
Usages du romantisme dans les contre-cultures : Appropriations, dialogues, assimilations, rejets (Rouen)
Usages du romantisme dans les contre-cultures :
Appropriations, dialogues, assimilations, rejets
Colloque international
Sous la direction de Sylvain Ledda (Université de Rouen-Normandie) et de Frédéric Rondeau (Université du Maine, USA)
Université de Rouen-Normandie, les 29-30 juin 2026
En 1982, dans Révolte et Mélancolie, le romantisme à contre-courant de la modernité, Michael Löwy postule que le romantisme nourrit un imaginaire de la révolte bien au-delà des bornes qu’on assigne traditionnellement à ce mouvement. Cette influence est notamment sensible dans les réactions contre-culturelles du vingtième siècle, qui ont vu dans le romantisme un modèle de liberté et d’insoumission. Deux valeurs inhérentes au romantisme portent en effet l’idée duelle d’affranchissement et d’anti-académisme : l’individualisme qualitatif et la recherche de nouvelles formes de communautés humaines. Loin d’être seulement un phénomène culturel propre au XIXe siècle, comment le romantisme dure-t-il en tant que phénomène rupteur chez des penseurs et les créateurs de la contre-culture ? Est romantique ce qui fait sécession, ce qui s’oppose à la culture dominante. Au-delà d’une définition délimitée dans le temps, circonscrite mutatis mutandis la première moitié du XIXe siècle, le romantisme offrirait donc une vision du monde et un mode d’être au monde, dirigé contre des pratiques figées et des doxa fixées par la norme. À cet égard, bien des traits communs se font jour entre romantisme et contre-culture.
La notion de « contre-culture », définie à la fin des années soixante aux États-Unis par le sociologue Theodore Roszak, désigne un ensemble de réactions face à la culture dominante et s’applique au positionnement de certaines communautés aux États-Unis, dans les années soixante et soixante-dix (hippies, punks, New-Age, etc.[1]). La contre-culture décrit une culture parallèle, portée le plus souvent par une jeunesse en rupture avec des valeurs officielles et hégémoniques, dont elle remet en cause les principes et les valeurs. La contre-culture introduit la contestation d’une norme ou d’un discours prévalant ; elle se construit autour de domaines partagés – apparence physique, mode vestimentaire, lectures, musique, codes langagiers, croyances en tel ou tel « phénomène », références artistiques. On l’oppose à la culture de masse (mainstream). Elle ne revêt cependant pas tout à fait la même acception que dans celui de la sociologie – les contours sémantiques du concept ont sensiblement évolué depuis les années soixante. Son succès médiatique et les nombreux ouvrages universitaires qui l’escortent, en particulier dans le domaine des cultural studies, ont étoilé sa signification première dans les différents domaines des sciences humaines. Désormais, la notion de contre-culture étend ses ramifications dans les domaines de l’histoire, de la littérature, de l’histoire des arts, de la psychologie et de la philosophie. En sociologie, la contre-culture désigne parfois une « sous-culture » partagée par un groupe qui se retrouve autour de référents communs. Ces dernières années, la notion a été redéfinie et sa signification enrichie de nouvelles considérations. Ainsi, Olivier Penot-Lacassagne ajoute la dimension du secret et de la force cachée aux acceptions admises : « la contre-culture tire sa force du secret. Elle se veut souterraine, clandestine, underground[2]. » Bien des aspects définitoires de la contre-culture ou des contre-cultures offrent un écho remarquable avec les représentations du romantisme. À distance de son siècle, le mot « romantisme », quand il n’est pas synonyme de « sentimentalisme », incarne même l’idée de liberté, essentielle à toute contre-culture. Historiquement, le romantisme correspond au temps des révolutions, des remises en cause des normes, des dogmes et des formes. Âge des contestations, des insurrections, le romantisme est jalonné d’événements qui bousculent la culture dominante et se distingue par son anticonformisme. C’est pourquoi, au-delà de son acception littéraire, le romantisme étend son influence à tout mouvement qui remet en cause l’ordre du monde, qui fait prévaloir la marge sur le centre, l’étrangeté sur la norme. Ont pu ainsi être qualifiés de romantiques des mouvements artistiques de la seconde moitié du XXe siècle, Lost generation et Beat generation, mouvances « Punk » et New Age des années 70, jusqu’aux « Nouveaux romantiques » londoniens, qui cultivent à la fin des années soixante-dix un dandysme hérité de Byron et de Brummel. Si bien des artistes de la mouvance contre-culturelle se réfèrent au romantisme, voire se réclament de ce mouvement, c’est qu’ils y ont vu un modèle de dissidence et de liberté – on a pu dire de Kerouac qu’il était « un romantique échoué sur le continent américain avec un siècle de retard ». Or le romantisme des contre-cultures englobe un ensemble d’œuvres et d’auteurs variés : William Blake, Nerval, Baudelaire, Shelley, Rimbaud, etc. Plus encore qu’un groupe défini d’écrivains, le romantisme désigne un rapport au monde et à la création. Dans une série d’entretiens récents, l’artiste Patti Smith déclare encore « Je suis romantique », comme pour dire une éternelle jeunesse, un continuel besoin de liberté. Cette assimilation au romantisme invite dès lors à un triple questionnement : comment le romantisme se constitue-t-il en modèle pour les contre-cultures ? Quel romantisme les mouvements contre-culturels construisent-ils ? Dans quelle mesure une telle « généalogie romantique » relève-t-elle du fantasme ou d’une construction imaginaire ?
Choisir le romantisme comme matrice référentielle suppose de voir en lui un certain nombre de critères propres aux contre-cultures. Le premier d’entre eux consiste à envisager tout uniment le romantisme comme un temps de crise et de remise en cause générale des valeurs. Le romantisme étant lui-même contestation, ses créateurs et leurs créatures seraient des artistes de la liberté, de la révolte du refus. Sur ce point, le romantisme contreculturel se confond avec la bohème, idéal de vie en marge de la société. Cette lecture ne manque pas d’intérêt pour comprendre l’identité du romantisme, telle qu’elle s’est construite au cours du XXe siècle, en adoptant le point de vue des théories contre-culturelles des années soixante et au-delà. Pour puiser dans la culture romantique des éléments de comparaison, il convient de repérer des critères rupteurs suffisamment éloquents pour faire mouche. C’est l’opération à laquelle se livre par exemple Steven Jezo-Vannier, qui revient, entre autres hypothèses, sur les structures culturelles de certains mouvements de pensée du XXe siècle ; selon lui, elles s’enracineraient dans la contestation des Bousingots au début des années 1830 : « La contestation artistique, reprise par les beatniks puis le mouvement hippie, se place dans la filiation d’une longue tradition, sans cesse renouvelée, qui a traversé le XXe siècle. En gagnant la France, les auteurs américains du Beat et de Lost générations ont cherché à nouer les liens avec les bohèmes parisiennes du XIXe et XXe siècle […]. Leurs premiers représentants s’étaient déjà illustrés aux côtés de la contestation étudiante des bousingots dans les années mille huit cent trente.[3] »
L’usage des termes « romantisme » et « romantique » dans les œuvres de la contre-culture et les essais qui lui sont consacrés suggère-t-elle quelque ancrage historique, quelque inscription dans le temps ? Le terme romantisme résonne davantage comme un idéal, fût-il vague, que comme une référence historique précise. À cet égard, des auteurs aussi différents que Hugo, Baudelaire et Rimbaud sont intégrés à l’imaginaire romantique de la contre-culture ; ils seraient les modèles d’insoumis géniaux, romantiques car rebelles, quitte à briser les lignes des histoires traditionnelles de la littérature. Ces positions construisent une archéologie émotionnelle du romantisme, à l’image des propositions suggestives de l’ouvrage de Jean-Paul Germonville, Roll over Rimbaud, le poète et la contre-culture, qui décrit la manière dont les mouvements beatnik ou lost generation ont fait de l’aventure rimbaldienne l’essence même du romantisme.
Selon le linguiste François Jacquesson, l’idée même de contre-culture serait née avec le romantisme, avec certaines de ses œuvres et de ses personnages les plus emblématiques ; le héros éponyme de Ruy Blas incarnerait la dissidence et la révolte : « L’idée que le « défi à la culture régnante » est noble date au moins de Victor Hugo, qui décrit (1838) son personnage Ruy Blas comme un « ver de terre amoureux d’une étoile » – mais amoureux, pas poseur de bombe sous les pas de la reine ! L’idée que la « contre-culture » est noble date de la même époque, sinon même avant. Elle se développe, en France, dans un climat politique et social conflictuel où, comme Victor Hugo essaie de l’illustrer dans son théâtre et dans La Légende des siècles, on a tendance à diviser les gens entre bourgeois réactionnaires et peuple progressiste.[4] » De telles affirmations supposent de considérer le romantisme comme une révolution permanente qui vient « d’en bas », partant d’une dissidence populaire et de faire de Hugo le héraut de cette révolte. Or en 1838, au moment où il compose Ruy Blas, Hugo n’est pas encore le poète des Châtiments : Ruy Blas est un indice de contre-culture, si l’on veut bien admettre qu’en faisant exploser les structures du conflit entre maîtres et valets de la comédie classique, Hugo élève le débat au niveau de la « lutte des classes ».
Les rapprochements entre contre-culture et romantisme s’inscrivent dans un long processus de réappropriation idéologique du romantisme au XXe siècle. Dans le chapitre qu’il consacre au rock, le sociologue David Buxton établit ainsi un lien entre le comportement des créateurs d’avant-garde des années 60 et le positionnement idéologique des créateurs de l’âge romantique : « Ce qui frappe, c’est la manière dont ces thèmes [romantiques] furent repris et reproduits par les rocks stars des années 1960. Face à un problème semblable à celui des artistes du XIXe siècle, à savoir, la dévaluation de l’autonomie artistique et la commercialisation de la culture, les rock stars ont fait référence au romantisme comme à une grille d’idées dépourvue de temps historique. Ainsi, toutes les idées du romantisme, depuis la communication par les artistes de valeurs spirituelles supérieures comme « l’amour » (Shelley) jusqu’à l’exaltation finale de la décadence (Baudelaire) réapparurent plus ou moins simultanément. […] Ce qui est clair, c’est que les thèmes de la période romantique du siècle dernier fournissaient une réserve à l’intérieur de laquelle les musiciens de rock empruntaient à volonté, sans ordre. Ces thèmes romantiques qui refaisaient surface en tant que contre-culture donnaient tous une situation privilégiée à l’artiste. » Ces deux exemples suggèrent finalement une double intégration du romantisme par la contre-culture : politique et idéologique d’une part, quand il s’agit de justifier la révolte que subsument les contre-cultures contemporaines ; anthropologique d’autre part, dès lors qu’on analyse les individualités réfractaires qui serviront ensuite de « cas exemplaires ». Les discours de légitimation et les constructions de la contre-culture intègrent le romantisme qui représenterait un Âge d’or, dont certains groupes revendiquent l’héritage au nom d’une liberté qu’aurait promue le mouvement qui vit naître Hugo et Musset. À cet égard, la contre-culture se structurerait autour de la nostalgie d’un paradis perdu. Dans les années 60 et 70, une conscience renouvelée de la nature émerge. Inspirés par le romantisme allemand, de nombreux individus effectuent alors un retour à la terre, adoptant un mode de vie en adéquation avec les convictions écologistes qu’ils défendent et partagent.
Il convient toutefois de distinguer les usages du romantisme dans les mouvements contre-culturels anglais et américains de ceux qui naissent en France à la fin des années 50. En France, le concept de contre-culture ne connaît ni le même sort ni la même fortune qu’outre-Manche et qu’outre Atlantique. L’expression apparaît dans un contexte bien particulier, avant son intégration aux mouvements de pensée de mai 68. Au début des années 60, elle est employée pour décrire certains courants qui relèvent parfois d’une vision ésotérique, voire occulte du monde. Dans sa thèse sur le « réalisme fantastique », Damien Karbovnik a ainsi démontré que la croyance en certains phénomènes ou en certaines parasciences (ovnis, alchimie, etc. désignés par le néologisme « occulture »), procède d’une réaction culturelle dans le contexte de l’après-guerre[5]. Les progrès scientifiques, qui ont abouti à la bombe nucléaire et à ses conséquences climatériques, auraient produit des réactions de rejet qui se manifestent (entre autres) par l’intérêt pour les sciences dites parallèles. Au début des années soixante, en France, la contre-culture s’incarne par exemple dans les théories du « réalisme fantastique ». La notion de « contre-culture » ne se limite pas à ces phénomènes mais englobe d’autres pratiques culturelles. À la suite de Mai 68, la contre-culture française s’inspire des mouvements sociaux nord-américains et la seconde mouture du magazine Actuel prend forme dans le sillage de la free press états-unienne. Ce colloque sera ainsi l’occasion de réfléchir aux relations étroites qu’entretiennent romantisme et contre-culture, particulièrement dans la deuxième moitié du vingtième siècle. La notion de « contre-culture » ne se limite pas à ce phénomène mais englobe d’autres pratiques culturelles.
À l’heure où la diffusion de la culture aux États-Unis subit de violentes déflagrations ; à l’heure où les savoirs, les dialogues interculturels et interartistiques sont concrètement menacés, quel rôle la contre-culture et ses héritages peuvent-ils jouer ? Dans une perspective diachronique, il s’agira de réfléchir aux ramifications du romantisme jusque dans les pratiques culturelles contemporaines, à la fois comme signe d’une révolte et d’un espoir face à l’arasement programmé d’une réflexion académique sur l’histoire culturelle.
Sylvain Ledda et Frédéric Rondeau
• Quelle place le romantisme occupe-t-il dans l’imaginaire contre-culturel ?
• Quels sont les auteurs « romantiques » ou considérés comme tels qui alluvionnent l’imaginaire contre-culturel ?
• Quelles sont les créatures/créations marginales assimilées à la contre-culture (Caliban Quasimodo, etc.) ?
• Quels aspects du romantisme littéraire et artistique les contre-cultures privilégient-elles ?
• Quelle est la place de la littérature romantique dans les œuvres de la contre-culture ?
• Quel dialogue la contre-culture rock permet-elle avec le romantisme (à l’exemple de Patti Smith) ?
• Quelles œuvres et quels auteurs romantiques présents dans les textes de la contre-culture ?
• Comment les contre-culture légitiment-elles leurs discours artistiques en établissant une généalogie romantique ?
• Quels liens entre contre-culture, occulture et romantisme ?
• Quel romantisme la Beat generation et la Lost generation a-t-elle construit ?
• Lost, beat ou désenchantée : Un dialogue de générations romantiques ?
• Le romantisme et la « proto- écologie » : une posture contre-culturelle ?
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Les propositions de communication doivent être adressés avant le 1er mars 2026 à frederic.rondeau@maine.edu et sylvain.ledda@univ-rouen.fr
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Comité scientifique : Alice Béja (Sciences-Po Lille), Jean-Christophe Cloutier (Université de Pensylvanie), Pascal Dupuy (Université de Rouen-Normandie), Olivier Penot-Lacassagne (Sorbonne nouvelle), Karim Larose (Université de Montréal), Matthieu Letourneux (Univesité de Paris-Nanterre).
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[1] Pour un survol de l’histoire de la notion, voir en particulier la synthèse d’Andy Bennett : « Pour une réévaluation du concept de contre-culture », Volume !, 9 : 1 | 2012, p. 19-31.
[2] Christophe Bourseiller, Olivier Penot-Lacassagne, Contre-cultures ! Paris, Éd. du CNRS, 2013, p. 24.
[3] Steven Jezo-Vannier, Contre-culture(s) : des Anonymous à Prométhée, 2020.
[4] « Culture et cachou », Caramel, Sciences du langage et monde contemporain, https://caramel.hypotheses.org/12669#more-12669
[5] Voir sa thèse de doctorat en sociologie, soutenue le 28 septembre 2017, L’ésotérisme grand public : le Réalisme Fantastique et sa réception. Contribution à une sociologie de l’occulture.