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L’Involontaire : gestes, discours, pratiques (revue Traits-d’Union)

L’Involontaire : gestes, discours, pratiques (revue Traits-d’Union)

Publié le par Marc Escola (Source : Gabrielle Bornancin-Tomasella)

« Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » : chez Mallarmé (1914), l’involontaire ne se manifeste pas comme une pure absence de volonté, mais comme la part irréductible du hasard qui persiste face aux calculs, aux gestes et aux prises du « maître » (Mallarmé 1914, p. 6) sur le monde. On peut voir une provocation semblable, mais poussée à l’extrême, dans L’Homme-Dé de Luke Rhinehart (1973), où le protagoniste choisit de livrer ses décisions à un jet de dés, faisant du renoncement à sa volonté une expérience radicale de liberté. Ces exemples nous rappellent que, dans la vie individuelle comme dans les dynamiques collectives, nous faisons sans cesse l’expérience de phénomènes, d’événements, de gestes ou de paroles qui échappent à la volonté, comprise comme une intention consciente tournée vers une fin déterminée. Pourtant, cette ligne de partage entre ce qui relève d’une volonté et ce qui s’y soustrait est loin d’être universelle : selon les domaines, les cultures et les époques, les contours du volontaire et de l’involontaire sont sujets à des variations. Ainsi, l’involontaire ne désigne pas une catégorie homogène, mais un champ de tensions : entre contrôle et perte de contrôle, maîtrise et lâcher-prise, expression et rétention, sujet et norme.

Le n° 16 de la revue Traits-d’Union propose d’explorer les formes, les usages, les effets et les conceptualisations de l’involontaire dans l’ensemble des pratiques humaines. Loin d’une simple opposition binaire entre volontaire et involontaire, ou conscient et inconscient, nous invitons à envisager l’involontaire comme une zone de trouble féconde, traversant les pratiques de création et de réception, ainsi que les dynamiques culturelles et sociales.

Les propositions pourront s’articuler autour de trois axes principaux :

Axe 1 : Formes de l’involontaire, entre maîtrise et échappée

La réflexion sur l’involontaire se révèle essentielle pour la modernité, surtout à partir du moment où, dans le contexte de l’invention de la psychanalyse par Sigmund Freud et ses élèves, l’involontaire apparaît moins comme une notion aisément identifiable que comme un effet de construction culturelle, discursive et institutionnelle. Avec les travaux de Freud (2012 [1901]), l’analyse des mécanismes inconscients et pulsionnels a identifié des gestes et des paroles qui échappent à l’intention consciente du sujet, qu’il s’agisse d’actes manqués, de lapsus ou de refoulements, ce qui ouvre ainsi un champ de réflexion sur la part non maîtrisée de l’action individuelle. La relation entre l’involontaire et l’inconscient ne saurait toutefois être réduite à une simple équivalence : si l’inconscient renvoie à ce qui échappe à la conscience, l’involontaire peut, lui, être éprouvé et reconnu comme tel par le sujet. 

Parallèlement, dans le champ littéraire, le concept de mémoire involontaire occupe une place déterminante, notamment chez Proust (1929-1932), qui, de l'expérience de la madeleine à celle des pavés de l'hôtel de Guermantes, construit la poétique de son oeuvre autour d’instants imprévisibles où une sensation vient soudainement réactiver un épisode passé. Cette notion a été largement reprise pour décrire des phénomènes analogues dans la production littéraire précédente, notamment chez Chateaubriand ou Nerval (Perrin 2017, 2018). À travers des disciplines distinctes - comme la psychologie, la psychanalyse, la philosophie, la littérature - elle à donc donné lieu à des conceptualisations diverses de ce qui échappe à la volonté, résonnant profondément avec la mise en crise de l’image moderne de la conscience rationnelle et de la transparence de l’esprit. Cette réflexion a été, en outre, prolongée et problématisée par l’exploration du fond passif et irréfléchi qui hante toute expérience vécue, éléments centraux de la réflexion phénoménologique contemporaine (Merleau-Ponty 1976 [1945]; Ricœur 2009 [1950]). 

Au-delà du seul cadre psychique, la distinction entre volontaire et involontaire est produite et imposée par un ensemble de dispositifs institutionnels (juridiques, éducatifs, ou encore médicaux), dans lesquels la dimension langagière du processus de catégorisation joue un rôle important. Nous pouvons interroger la manière selon laquelle, dans le domaine juridique, sont définies l’intentionnalité, la préméditation, ou la non-conscience des actes produits. Comment, dans une société donnée, détermine-t-on si une action est imputable ou excusable ? Dans quelle mesure les notions juridiques susmentionnées mobilisent-elles des critères implicites, qui sont susceptibles de varier selon les contextes socioculturels ? Que produit, par exemple, sur le plan discursif l’instrumentalisation  de l’involontaire dans les excuses lorsqu’il s’agit de rejeter la responsabilité d’actes et de paroles sur une cause externe ou inconsciente ? 

Cette réflexion invite aussi à explorer les zones de fragilité statutaire ou cognitive où le discours de l’involontaire devient central : les enfants, ainsi que les personnes sous-tutelle ou en situation de handicap sont souvent positionnés dans un rapport asymétrique à l’expression de leur volonté. Comment se construit alors leur pouvoir d’action ? Quelles formes d’actes ou de paroles sont perçues comme volontairement investies, et lesquelles sont reléguées à une forme d’inconscience ou d’involontaire ?

Aussi variés soient-ils, les contextes d'expression de soi n'empêchent pas pour autant un retour paradoxal de la maîtrise, ou du moins d'une certaine réflexivité, du locuteur sur son propre discours. Dès lors, il devient pertinent d'interroger la part d'involontaire qui se manifeste dans les significations perçues par le récepteur, qu'elles soient induites par l'opacité du code employé, par un médium qui brouille la transmission, ou encore par un référent non partagé entre l'émetteur et le destinataire. En littérature, en outre, la question de la maîtrise du langage est centrale : le fait de « faire œuvre » supposerait un travail conscient de composition, mais laisse aussi apparaître des traces involontaires liées aux états de langue ou aux lapsus textuels. L’enjeu consiste alors à interroger ces marques de l’involontaire et à mesurer leur poids et leur effet sur l’interprétation critique des textes.

Axe 2 : L’involontaire comme enjeu esthétique et pratique artistique

Qu’il s’agisse de peinture, d’arts de la scène, de littérature ou de musique, la création artistique ne se résume jamais à un déploiement volontaire d’intentions conscientes : elle engage aussi des dimensions d’erreur, de surprise ou d’oubli qui, loin d’être secondaires, deviennent parfois de véritables moteurs esthétiques.

En tenant compte des caractéristiques propres à chaque discipline, les artistes développent des stratégies spécifiques pour intégrer ou provoquer l’involontaire, que ce soit par des dispositifs aléatoires, des contraintes formelles ou des improvisations. Plusieurs mouvements intellectuels et artistiques, héritiers des expérimentations des avant-gardes du XXe siècle, revendiquent ainsi l’involontaire comme un véritable levier de création. Le mouvement Dada explore le hasard comme principe artistique, et le surréalisme, dès sa naissance, théorise « l’automatisme psychique » comme fondement de la création littéraire et plastique, en valorisant « l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique et morale » (Breton 1924). Cela s’exprime aussi bien dans des œuvres picturales (par exemple Tanguy 1926) que chez les automatistes des années 1940, et, plus tard, dans les pratiques d’écriture oulipiennes. De la composition fondée sur le hasard chez Kirnberger (1767) à la musique aléatoire de John Cage ou Iannis Xenakis, nombre d’artistes ont également cherché à désubjectiviser l’acte créateur, à travailler de manière quasi mécanique, sur le mode de l’appareil photo (Laxton 2012), ou encore à déléguer au matériau, au geste brut ou à l’instant même une part décisive de la production artistique, évacuant ainsi leur propre volonté du processus. Ces enjeux génétiques connaissent aujourd’hui de nouveaux prolongements avec la création assistée par ordinateur, qui déplace la répartition du travail entre la volonté de l’auteur et l’involontaire de la machine (Gefen 2023).

Dans les arts de la scène, cette réflexion se manifeste à travers l’improvisation, les accidents scéniques ou les contraintes matérielles qui forcent à réinventer des formes. Certaines compagnies, comme l’Orchestre d’hommes-orchestre au Québec, font de l’accident un principe de jeu, de déséquilibre et de contact brut avec le public. On peut aussi évoquer le cas du théâtre immersif (Bouko 2013, 2017), où les interventions imprévisibles des spectateurs altèrent à chaque fois l’expérience théâtrale. D’autres formes de performance, comme le stand-up ou la téléréalité (Nussbaum 2024), offrent également des terrains où le rôle du non-maîtrisé est quasiment constitutif de l’œuvre.

Ainsi, l’irruption de l’involontaire peut provoquer une rupture esthétique, une déconstruction des cadres de l’intention, ou encore une sublimation poétique de l’imprévu. Elle engage une réflexion sur le rôle de l’artiste, sur la tension entre contrôle et lâcher-prise, et sur la part de naturel feint dans les formes performatives. En somme, elle soulève une question méthodologique, où l’accident devient un outil heuristique ou une contrainte féconde dans la composition (Banu 2010). Hasard et erreur, comme Foucault l’affirmait pour la vie et l’histoire humaines en général (2001 [1978]), peuvent jouer un rôle de premier plan dans les tentatives de renouvellement de l’expérimentation et de la création artistique. Comment les pratiques artistiques ont-elles alors tenté de reproduire, visualiser, conceptualiser ou matérialiser les multiples facettes de l’involontaire ? Comment les artistes, écrivains, musiciens ou cinéastes se sont-ils confrontés à ce qui leur échappe dans la production de leurs travaux ?

Axe 3 : L’involontaire dans la réception, l’interprétation et la transmission des œuvres

Toute œuvre, une fois diffusée, entre dans un champ d’appropriations multiples, souvent inattendues. Elle échappe, au moins en partie, à l’intention initiale de son auteur et devient un objet de lectures, d’interprétations, de critiques ou de malentendus. L’involontaire peut alors être compris comme une dimension structurante de la réception. Il se manifeste tantôt par un rire imprévu, tantôt par une émotion non anticipée, tantôt encore par une analyse critique qui met en évidence des aspects ignorés, voire déniés, par le créateur. Du côté de l’auteur, cela soulève une question essentielle : peut-on jamais prévoir ou anticiper la manière dont une œuvre sera comprise ou perçue ? Inversement, dans quelle mesure la réception et l’interprétation sont-elles maîtrisées ou façonnées par des contextes culturels, affectifs et historiques, qui redéfinissent sans cesse l’horizon d’une œuvre et de ses communautés interprétatives (Fish 1976, 2007) ?

Les théories de la réception ont exploré cette dynamique (Jauss 2019 [1978]), mais l’involontaire peut être requalifié ici comme révélateur herméneutique : les malentendus, les erreurs, les lectures obliques ne seraient pas alors des défauts d’interprétation, mais autant d’ouvertures vers des significations autres. La critique littéraire, à l’instar des travaux de Pierre Bayard (1998), de Gérard Genette (1987) ou encore d’Umberto Eco (1965), peut jouer sur ces failles, ces interstices laissés par l’auteur, pour interroger ce que le texte dit comme malgré lui. De son côté, la critique génétique étudie les ratures, les brouillons, les hésitations : autant de gestes de création non stabilisés qui témoignent de pensées encore inchoatives, dont les traces imparfaites révèlent un cheminement intellectuel. Cette réflexion invite alors à explorer comment le sens se déplace, se transforme et se manifeste à travers des réceptions qui échappent à la volonté du créateur, du philologue ou de l’éditeur. Elle invite à s’interroger sur les méthodologies de l’interprétation, qu’elles soient critiques, philologiques ou culturelles, ainsi que sur les formes de lecture non-linéaires ou heuristiques, peut-être davantage susceptibles de prendre acte de ce que l’œuvre ne maîtrise pas d’elle-même.

Modalités de contribution

Les propositions de contribution, rédigées en français en 500 mots maximum, pourront être adressées à l’adresse contact@revuetraitsdunion.org au format .doc, .docx, ou .odt, au plus tard le 20 octobre 2025. Elles seront accompagnées d’une courte bibliographie indicative. Le colloque aura lieu en format hybride (visioconférence et présentiel) à la Maison de la Recherche de l’Université Sorbonne Nouvelle (4 rue des Irlandais, Paris), les 9 et 10 janvier 2026. Les interventions dureront 20 minutes. Les articles correspondants seront attendus pour le 16 février 2026. Merci de joindre aux propositions une courte bio-bibliographie d’une dizaine de lignes (comprenant votre statut, votre université et votre laboratoire de rattachement).

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Bibliographie indicative

Aquino-Weber, Dorothée, Cotelli Kureth, Sara, Skupien-Dekens, Carine, La Norme du français et sa diffusion dans l’Histoire, Paris, Honoré Champion, 2021.

Banu, Georges, « De l’accident au théâtre », dans Agôn [En ligne], n. 2, 2009, mis en ligne le 2 juillet 2010, consulté le 11 juillet 2025. DOI : https://doi.org/10.4000/agon.1199.

Bayard, Pierre, Qui a tué Roger Ackroyd?, Paris, Minuit 1998.

Bouko, Catherine, « Vers une définition du théâtre immersif », dans Figures de l’art, n. 26, 2013, p. 33-52.

Bouko, Catherine, « Le théâtre immersif : une définition en trois paliers », dans Trans-immersion, n. 4, 2016, p. 55-65.

Breton, André, Manifeste du surréalisme, Poisson soluble, Paris, Éd. du Sagittaire, 1924.

Chiss, Jean-Louis, Filliolet, Jacques, Maingueneau, Dominique, Introduction à la linguistique française, Paris, Hachette, 2001.

Citton, Yves, Lire interpréter actualiser. Pourquoi les études littéraires ?, Paris, Éditions Amsterdam, 2017.

Fish, Stanley, « Interpreting the “Variorum” », dans Critical Inquiry, vol. 2, n. 3, 1976, p. 465-485.

Fish, Stanley, Quand lire c’est faire. L’autorité des communautés interprétatives, trad. É. Dobenesque, Paris, Éditions Les Prairies Ordinaires, 2007.

Foucault, Michel, « Introduction par Michel Foucault », dans Michel Foucault, Dits et écrits, t. II, Paris, Gallimard, 2001 [1978], p. 429-442.

Freud, Sigmund. « Sur la psychopathologie de la vie quotidienne (de l’oubli comme méprise, de la méprise de parole, de la méprise du geste, de la superstition et de l’erreur) », trad. J. Altounian, P. Cotet, et A. Rauzy, dans A. Bourguignon, P. Cotet, et J. Laplanche (éd.), Œuvres complètes. Psychanalyse, vol. V, Paris, Presses Universitaires de France, 2012 [1901], p. 73‑376.

Gefen, Alexandre (dir.), Créativités artificielles. La littérature et l'art à l'heure de l'intelligence artificielle, Dijon, Presses du réel, 2023.

Genette, Gérard, Seuils, Paris, Éditions du Seuil, 1987.

Jakobson, Roman, Essais de linguistique générale, Paris, éditions de Minuit, 1963-1973.

Jauss, Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, trad. Claude Maillard, Domont, Gallimard, 2019 [1978].

Kirnberger, Johann Philipp, Der allezeit fertige Polonoisen- und Menuettencomponist, Berlin, George Ludewig Winter, 1767.

Laxton, Susan, « As Photography: Mechanicity, Contingency, and Other-Determination in Gerhard Richter’s Overpainted Snapshots », dans Critical Inquiry, vol. 38, n. 4, 2012, p. 776-795, consulté le 23 juillet 2025. DOI : https://doi.org/10.1086/667424.

Louichon, Brigitte, La littérature après coup, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009.

Mallarmé, Stéphane, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, Paris, Nouvelle Revue Française, 1914.

Merleau-Ponty, Maurice, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1976 [1945].

Nussbaum, Emily, Cue the Sun! The Invention of Reality TV, New York, Random House, 2024.

Perrin, Jean-François, Poétique romanesque de la mémoire avant Proust, t. I-II, « Éros réminiscent (XVIIe-XVIIIe siècles) » et « De Senancour à Proust (XIXe siècle) », Paris, Classiques Garnier, 2017-2018.

Proust, Marcel, À la recherche du temps perdu, Paris, Nouvelle Revue Française, 1929-1932.

Rhinehart, Luke, L’Homme-Dé, trad. James Du Mourier, Paris, Éditions du Seuil, 1973.

Ricœur, Paul, Philosophie de la volonté 1. Le volontaire et l’involontaire, Paris, Points, 2009 [1950].

Tanguy, Yves, Dessin automatique, encre et gouache sur papier, 33 x 25,5 cm, 1926, n. d’inventaire AM 2007-217, Centre Pompidou.

Varvaro, Alberto, Première leçon de philologie, trad. Jean-Pierre Chambon et Yan Greub, Paris, Classiques Garnier, 2017.