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D’une beauté trouble et mêlée : réflexions sur l’impureté de l’expérience esthétique (revue Pistes)

D’une beauté trouble et mêlée : réflexions sur l’impureté de l’expérience esthétique (revue Pistes)

Publié le par Selina Follonier (Source : Thomas Morisset)

Revue Pistes : revue de philosophie contemporaine

D’une beauté trouble et mêlée : réflexions sur l’impureté de l’expérience esthétique

La tradition philosophique qualifie d’« esthétique » un certain mode du percevoir, caractérisé par sa rupture d’avec un rapport pratique au monde. Kant identifiait ainsi comme « barbare », impure ou réservée aux esprits « grossiers » toute satisfaction qui serait « mêlée » (d’attraits et d’émotions), « troublée » ou « interrompue » par des « sensations étrangères » (CFJ, § 13-14). Dans son sillage, l’esthétique a ainsi été soumise à la double injonction d’un isolement d’une part (un jugement esthétique n’est ni pratique, ni épistémique, ni moral) et d’une pureté d’autre part (si un jugement est médié par un intérêt il cesse d’être purement esthétique).

Bien que cette injonction à la pureté ait été largement amendée ou critiquée – notamment depuis Nietzsche –, elle perdure dans les théories esthétiques modernes et contemporaines, soit sous la forme d’une hiérarchisation (certaines expériences, du fait de leur impureté, seraient inférieures à d’autres), soit sous la forme d’une critériologie (il conviendrait de distinguer ce qui relève de l’esthétique de ce qui y est étranger). Cette axiologie peut porter tant sur les objets (l’art par opposition aux autres types de pratiques culturelles) que sur la qualité des expériences (l’expérience esthétique par opposition au divertissement). Or, si la dynamique de discrédit qui pèse sur les pratiques mineures ou populaires a déjà fait l’objet de nombreux travaux sociologiques, la valeur philosophique des expériences qui la sous-tendent reste à explorer : ce discrédit n’a-t-il pas pour origine un trouble dans l’expérience esthétique ?

C’est à l’exploration philosophique de ce trouble que ce dossier sera consacré, et ce selon une double perspective : d’une part, il conviendra de faire droit à un trouble interne à l’expérience esthétique en faisant valoir son « impureté constitutive » (M. Massin) en ce qu’elle est traversée par un grand nombre de jeux et de dynamiques différentes. Le domaine de l’esthétique ne saurait ainsi se fonder sur une pureté (au sens d’une homogénéité) de l’expérience. D’autre part et surtout, il s’agira d’interroger dans leur diversité les troubles susceptibles d’assaillir l’expérience esthétique depuis son dehors, mettant à mal sa pureté (au sens d’une clôture sur elle-même) en faisant émerger des expériences mêlées, proposant des réélaborations inédites de la relation au sensible et de nouvelles figures dans le paysage conceptuel de l’esthétique : le fan, le supporter, l’expert, le freak, le joueur, le fêtard, etc.

Dans ce dossier, nous nous attacherons prioritairement à l’analyse philosophique de pratiques qui engagent des expériences impures, afin d’interroger la pluralisation des formes, des expériences et des usages de la beauté, en refusant de la réduire à un modèle contemplatif qui ne pourrait être que dégradé, morcelé ou diverti. Il s’agit au contraire d’interroger les seuils et les limites de l’esthétique, non pas dans le sens de sa « vaporisation » (Y. Michaud) mais bien dans le sens de son enrichissement. Nous invitons les auteur·es à prendre en considération non seulement l’impureté imposée par l’objet considéré (la hachure temporelle imposée par la sérialité, la saturation perceptive induite par la fête foraine, l’appât du record stimulé par la salle d’arcades), mais aussi l’impureté projetée par le sujet dans le cadre de pratiques ou d’attitudes esthétiques spécifiques (récupération, appropriation ou identification, écoute en boucle, fascination biographique, syndrome de Stendhal, etc.).

Trois axes de réflexions, non exhaustifs, et que les articles pourront mêler, sont proposés :

1. L’expérience esthétique à l’épreuve de l’incarnation : Qu’advient-il d’une expérience esthétique qui soit s’adresse au corps (lorsqu’elle est mêlée d’envie ou d’effroi – comme dans le cas d’un film relevant des body genres (L. Williams)), soit exige sa totale implication pour être pleinement éprouvée (qu’il s’agisse de l’effort du sportif ou de l’abandon du fêtard) ? Les connotations directement érotiques fréquemment associées au terme de beauté ne nous enjoignent-elles pas à penser ce concept comme médié par des rapports de classe, de race et de genre, et donc par des enjeux de pouvoir ? Comment évaluer les énoncés esthétiques portant sur la beauté de corps objectivés par le male gaze, ou au contraire se subjectivant par un travail sur leur identité de genre (C. Froidevaux-Metterie) ?

2. L’expérience esthétique à l’épreuve du divertissement : S’il n’est pas question de verser dans un « poptimisme » (J. Rosen) naïf, ce dossier se penchera sur les pratiques et les attitudes esthétiques induites par des œuvres explicitement créées en vue du divertissement. Il s’agira également d’étudier l’émergence de médias spécifiquement liés aux nécessités du divertissement de masse (sérialité, intermédialité, clips, VJing, etc.). Plus généralement on s’interrogera sur tout ce qui échappe à la figure de l’esthète : comment l’expérience esthétique se transforme-t-elle en consommation culturelle, en hobby, ou simplement en toile de fond enjolivant l’expérience quotidienne ?

3. L’expérience esthétique à l’épreuve du collectif : Ce dossier s’intéressera également d’une part au devenir de l’expérience esthétique lorsque son advenue est conditionnée par la présence d’un groupe ou d’une foule qui influence la perception des sujets (la foule rendue présente à elle-même dans le concert, la fête, la rencontre sportive ou encore le meeting), et d’autre part à la création ou au renforcement de communautés par le moyen de l’expérience esthétique (goûts minoritaires, expériences de communion).

Modalités

Les propositions de contribution, d’environ 4000 à 6000 caractères espace compris (hors notice biographique), devront être envoyées avant le 25 octobre 2022 aux deux adresses suivantes : thomasmercier568@gmail.com et thomas.morisset@outlook.fr.

Les notifications d’acceptation ou de refus seront transmises au plus tard le 5 novembre 2022.

Pour les propositions retenues, les articles, d’environ 40 000 caractères espaces compris, seront à rendre pour le 25 février 2023. Tous les articles seront ensuite soumis à une procédure de relecture en double-aveugle.

La parution du numéro est prévue pour début 2024.

Direction du numéro :

Thomas Mercier-Bellevue (Doctorant – Sorbonne-Université / Centre Victor Basch)

Thomas Morisset (Maître de conférences – Université Côte d’Azur / CRHI)