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La foule dans les arts et la littérature (Revue À l’Épreuve n°9)

La foule dans les arts et la littérature (Revue À l’Épreuve n°9)

Publié le par Université de Lausanne (Source : Revue À l’Épreuve )

                                                                                       La foule dans les arts et la littérature 

Revue À l’Épreuve n°9 

Formée en un instant, dispersée en une seconde, difficilement dénombrable à l’œil nu, facilement reconnaissable en un regard, la foule renferme ses paradoxes et ses mystères. Qu’on la définisse comme un groupe d’individus ou un collectif, qu’on l’associe au peuple ou qu’on la considère comme une masse (d’)anonyme(s), elle semble échapper à toute définition stable et unanime, comme le révèlent les nombreuses tentatives de délimitation du terme. 

Cette notion a suscité une effervescence critique et définitoire à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. La foule, pour Gustave Le Bon, revêt une dimension psychologique. Elle désigne « une agglomération d’hommes [qui] possède des caractères forts différents de ceux de chaque individu qui la compose. [...] Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l’unité mentale des foules1 ». Dans une approche socio-anthropologique, Vincent Rubio la conçoit comme entité abstraite, dont les multiples représentations littéraires et artistiques renferment la même vision figée d’un être sui generis

Face à la diversité des définitions et des perspectives théoriques, la foule se trouve parfois assimilée à d’autres concepts, en particulier le peuple, mais aussi le public et la communauté. De plus, elle demeure d’une part, un objet de recherche fascinant, qui se caractérise par des contours insaisissables, et d’autre part, elle constitue un véritable topos, qui n’a jamais cessé de traverser les disciplines artistiques comme littéraires. Par conséquent, cet appel ne souhaite pas imposer une conception restrictive de la foule mais au contraire la penser à travers sa polysémie. Il est ouvert aux approches transversales et transéculaires ; les contributions pourront s’inspirer des axes suggérés ci-dessous, ou s’en écarter. 

1. Individu et collectif

Qui voit la foule, qui la raconte ? L’expérience du bain de foule est souvent vécue et rapportée par un héros ou une héroïne. Dès lors, comment penser l’articulation du singulier et du collectif ? 

L’individu et la foule 
La foule peut être représentée en creux, par un effet de resserrement sur un individu noyé dans la masse, sur son malaise et sa solitude. La dichotomie est alors celle d’un personnage inadapté et solitaire contre un collectif dans lequel il peine à se reconnaître. C’est une tension que les arts ont matérialisée à plusieurs reprises, notamment par un recours à la focalisation interne qui exacerbe la dimension oppressante de la foule. Très récemment, on peut penser à la manière dont la cinéaste française Justine Triet a filmé, dans La Bataille de Solférino (2013), la confrontation d’un personnage fictif à la foule réelle du second tour de l’élection présidentielle française de mai 2012. Cette mise en scène, au sens premier du terme, contribue à ce que Louis Séguin appelle une « esthétique de la mise en péril, de la crise totalisée2 ». Deux échelles de « conflit » se dessinent : d’une part au sein même d’une foule dont l’homogénéité peut être remise en question ; d’autre part entre cette foule et un individu qui refuse d’en faire partie. Ce refus peut mener, paradoxalement, à la constitution de regroupements marginaux, hors-la-loi, séditieux, sous le signe d’une violence contestataire. Le film Joker de Todd Phillips met en scène un anti-héros rejeté, isolé, désocialisé. Son intervention télévisée catalyse un violent mouvement antisystème dont le masque clownesque constitue un signe de reconnaissance et participe à anonymiser encore davantage les individus. 

Polyphonie : les voix de la foule 
La foule possède-t-elle une voix ? Dans de nombreux romans du XIXe siècle, par exemple ceux de Victor Hugo, la foule, souvent associée au peuple, se voit attribuer des caractéristiques épiques, par sa violence, son grondement, son ampleur et, aussi, sa polyphonie. Florence Goyet propose de voir dans ce dernier aspect le principe central de l’épopée moderne attentive aux vaincus de l’histoire, à celles et ceux qui demeurent dans l’ombre. On retrouve cette tendance dans certains recueils et poèmes publiés dans le seconde moitié du XXe siècle (« L’aube des dalles » de Tahar Ben Jelloun, Paysages humains de Nazim Hikmet, Le Soleil se meurt d’Abdellatif Laâbi, « À l’Aéroport d’Athènes » de Mahmoud Darwich), cherchant à faire entendre des « voix également valides3 », celles des dominés, de la foule des anonymes laissés-pour-compte, au sein de textes dialogiques, narratifs ou épiques. La foule semble ainsi avoir une fonction de déstabilisation des représentations du pouvoir, de contestation des récits officiels, grâce à son caractère de subversion énonciative, de contradictions internes, de conflits. La polyphonie des foules trouve un lieu d’expression et de questionnement privilégié au théâtre et à l’opéra : brouhaha, cri, juxtaposition de paroles, ombres projetées, haut-parleurs, sont autant de façon de rendre présente la multitude. 

La question de la polyphonie amène également à interroger d’autres représentations de la foule, notamment à travers la réflexion bakhtinienne du carnaval et de la fête populaire comme moment subversif de renversement des valeurs et des hiérarchies sociales. Bakhtine insiste sur les enjeux de liberté et d’égalité autorisés par ces moments de liesse. Il serait intéressant d’interroger le caractère transgressif de la fête populaire et carnavalesque, à travers la question de la corporéité de la foule, de sa présence physique dans l’espace public. Cet aspect rejoint l’idée de spectacle et de mise en scène, que la foule soit spectatrice (pulsion scopique) ou actrice (chorégraphie, danses, flashmob). 

2. Représentations, enjeux, symboles et métaphores 

Comment la foule est-elle représentée ? À quel(s) imaginaire(s) renvoie-t-elle ? Quelles métaphores convoque-t-elle ? À quelles comparaisons donne-t-elle lieu ? Parmi ses représentations phares, en particulier dans la littérature, figure celle de la foule comme marée ou vague humaine, image qui fait appel à l’univers maritime. 

Lame de fond d’un seul tenant, la foule peut donc aussi revêtir l’aspect d’une menace inarrêtable, incommensurable et, surtout, sauvage et indomptable. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette entité : si elle est constituée de plusieurs êtres humains qui, par choix ou par contrainte, font société, elle peut également représenter une forme de régression vers la bestialité la plus totale. L’estrangement de l’individu par rapport à la foule est alors à son paroxysme : il fait face, d’une part, à une masse qui menace son intégrité physique et mentale, et d’autre part, à une expression de son propre refoulé, devenir primitif se manifestant sous la forme d’une sauvagerie et d’une altérité radicales. C’est un aspect que l’on retrouve de façon explicite, voire schématique, dans le cinéma de genre. Les films d’horreur et de science-fiction mettent en scène des mouvements massifs de population qui finissent par se confondre avec les menaces que représentent extra-terrestres et zombies (War of the Worlds de Steven Spielberg, World War Z de Marc Forster). On voit donc en quoi une approche de la foule en tant qu’Autre primaire et mortel peut s’avérer fertile. 

Si la foule possède ce potentiel métaphorique, ce pouvoir d’illusion, autrement dit, si la foule fascine en raison de son apparence mouvante ou menaçante, elle peut aussi faire l’objet d’un trucage, d’une falsification. L’on peut penser notamment à des photographies en trompe-l’œil de meetings politiques, qui, grâce à une prise de vue rapprochée sur un petit groupe d’individus, crée l’illusion d’une foule. 

Depuis la fin des années 1980, les progrès techniques et le perfectionnement des effets spéciaux (images de synthèse, usage de l’intelligence artificielle, logiciels de modélisation) offrent de nouvelles possibilités visuelles et artistiques qui nous amènent à interroger la place du figurant à l’écran et sur scène. Cette question se révèle en effet cruciale dès lors que l’on s’intéresse aux arts du spectacle vivant, du théâtre à l’opéra en passant par la danse, mais concerne également les arts de la captation du réel que sont la photographie et le cinéma. Le caractère massif de la foule peut, dans certaines productions, justifier l’emploi d’un grand nombre de personnes pour la matérialiser – c’est vrai de la plupart des mastodontes musicaux de Broadway, parmi lesquels The Lion King (Allers & Mecchi, 1997), adaptation du film d’animation du même nom des studios Disney. Dans ces cas-là, la foule est à la fois ce que l’on représente et ce que l’on déploie sous les yeux du public. À l’inverse, des metteurs en scène comme Erwin Piscator ont recours à la diffusion de films, où les images, substituts du décor, renforcent l’illusion d’une foule là où il n’y a qu’une surface de projection. La foule projetée est aussi un enjeu de cinéma qui a trouvé un sens particulier depuis l’avènement de l’image numérique, d’abord à Hollywood puis petit à petit dans la production mondiale. D’un péplum à l’autre (voir le Ben-Hur (1959) de William Wyler et son remake de 2016), progrès technologique oblige, la représentation de la foule n’intègre pas les mêmes enjeux esthétiques et techniques : on voit bien que le degré d’illusion et de simulation est un élément-clé des arts visuels, et pourra constituer une approche heuristique du sujet. 

3. Mouvement et espace public 

Dans quel(s) lieu(x) la foule se réunit-elle ? Où déambule-t-elle ? Quel parcours emprunte-t-elle ? Comment la foule occupe-t-elle l’espace public ? 

La foule ayant pour caractéristique d’occuper un lieu concret (rue, foire, salle de concert, festival, etc.), l’on pourra interroger le rôle joué par l’espace. En effet, si la foule est porteuse d’imaginaires, les zones et les secteurs qu’elle envahit, qu’elle traverse, peuvent également être investis de symboles. C’est même parfois à partir du passage ou du stationnement d’une foule que se forgent des imaginaires autour d’un lieu. Dans bon nombre de fictions médiévales, historiques ou dystopiques (Game of Thrones de George R. R. Martin, Hunger Games de Suzanne Collins, The Scarlet Letter de Nathaniel Hawthorne), les centres-villes et les grandes esplanades se convertissent en de véritables tribunaux populaires, où justice est faite en place publique. Qu’elle soit envisagée comme tortionnaire, justicière ou révolutionnaire, la foule incarne un fantasme de revendications sociales et politiques (Les Misérables de Victor Hugo, « Iambes, l’émeute » d’Auguste Barbier, Un pays qui se tient sage de David Dufresne). Par ailleurs, la foule participe à la création de l’espace public, elle le révèle tout en se confondant avec lui. 

Cette occupation de l’espace public, s’il convient de l’étudier à travers le regard d’auteur.ices et d’artistes, ne saurait nous faire oublier que la foule nous intéresse aussi en ce qu’elle reçoit les œuvres d’art. Le lectorat, le spectatorat, ou de manière plus large et transversale, le public, constituent une foule dont l’interaction avec les œuvres est déterminante à plusieurs titres. La foule, en tant qu’audience, peut de fait donner des sens et des raisons d’être multiples à l’art, et par là même en fournir les conditions de possibilité : performances, art in situ, arts de la rue, etc. sont autant de nouvelles pratiques invitant les passant.es à se constituer en foule éphémère de spectateurs.trices. Les technologies actuelles offrent également des outils intéressants et innovants pour penser la foule et la vivre, que ce soit dans les jeux vidéo ou la réalité virtuelle (Emergence VR réalisé par Universal Everything, Humanity développé par THA Limited).

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Les propositions de contribution, d’environ 500 mots, assorties d’un titre et de quelques lignes de présentation bio-bibliographique, seront à envoyer par courriel au plus tard le 20 juin 2022 à l’adresse suivante : revue.alepreuve@gmail.com

Après évaluation des propositions par le comité scientifique, les notifications d’acceptation seront communiquées sous six semaines. Les articles devront être remis avant le 5 décembre pour une publication sur le site de la revue À l’épreuve : https://alepreuve.org/. Les articles ne devront pas excéder 45 000 signes (espaces compris). 



Comité de rédaction 

Guilhem Billaudel, Camille Lotz, Jade Pétrault (Université Paul Valéry Montpellier 3, RiRRa21)



Comité scientifique 

Valérie Arrault, Guillaume Boulangé, Guilherme Carvalho, Vincent Deville, Claire Ducournau, Philippe Goudard, Matthieu Letourneux, Catherine Nesci, Yvan Nommick, Guillaume Pinson, Didier Plassard, David Roche, Corinne Saminadayar-Perrin, Maxime Scheinfeigel, Catherine Soulier, Marie-Ève Thérenty 

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Suggestions bibliographiques 

Bakhtine Mikhaïl, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, coll. «Tel», 1987. 

Bakhtine Mikhaïl, L'Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, trad. Andrée Robel, Paris, Gallimard, 1970. 

Barrows Susanna, Distorting Mirrors : Visions of the Crowd in Late Nineteenth-Century France, New Haven, Yale University Press, 1981. 

Bon Gustave (Le), Psychologie des foules [1895], Paris, Éditions Félix Alcan, 1905, https://www.infoamerica.org/documentos_pdf/lebon2.pdf

Dubor Françoise, Drouet Pascale (dir.), La Foule au théâtre, in Cahiers FoReLLIS - Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l'Image et de la Scène [En ligne], 04 | 2015, https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr:443/cahiersforell/index.php?id=273

Moscovici Serge, L’Âge des foules, Paris, Fayard, 2005.

Moussaid Mehdi, Fouloscopie : ce que la foule dit de nous, Paris, J’ai lu, 2021. 

Paul Jean-Marie (dir.), La Foule : mythes et figures, de la Révolution à aujourd'hui [en ligne], Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, http://books.openedition.org/pur/34612

Pearl Lydie, Que veut la foule ? : Art et représentation, Paris, Éditions L’Harmattan, 2005. 

Plasseraud Emmanuel et Pisano Giusy, L’Art des foules : théories de la réception filmique comme phénomène collectif en France, Villeneuve-d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2011. 

Polledri Claudia, « Mélissa Pilon, Foules – qu’est-ce qu’une foule ? Une nouvelle approche de l’image photojournalistique », Ciel variable : art, photo, médias, culture, n°114, 2020, p. 40-49, https://www.erudit.org/en/journals/cv/2020-n114-cv05185/92877ac/

Sand Shlomo, « 1895. Les images, les foules et le cinéma », Le Mouvement social [en ligne], n°172, 1995, p. 7-19. 

Sorlin Pierre, « Des corps sans visages : ce que le cinéma fait avec les foules », Images des corps / Corps des images au cinéma [en ligne], édité par Jérôme Game, ENS Éditions, 2019, p. 195-219, http://books.openedition.org/enseditions/9107

Tran Van Troi (dir.), Foules, événements, affects, in Conserveries mémorielles. Revue transdisciplinaire [en ligne], #8, 2010, https://journals.openedition.org/cm/685

Tratner Michael, Crowd Scenes: Movies and Mass Politics, New York, Fordham University Press, 2008.

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1 Le Bon Gustave, Psychologie des foules [1895], Paris, Édition Félix Alcan, 1905, p. 18, https://www.infoamerica.org/documentos_pdf/lebon2.pdf

2 Séguin Louis, « Chambre sur rue », Transfuge, n°70, mars 2020, https://www.transfuge.fr/2020/03/19/la-bataille-de-solferino/.

3 Goyet Florence, « L’Épopée (seconde partie) », SFLGC [en ligne], « Bibliothèque comparatiste », publié le 01/09/2009, https://sflgc.org/bibliotheque/goyet-florence-lepopee-seconde-partie/. Voir également les travaux menés dans le Recueil ouvert de l’université de Grenoble : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/projet-epopee/.