Actualité
Appels à contributions
Réceptions contemporaines des littératures arabes et turques en France (Saint-Étienne)

Réceptions contemporaines des littératures arabes et turques en France (Saint-Étienne)

« Réceptions contemporaines des littératures arabes et turques en France »-

Appel à communications – Colloque international

Colloque organisé les 26 et 27 septembre 2024

Université Jean Monnet, Saint-Étienne

Les littératures arabes et turques ont longtemps souffert, dans leur réception française, d’une très faible visibilité, à l’exception d’œuvres anciennes appartenant au patrimoine classique, tels les qasida préislamiques ou les diwan turcs. En effet, jusqu’aux années 1980, l’effort de traduction de la littérature arabe en France porte avant tout sur les œuvres du passé, ou dites « classiques » (contes, poèmes préislamiques), au détriment des textes contemporains [1]. Le même constat s’applique pour la littérature turque qui, durant la première moitié du XXe siècle, est perçue à l’aune de clichés littéraires (le plus tenace étant celui d’un « peuple de poètes »), au détriment de la prose contemporaine, délaissée par la critique et la traduction. Même après la fondation de la République turque, cette littérature reste une illustre inconnue en France : moins d’une dizaine d'œuvres de Turquie sont traduites vers le français jusqu’en 1950 [2]. Les traductions du poète internationaliste Nâzım Hikmet, puis des romanciers réalistes aux sensibilités socialistes comme Yachar Kemal et Mahmud Makal, cristallisent l’imaginaire d’une littérature turque engagée. Cette surpolitisation est commune à la réception des littératures arabes en France, notamment pendant les années 1970, au rythme d’évènements politiques comme le conflit israélo-palestinien ou la guerre du Liban, qui donnent une coloration politiquement engagée à cette première réception [3].

Ces deux littératures connaissent un regain d’intérêt dans le champ littéraire français au cours des années 1980. La remise du prix Nobel de littérature à Naguib Mafhouz, écrivain égyptien, en 1988, témoigne d’une reconnaissance (tardive) des productions arabophones contemporaines sur la scène littéraire internationale. Les traductions de l’arabe vers le français se diversifient et se tournent vers des œuvres plus actuelles, tout en maintenant une certaine conception passéiste des textes et des auteurs. De même, au début des années 2000, une révolution intervient dans la réception de la littérature turque en France, marquée par l’arrivée d’Orhan Pamuk sur la scène littéraire, qui s’affirme d’emblée comme un romancier à vocation internationale. Ce rayonnement est consacré par son obtention du prix Nobel en 2006, qui crée un engouement pour l’ensemble de la production turque, encouragé par des politiques volontaristes de promotion de la littérature turque à l’étranger par la Turquie [4].

Dès la première moitié des années 2000, de nouvelles voix littéraires turques se font ainsi connaître en France : émergence de voix féminines contestataires (Oya Baydar, Asli Erdogan, Elif Shafak, Sema Kaygusuz), d’une littérature de la migration (Emine Sevgi Özdamar, Mahir Güven), d’auteurs kurdes et LGBT (Murathan Mungan), disponibles en français et qui bénéficient aussi d’une reconnaissance internationale. Les littératures arabes, telles qu’elles sont diffusées aujourd’hui en France, présentent aussi une plus grande diversité de voix, tant francophones qu’arabophones (Salah al-Hamdani, Charif Majdalani, Yasmine Khlat, Omar Youssef Souleimane, Jadd Hilal, Samar Yazbek, Karim Kattan, Yasmine Chami, Maïssa Bey, Leïla Sebbar) et se révèlent davantage visibles et reconnues, moins soumises aux clichés qui pèsent sur leur réception depuis trois siècles. Toutefois, il serait intéressant de voir dans quelle mesure la diffusion de ces œuvres reste encore marquée par une forme d’orientalisme latent qui irait, soit du côté du conte, du merveilleux, du mystère, soit du côté du témoignage, de l’urgence, de l’engagement à travers la figure de « l’écrivain-journaliste » [5]. Il s’agira ainsi de poursuivre la piste ouverte par Richard Jacquemond au sujet de la littérature arabe, selon laquelle « la domination de la lecture ethnographique et/ou politique de cette littérature [est en] partage avec d’autres littératures dominées », en proposant une comparaison des réceptions des littératures turques et arabes en France. 

Ce colloque s’inscrit à ce titre dans le champ des études littéraires de réception, définies par Yves Chevrel au seuil des années 1990 comme une « discipline en voie de constitution » [6]. En trente ans, ce champ d’étude s’est néanmoins imposé dans le paysage des études littéraires, et en particulier au sein des recherches comparatistes [7]. La vaste reconfiguration des approches disciplinaires et la diversification des supports et des cas d’étude ont permis de dépasser un certain « binarisme » (l’étude de la réception d’un·e auteur·ice dans un pays étranger) pour évoluer vers des « modèles triangulaires, voire multipolaires » [8]. Le projet de ce colloque est donc de s’inscrire dans cette dynamique afin de questionner dans une approche comparatiste les réceptions contrastées des littératures arabes et turques en France. Loin d’être homogènes et de suivre une chronologie similaire, les réceptions des littératures turques et des pays arabes en France sont néanmoins marquées du même sceau de l’exotisation. Ce sont des littératures sur lesquelles un regard orientaliste réducteur est facilement porté par les relais éditoriaux, médiatiques et critiques en France, quoique cette perception stéréotypée s’exprime de façon plus subtile et insidieuse aujourd’hui. L’objectif est ainsi de mettre en lumière les contrastes, mais aussi les similitudes dans la réception de ces littératures qui ont pour point commun d’être perçues comme venues d’« Orient » [9] dans le champ littéraire français.

Ce colloque a aussi pour but de renverser la perspective traditionnelle des études de réception sur ces aires culturelles du sud de la Méditerranée, alors que les études sur « l’influence » des lettres françaises sur les littératures turques et arabes constituent un domaine davantage exploré, symptomatique de l’échange littéraire inégal à l’œuvre [10]. La hiérarchie entre espace source et espace cible est ainsi renversée à la faveur d’un décentrement qui place la réception française en position d’objet face au sujet des littératures turques et arabes. Il s’agit ainsi de proposer un renouvellement de la réflexion sur les réceptions des littératures dites des « marges » de la Méditerranée en France. En effet, si les études de réception des littératures arabes ont une certaine épaisseur bibliographique, les mêmes ressources ne sont pas disponibles au sujet de la littérature turque, et encore moins dans le domaine de l’extrême contemporain, au sujet duquel une réactualisation est nécessaire. Ce colloque s’inscrit dans une logique résolument interdisciplinaire, en mobilisant à la fois différents champs des études littéraires (littérature comparée, littérature française et francophone), ainsi que différentes disciplines des sciences humaines et sociales (sociologie de la littérature, histoire de la littérature, sociocritique). Afin d’ancrer ce colloque dans une approche à la fois transdisciplinaire et transnationale, des chercheur·ses expert·es des champs littéraires et de la sociologie de la littérature des pays arabes et de la Turquie seront aussi spécialement invité·es à cette manifestation. Il s’agira de mettre en perspective de façon multidirectionnelle les effets de la réception française sur les espaces littéraires sources, afin d’étudier les politiques traductives, mais aussi les stratégies et les postures aussi bien auctoriales qu’éditoriales à l’œuvre. 

Les propositions seront libres de s’inscrire dans ces perspectives ou dans les pistes énumérées ci-dessous : 

-       Les stratégies et postures d’écrivain·es pour négocier leur réception et leur visibilité dans le champ littéraire français.

-       Les stratégies éditoriales : choix de collection, de présentation de l’œuvre et de l’auteur·e, paratexte.

-       Le rôle du public au sens large dans l’évolution ou le maintien d’un certain imaginaire lié à ces littératures : lecteurs-amateurs, la critique, les médias (émissions TV, radio, magazines littéraires, compte-rendu de lecture).

-       Le choix de la langue d’expression :

      • observer les différences entre auteur·ices francophones et arabophones ou turcophones dans la réception de leurs œuvres en France.

      • s’intéresser aux figures d’écrivain·e bilingues ou plurilingues : quelle partie de l’œuvre est éditée en France ? 

-       Les choix de traduction : 

      • s’intéresser aux politiques de traduction actuelles des littératures turques et arabes en France.

      • proposer une analyse quantitative : combien d’ouvrages traduits par an, quel·les sont les auteur·ices et/ou les nationalités privilégié·es [11].

-       Études de réception comparées : 

      • des réceptions de littératures turques et arabes en France afin d’en évaluer les similitudes et les divergences. 

      • des réceptions de littératures du Maghreb et du Machrek 

      • des réceptions des littératures francophones et arabophones/turcophones

Les propositions de communication, d’environ 500 mots, assorties d’un titre et de quelques lignes de présentation bio-bibliographique, seront à envoyer par courriel au plus tard le vendredi 17 mai 2024 à l’adresse suivante : colloquereceptions@gmail.com 

Le colloque se tiendra les 26 et 27 septembre 2024 à l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne. Après évaluation des propositions par le comité scientifique, les notifications d’acceptation seront communiquées sous quatre semaines.

— 

Comité d’organisation

Noémie Cadeau, ECLLA, Université Jean Monnet, Saint-Étienne.

Camille Lotz, RiRRa21, Université Paul-Valéry, Montpellier 3.

 

Comité scientifique

Yves Clavaron : PR spécialiste de littératures postcoloniales à l’UJM.

Maxime Del Fiol : PR spécialiste littératures francophones à l'UPV Montpellier 3.

Elise Duclos : Docteure en littérature comparée de l’Université Paris 10 – Nanterre.

Timour Muhidine : MCF en langue et littérature turques à l’INALCO.

 

Suggestions bibliographiques 

Aboul-Fotouh Anas, La Réception de la littérature arabe traduite en France après le prix Nobel 1988, thèse dirigée par Jean-Yves Tadié, Université Paris-Sorbonne, 2004. 

Arnoux-Farnoux Lucile, Hermetet Anne-Rachel, Questions de réception, Poétiques comparatistes, Nîmes, Lucie Édition, 2009.

Banoun Bernard, Chevrel Yves, Poulin Isabelle (dir.), Histoire des traductions en langue française : XXe siècle, 1914-2000, Paris, Verdier, 2019.

Brouillette Sarah, Postcolonial Writers in the Global Literary Marketplace, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2007.

Casanova Pascale, La République mondiale des Lettres [1999], Paris, Points, coll. « Points Essais », 2008.

Duclos Élise, Orhan Pamuk et la littérature mondiale, Paris, Éditions Petra, 2017.

Hernando de Larramendi Miguel et Pérez Cañada Luis Miguel (dir.), La traducción de literatura árabe cotemporánea : antes y después de Naguib Mahfuz, Cuenca, Ediciones de la Universidad de Castilla-La Mancha, 2000.

Gauvin Lise, Écrire pour qui ? L’écrivain francophone et ses publics, Paris, Karthala, 2007.

Gürsel, Nedim, « Bibliographie : “La littérature turque en France” », Europe, vol. 61, n° 655, 1983, p. 140‑142.

Huggan Graham, The Postcolonial Exotic: Marketing the Margins, Londres/New York, Routledge, 2002.

Jacquemond Richard, « Les flux de traduction entre le français et l’arabe depuis les années 1980 : un reflet des relations culturelles », dans Gisèle Sapiro (dir.), Translatio : Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, Paris, CNRS Éditions, coll. « Culture et société », 2016, p. 347‑369.

Leonhardt Santini Maud, Paris, Librairie arabe, Marseille, Éditions Parenthèses/MMSH, 2006.

Leperlier Tristan, Algérie, les écrivains dans la décennie noire, Paris, CNRS éditions, 2018.

Mardam Bey Farouk (dir.), France-Arabie. Bibliographie sélective des ouvrages français disponibles sur le monde arabe, Paris, ADPF-Ministère des Affaires étrangères, 2005.

Martini-Valat Colette, Ouali Alami Abdallah, La Francophonie arabe : pour une approche de la littérature arabe francophone, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2005.

Muhidine, Timour, Istanbul rive gauche, Paris, CNRS éditions, 2019.

Pinhas Luc, Éditer dans l’espace francophone : législation, diffusion, distribution et commercialisation du livre, Paris, Alliance des éditeurs indépendants, 2005.

Saïd Edward W., L'Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1980. 

Notes 

[1] Isabelle Poulain, Bernard Banoun, « Fictions en prose » dans Bernard Banoun, Yves Chevrel, Isabelle Poulin (dir.), Histoire des traductions en langue française : XXe siècle, 1914-2000, Paris, Verdier, 2019, p. 805.

[2] Timour Muhidine, « La littérature turque en français : un mariage de raison », Bureau international de l’édition française, 2010. URL : https://www.bief.org/Publication-3116-Article/La-litterature-turque-en-francais-un-mariage-de-raison.html, page consultée le 08 août 2023.

[3] Richard Jacquemond, « Les flux de traduction entre le français et l’arabe depuis les années 1980 : un reflet des relations culturelles » dans Gisèle Sapiro (dir.), Translatio : Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, Paris, CNRS Éditions, coll. « Culture et société », 2016.

[4] Élise Duclos, Orhan Pamuk et la littérature mondiale, Paris, Éditions Petra, 2017, p. 117-121. Sur l’effet du Prix Nobel de Pamuk sur l’ensemble de la réception de la littérature turque en France, se référer aux pages 100-104.

[5] Maud Leonhardt Santini, Paris, Librairie arabe, Marseille, Éditions Parenthèses/MMSH, 2006, p. 57. 

[6] Yves Chevrel, « Les études de réception », Précis de littérature comparée, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Hors collection », 1989, p. 177.

[7] Lucile Arnoux-Farnoux, Anne-Rachel Hermetet, Questions de réception, Poétiques comparatistes, Nîmes, Lucie Édition, 2009.

[8] Anne-Rachel Hermetet, « Note sur les études de réception à l’heure de la mondialisation », Fabula / Les colloques, « Accuser réception », URL : http://www.fabula.org/colloques/document6571.php, page consultée le 08 août 2023.

[9] Edward Saïd, L'Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1980. 

[10] Gül Mete-Yuva, La Littérature turque et ses sources françaises, Paris, Éditions L’Harmattan, 2006. 

[11] Une étude quantitative précise des traductions en langue française est livrée dans l’ouvrage Translatio : Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation dirigé par Gisèle Sapiro, ainsi que dans les chapitres IX à XII de L’Histoire des traductions en langue française : XXe siècle. Une actualisation pour constater les évolutions ou les formes d’inertie depuis le tournant des années 2020 pourrait cependant être apportée.