard Sylvie, Zanin Andréa, « Femmes extrêmes : Paroxysmes et expériences limites du féminin…et du féminisme », dans Recherches féministes, « Femmes extrêmes », vol.27, n°1, 2014, p. 1-12.
Cavallin Jean-Christophe, Romestaing Alain, « Ecopoétique pour des temps extrêmes », Fabula LHT, n°27, déc.21, en ligne.
Charnay Bochra, « Les violences banales des contes traditionnels oraux : Du cannibalisme au meurtre à l’inceste », dans Suzanne Bray, Gérald Préher (Dir.), Un soupçon de crime. Représentations et médiatisations de la violence, L’harmattan, 2014, p. 173-192.
Delbrassine Daniel, Le Roman pour adolescents aujourd’hui : écriture, théorie et réception, Scéren-CRDP de Créteil, 2006.
Demeule Fanie, « Jeunes et ingouvernables : quand l’héroïne prend d’assaut la littérature de jeunesse », Le Fil Rouge, 2016, en ligne.
Dubois Jacques, L’institution de la littérature, Bruxelles, Belgique,Labor, Espace Nord, [1978] 2005.
Gaignebet Claude, Le Folklore obscène des enfants, Maisonneuve et Larose, 2002.
Genette Gérard, Figures III, Seuil, 1972.
Lebel Jean-François, « La littérature dystopique pour adolescent.e.s / young adults : réflexions sur son potentiel et ses valeurs littéraires et politiques », 24/03/2017, en ligne : Observatoire de l’imaginaire contemporain. Colloque : « Formes et enjeux de la transmission dans les fictions pour adolescents », Université du Québec, Montréal, Canada, 2017.
Le Breton David, Passions du risque, éd. Métailié, « Suites Sciences Humaines », 2000.
Letourneux Matthieu, « Les formes de la fiction dans la culture pour la jeunesse », Strenae, 2, 2011, en ligne.
Nouss Alexis, Harel Simon, La Chance Michaël, L’Infigurable, Montréal, Canada, Liber, coll. « Bibliothèque Liber, 2000.
Pommier François (Dir.), Figures ordinaires de l’extrême, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, « Psychanalyse et santé », 2009.
Rolland Eugène, Rimes et jeux de l’enfance, Préface de Thierry Charnay, Maisonneuve et Larose, [1883] 2002.
Saint-Amand Denis, « Sur la littérature sauvage », dans Denis Saint-Amand (dir.), Revue Mémoires du livre/Studies in Book Culture, « La littérature sauvage », vol.8, n°1, édition du Groupe de recherches et d’études sur le livre au Québec, Canada, 2016.
Todorov Tzvetan, Introduction à la littérature fantastique, Seuil, « Points, Essais », 1970.
[1] Georges Bataille, L'Expérience intérieure,1943, Gallimard NRF, « Essais », p. 24.
[2] Alain Rey (Dir.), Dictionnaire Historique de la Langue Française (DHLF), Dictionnaires Le Robert, 2010, p. 821.
[3] Josette Rey-Debove et Alain Rey (Dir.), Le Petit Robert, Dictionnaires Le Robert, 2013, p. 993.
[4] DHLF, op. cit., p. 808.
[5] Riadh Ben Rejeb et Aubeline Vinay (Dir.), Figures de l’extrême. L’extrême en clinique et au quotidien, In Press, « Hospitalités », 2021.
[6] Mikkaïl Bakhtine, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, trad. Andrée Robel, Gallimard NRF, 1970, p. 302.
[7] Ibid., p. 368.
[8] Ibid., p. 316.
[9] Simon Harel évoque « les figures heureuses de l’infigurable », dans Alexis Nouss, Simon Harel, Michaël La Chance, L’Infigurable, Montréal, Canada, Liber, coll. « Bibliothèque Liber, 2000, p. 48.
[10] Léon Tolstoï, Le Journal d’un fou, trad. J. Wladimir Bienstock, dans Hadj Mourad et autres contes, Paris, Nelson, 1912, p. 266.
[11] Geneviève Sicotte, Surfaces, vol.9, PU Montréal, 2001, np ; Compte-rendu du livre de Alexis Nouss, Simon Harel, Michaël La Chance (Dir.), L’Infigurable, Montréal, Canada, Liber, « Bibliothèque Liber », 2000.
[12] Gérard Genette, Figures III, Seuil, « Poétique », 1972, p. 193.
[13] Jacques Dubois, L’institution de la littérature, Bruxelles, Belgique,Labor, Espace Nord, [1978] 2005, p. 192.
[14] Denis Saint-Amand, « Sur la littérature sauvage », dans Denis Saint-Amand (dir.), Revue Mémoires du livre/Studies in Book Culture, « La littérature sauvage », vol.8, n°1, édition du Groupe de recherches et d’études sur le livre au Québec, Canada, 2016, p. 21-32, en ligne sur erudit.org. Denis Saint-Amand pilote également l’Observatoire des Littératures Sauvages (OLSA) de l’Université de Namur, Belgique.
[15] Eugène Rolland, Rimes et jeux de l’enfance, Préface de Thierry Charnay, Maisonneuve et Larose, [1883] 2002.
[16] Claude Gaignebet, Le Folklore obscène des enfants, Maisonneuve et Larose, 2002.