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Vulgaire, vulgarité, vulgariser. Journées doctorales du laboratoire Litt&Arts (Université Grenoble Alpes)

Vulgaire, vulgarité, vulgariser. Journées doctorales du laboratoire Litt&Arts (Université Grenoble Alpes)

Publié le par Marc Escola (Source : Élie Génin)

Appel à communications

Journées doctorales du laboratoire Litt&Arts – Université Grenoble Alpes

VULGAIRE, VULGARITÉ, VULGARISER

Jeudi 15 et vendredi 16 mai 2025

À l’occasion de la dixième édition de leurs journées doctorales annuelles, les doctorantes et doctorants de l’UMR 5316 Litt&Arts souhaitent inviter leurs collègues de tout laboratoire et de toute discipline à se pencher sur les rapports que les notions de vulgaire, de vulgarité et de vulgarisation entretiennent avec les arts et la littérature. En effet, ces trois termes n’ont pas seulement en partage une étymologie commune (vulgaris, en latin : « qui concerne la foule, commun, général »), ils ont aussi connu des variations sémantiques analogues, pour partie liées à l’évolution des médias, de la littérature et des arts.

Écrire dans une langue vulgaire a d’abord signifié écrire dans la langue du peuple, par opposition au latin. Le choix qu’ont fait certains lettrés européens d’écrire en langue vulgaire, dès le XIe siècle (avec le phénomène de la mise en roman) et plus encore à partir de la fin du XVe siècle (avec l’invention de l’imprimerie), avait ainsi trait à la vulgarisation : toucher un public plus large, certes à des fins pécuniaires, mais aussi pour faciliter l’accès aux arts et aux savoirs, sacrés et profanes. C’est d’ailleurs au début du XVIe siècle que le verbe vulgariser apparaît en français, au sens de « diffuser en publiant » (1).

Puis viennent Villers‑Cotterêts, l’Académie française, la Révolution, l’École républicaine : les lettrés cessent définitivement d’écrire en latin, on contraint le peuple à abandonner ses dialectes, et une certaine langue vulgaire, le français, devient la langue de tous. Cependant, afin de pouvoir continuer à se distinguer socialement, l’élite intellectuelle institutionnalise son propre usage de la langue française, en en faisant une norme. L’adjectif vulgaire prend alors un sens péjoratif, renvoyant, à propos du langage, à tout ce qui s’écarterait de cette nouvelle norme (le parler oral, les patois, l’argot…) et, plus largement, « à ce que l’idéologie des classes dominantes observe dans les comportements de la masse et exclut de son système de valeur » (2). Quant au verbe vulgariser, il ne désigne plus seulement le fait de rendre des savoirs accessibles au plus grand nombre, mais se met à exprimer l’idée d’une perte d’éducation, d’élégance ou de distinction, tel M. Arnoux qui, « se vulgarisant de plus en plus, prenait des habitudes grossières et dispendieuses » (3). En fait d’arts et de littérature, les lettrés du XIXe siècle reprochent à de nombreux artistes d’être vulgaires, et cherchent à les exclure du canon (4). Dès 1800, Madame de Staël stigmatise le style de certains de ses contemporains, en employant « un mot nouveau, la vulgarité, trouvant qu’il n’existait pas encore assez de termes pour proscrire à jamais toutes les formes qui supposent peu d’élégance dans les images et peu de délicatesse dans l’expression » (5).

Cette hiérarchisation a progressivement été remise en cause, dans le contexte culturel de la post-modernité. Depuis quelques années, la recherche s’est penchée sur de nouveaux objets, jusqu’alors jugés vulgaires, notamment la « paralittérature » et les arts de la culture populaire (cinéma, bande dessinée, jeu vidéo…) Elle a aussi porté un nouveau regard, sans jugement de valeur, sur le concept même de vulgarité et sur ses usages en art (6). Quant aux œuvres de vulgarisation scientifique, elles ont fini par susciter l’intérêt de la critique en sciences humaines et sociales, qui s’en était peu emparée jusqu’alors : des colloques ont invité à réfléchir, dans une perspective méta-scientifique, aux manières de vulgariser les études littéraires et culturelles (7), tandis qu’un certain nombre de travaux ont été consacrés à l’histoire de la vulgarisation et à ses rapports au livre et à la littérature (8).

Les communications pourront s’inscrire dans un ou plusieurs des axes suivants, sans toutefois s’y limiter. Outre les approches linguistiques, littéraires ou artistiques, les perspectives didactiques, historiques, sociologiques ou philosophiques seront également appréciées.

Arts, langues vulgaires et vulgarité langagière

On pourra s’interroger sur les usages que les artistes font des langues vulgaires et de la vulgarité langagière, et sur leurs visées : volonté de toucher un plus large public ou de choquer le bourgeois, effet de réel, mise à distance d’une langue qui n’est pas la sienne ou, au contraire, affirmation de la littérarité de la langue française dans toute sa pluralité, de l’argot aux français de la francophonie…

Arts et vulgarité

La vulgarité n’est pas uniquement langagière, mais peut également renvoyer à des comportements, à des idées ou à des caractères (immoralité, bassesse, banalité, contentement de soi, manque de sensibilité, de jugement ou de savoir-vivre…) (9). Comment la vulgarité se manifeste‑t‑elle, spécifiquement, dans les arts ? Quels en sont les motifs privilégiés ? Comment rend-on un personnage vulgaire ? Comment une œuvre, sans être a priori vulgaire en soi, est-elle susceptible de témoigner d’une certaine vulgarité de l’artiste ? Ces questions, et d’autres, pourront éventuellement mériter d’être posées en diachronie, et du point de vue de la réception (10).

Arts et vulgarisation

La vulgarisation entretient un lien privilégié avec les arts, puisque de nombreux vulgarisateurs passent par un médium artistique, parmi lesquels le cinéma (11), la bande dessinée (12) ou la littérature, notamment dans les genres du roman et de l’essai. Ces genres très populaires permettent de toucher un large panel de personnes. L’usage privilégié de tel ou tel support artistique chez les vulgarisateurs ne s’explique-t-il toutefois que par sa popularité auprès le public ? Ces genres artistiques présentent-ils une forme en soi qui permette plus facilement l’explication de processus scientifiques complexes ? Peut-on observer une évolution parmi les genres préférés par le vulgarisateur au cours du temps, en fonction des progrès techniques et de l’évolution des médias ? Qu’impliquent ces différents supports artistiques pour le vulgarisateur (choix des sujets traités, de la quantité d’informations diffusées, etc.) et pour le public (intérêt suscité, compréhension, mémorisation des informations sur le long terme, etc.) ? Une œuvre d’art se donnant comme principe de vulgariser un discours scientifique ne risque-t-elle pas de perdre de sa valeur artistique ? Peut-on imaginer un art de la vulgarisation à part entière ? (13) Dans une autre perspective, les communications pourront aussi porter sur ce que Nelly Wolf a appelé « l’extension du domaine de la lettre » (14), pour désigner l’accroissement exponentiel du nombre de scripteurs aux XIXe et XXe siècles. Comment le champ littéraire s’est-il trouvé reconfiguré par cette vulgarisation de la production littéraire ? Pareille extension se rencontre-t-elle dans d’autres arts, à mesure que leurs techniques deviennent de plus en plus accessibles ?

Vulgarisation en sciences humaines et sociales

Depuis le XIXe siècle, l’émergence des journaux, des magazines et des expositions a permis de rendre les sciences accessibles à un large public, transformant un domaine élitiste en sujet d’intérêt général. Toutefois, la vulgarisation des sciences humaines et sociales (SHS) reste confrontée à des défis spécifiques. Ces disciplines, bien qu’elles soient indispensables pour comprendre les enjeux sociétaux contemporains, sont souvent perçues comme faisant partie de la culture générale, et donc dispensées d’un réel effort de vulgarisation. Considérées comme plus accessibles, elles souffrent parfois d’une sous-estimation de leur complexité et de leur importance. Comment dépasser les préjugés d’un public qui, sur ces sujets, valorise parfois ses opinions personnelles plutôt que celles des chercheurs ? Quelle devrait être la place des chercheurs dans ce processus : doivent-ils jouer un rôle central ou laisser cette mission à des médiateurs comme les journalistes ou les artistes ? Par ailleurs, quels formats de diffusion sont les mieux adaptés pour transmettre ces savoirs tout en respectant leur complexité ? Dans quelle mesure des approches innovantes, comme la recherche-création, peuvent-elles enrichir la vulgarisation des SHS ? Enfin, quelle relation existe‑t-il entre la vulgarisation des travaux, leur valorisation, et la démocratisation des savoirs ?

Les contributions pourront prendre la forme de communications traditionnelles, d’une durée de 25 minutes, mais nous acceptons également des formats moins conventionnels (performances, projections, ateliers, expositions…).

Les propositions, écrites en français, devront être d’une longueur de 400 mots maximum (sans compter la bibliographie et les notes éventuelles), et accompagnées d’une courte notice bio‑bibliographique. Elles sont à faire parvenir, avant le 30 mars 2025, à l’adresse suivante : doclittarts2025@gmail.com

Les journées auront lieu exclusivement en présentiel à l’Université Grenoble Alpes (campus de Saint-Martin-d’Hères). Une prise en charge de tout ou partie des frais de transport et de logement pourra être envisagée, pour les participants qui en auraient besoin, dans la limite du budget disponible.

Comité d’organisation

Élie Génin (doctorant en langue et littérature françaises du XVIe siècle, UGA, Litt&Arts)

Jeanne Montanvert (doctorante en littérature française contemporaine, UGA, Litt&Arts)

Mariam Veliashvili (doctorante en littérature générale et comparée, UGA, Litt&Arts)

Comité scientifique

Laurent Demanze (professeur de littérature contemporaine, UGA, Litt&Arts)

Corinne Denoyelle (maîtresse de conférences HDR en langue et littérature françaises médiévales, UGA, Litt&Arts)

Isabelle Krzywkowski (professeure de littérature générale et comparée, UGA, Litt&Arts)

Maud Lecacheur (maîtresse de conférences en création littéraire contemporaine, UGA, Litt&Arts)

Pascale Mounier (professeure de rhétorique et littérature française du XVIe siècle, UGA, Litt&Arts)

Vincent Sorrel (maître de conférences en études cinématographiques, UGA, Litt&Arts)

Notes

1. La première attestation figure dans les Illustrations de Gaule et singularitez de Troyes de Jean Lemaire de Belges (1512). Pour une étude lexicologique du terme, voir V. Giacomotto-Charra, « Peut-on tracer les frontières de la vulgarisation ? », dans Lire, choisir, écrire. La vulgarisation des savoirs du Moyen Âge à la Renaissance, Paris, Publications de l’École nationale des chartes, 2014. Disponible en ligne : https://books.openedition.org/enc/4027

2. A. Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1992, s. v. « vulgaire ».

3. G. Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869, Deuxième partie, Chapitre 3.

4. Voir notamment ces propos cités par B. Buffon dans Vulgarité et modernité (Gallimard, 2019, p. 22, 32 et 50) : « il y a toujours eu dans toutes ses œuvres [celles de Hugo] un fonds non seulement de banalité, mais de vulgarité » (F. Brunetière, Nouvelles questions de critique, Calmann-Lévy, 1890, p. 263) ; « [Courbet] fait une traduction mot-à-mot de la nature la plus commune, qu’il vulgarise encore » (T. Gautier, Courbet, le Watteau du laid [1851], Séguier, 2000, p. 27) ; « [Zola] cède naturellement à ce besoin qui pousse les gens de nature vulgaire à se mettre en avant, à faire étalage de leur personnalité » (R. Doumic, Portraits d’écrivains, Paul Delaplane, 1892, p. 219).

5. G. de Staël, De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales [1800], Seconde édition revue, corrigée et augmentée, Paris, Maradan, 1802, « Préface de la seconde édition », p. 10-11.

6. En témoigne l’organisation à l’Université d’Artois, à l’automne 2025, d’un colloque international consacré au « f-word » et à ses usages dans les arts. Voir l’appel à communications en ligne : https://www.fabula.org/actualites/124670/profanity-redefining-the-limits-the-f-word-across-linguistics-translation-and-the-arts.html

7. Les nouvelles formes de la vulgarisation et de l’écriture du savoir, colloque organisé par A.‑I. François et S. Lecossais dans le cadre du projet LégiPop, Université Sorbonne Nouvelle, 15 juin 2018 ; Vulgariser les études littéraires et culturelles, 91e congrès de l’Acfas, organisé par K. Abadie, Université d’Ottawa, 13 mai 2024.

8. Voir notre bibliographie indicative infra.

9. Pour une proposition de typologie des « actes et états vulgaires », voir B. Buffon, Vulgarité et modernité, op. cit., p. 21 et suivantes.

10. D’Oronte ou d’Alceste, lequel, aux yeux du public de différentes époques, serait le plus vulgaire ? Alors que Zola et Hugo étaient perçus par un certain nombre de leurs contemporains, à travers leurs œuvres, comme des hommes d’une grande vulgarité, cela pourrait-il être encore le cas aujourd’hui, et pourquoi ? A-t-il existé, à certaines époques et chez certains publics, un goût pour la vulgarité, comme le suggère cette critique d’un spectateur, accordant au film Megalopolis (F. F. Coppola, 2024) la note de 9/10 : « Magnifique, démesuré et d’une vulgarité éclatante » (voir la critique en ligne : https://www.senscritique.com/film/megalopolis/critique/310787071) ?

11. Citons à titre d’exemple les films réalisés par le vulcanologue Haroun Tazieff, qui, non sans jouer sur le pathos, lui ont permis de faire connaître les volcans et leurs dangers, et d’obtenir les moyens financiers nécessaires à la création des premiers observatoires et laboratoires de vulcanologie.

12. On constate récemment un foisonnement des bandes dessinées documentaires ou de vulgarisation, dans des domaines aussi variés que l’histoire (Alcante, Bollée et D. Rodier, La Bombe), l’écologie (J.-M. Jancovici, Le Monde sans fin), l’économie (M. Goodwin, Economix), la biologie (L. Gonick, La Biologie en BD)…

13. Tel Y. Jeanneret qui, dans son ouvrage Écrire la science, formes et enjeux de la vulgarisation (PUF, 1994), envisage l’écrit de vulgarisation comme un genre littéraire à part entière.

14. Tel est le titre du premier chapitre de son essai Le Peuple à l’écrit. De Flaubert à Virginie Despentes, PU de Vincennes, 2019.

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE

Arts, langues vulgaires et vulgarité langagière

BIANCHI BENSIMON Nella, DARBORD Bernard, GOMEZ-GÉRAUD Marie-Christine (dir.), Le Choix du vulgaire. Espagne, France, Italie (XIIIe‑XVIe siècle), Paris, Classiques Garnier, 2015.

LUCKEN Christopher, SÉGUY Mireille (dir.), Grammaires du vulgaire. Normes et variations de la langue française, Saint-Denis, PU de Vincennes, 2003.

LUSIGNAN Serge, Parler vulgairement. Les intellectuels et la langue française aux XIIIe et XIVe siècles, Paris, J. Vrin, 1987.

PASOLINI Pier Paolo, La Langue vulgaire [1975], F. Ricci (trad.), Saint-Michel-de-Vax, La Lenteur, 2021.

WOLF Nelly, Le Peuple à l’écrit. De Flaubert à Virginie Despentes, PU de Vincennes, 2019.

Arts et vulgarité

BUFFON Bertrand, Vulgarité et modernité, Paris, Gallimard, 2019.

HUXLEY Aldous, De la vulgarité en littérature [1930], H. Sirven (trad.), Paris, L’Inventaire, 2009.

STAËL Germaine de, De la littérature [1800], G. Gengembre et J. Goldzink (éd.), Paris, Flammarion, « GF », 1991.

Arts et vulgarisation

BENSAUDE-VINCENT Bernadette, « Un public pour la science : l’essor de la vulgarisation au XIXe siècle », Réseaux, vol. 58, no 2, 1993, p. 47-66.

BENSAUDE-VINCENT Bernadette, RASMUSSEN Anne (dir.), La Science populaire dans la presse et l’édition (XIXe et XXe siècles), Paris, CNRS Éditions, 1997.

CHASSOT Fabrice, Le Dialogue scientifique au XVIIIe siècle. Postérité de Fontenelle et vulgarisation des sciences, Paris, Classiques Garnier, 2012.

COUROUAU Jean-François (dir.), Stratégies éditoriales et littérature de grande diffusion (XVIe‑XVIIe siècles), Littératures, no 72, 2015.

DELLA CASA Martina, MONTI Enrico, MUSINOVA Tatiana (dir.), Traduire la littérature grand public et la vulgarisation, Paris, Orizons, 2024.

JEANNERET Yves, Écrire la science. Formes et enjeux de la vulgarisation, Paris, PUF, 1994.

GIACOMOTTO-CHARRA Violaine, SILVI Christine (dir.), Lire, choisir, écrire. La vulgarisation des savoirs du Moyen Âge à la Renaissance, Paris, École des Chartes, 2014. Disponible en ligne : https://books.openedition.org/enc/4022

MOUNIER Pascale, RABAEY Hélène (dir.), Stratégies d’élargissement du lectorat dans la fiction narrative, XVe et XVIe siècles, Paris, Classiques Garnier, 2021.

Vulgarisation et SHS

ALLEMAND Luc, « Vulgariser pour valoriser les sciences humaines et sociales », Mélanges de la Casa de Velázquez, vol. 46, no 1, 2016, p. 251-255.

BURAWOY Michael, « Pour la sociologie publique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 176-177, nos 1-2, 2009, p. 121-144.

LAISNEY Vincent, Les Tribulations d’un chercheur en littérature, Paris, CNRS Éditions, 2025.