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René Depestre (1926-) : un centenaire marqué par les circulations, l’engagement et l'imaginaire caribéen

René Depestre (1926-) : un centenaire marqué par les circulations, l’engagement et l'imaginaire caribéen

Me voici

citoyen des Antilles

tout vibrant de joie païenne

je vole à la conquête des bastilles nouvelles.

dans les champs ensoleillés j’engrange

des moissons d’humanité

j’interroge le passé

je récuse le présent

je dis oui à l’avenir

tout mon être aspire au soleil.

René Depestre, poème « Me Voici », Étincelles (1945)

À l’occasion du centenaire de la naissance de l'écrivain René Depestre, ce colloque organisé à l’Université Paris-Est Créteil, propose de (re)visiter son œuvre située au croisement de la poésie, du roman, de la nouvelle et de l’essai critique. Ce colloque invitera les chercheur·se·s à s’interroger sur la portée de l'œuvre depestrienne à l’époque contemporaine. Quels regards nouveaux la critique contemporaine peut-elle porter sur cette traversée littéraire du siècle ? Figure majeure de la littérature haïtienne et caribéenne des XXᵉ et XXIᵉ siècles, René Depestre a nourri des positions critiques et des engagements liés au communisme, à Haïti et à la Négritude entre autres, en dialogue avec Césaire et Senghor. Il développe ainsi une écriture révolutionnaire qui marronne et se fonde sur les héritages et circulations culturelles entre l’Amérique, l’Afrique et l’Europe pour dessiner sa vision singulière du paysage national haïtien. Pour son centenaire, le monde de la recherche salue ce parcours artistique important, notamment avec la réédition de son œuvre poétique complète, Rage de vivre, chez Seghers, et relit son œuvre à l’aune des problématiques actuelles. Le numéro d’Interculturel Francophonies qui lui a été récemment dédié1 en est un exemple, intégrant les études de genre comme le fait l’article de J.Couti, la traductologie comme dans les propositions de M.Fučíková et A.Gurrieri ou encore l’écopoétique avec celle de J.Poinsot.

Né à Jacmel en 1926, R. Depestre est contraint très tôt au départ, qu’il refuse de voir comme un exil. Il a construit une trajectoire politique et littéraire profondément marquée par les circulations intellectuelles et géographiques — d’Haïti en France, en passant par Cuba et l’Europe de l’Est. Cette mobilité et ce croisement des savoirs ont nourri un regard à la fois complexe et intimiste. En relation avec les écrivains et critiques de son temps, l’auteur est notamment au cœur d’une relecture de la Négritude dont il critique une forme d’essentialisation raciale dans Bonjour et Adieu à la Négritude (1980). En valorisant au contraire la multitude des expériences humaines et les identités métisses, il se perçoit lui-même comme un « homme-banian » nourri par un enchevêtrement de racines2 et fonde grâce à sa poésie un nouvel universel basé sur l’appel à la « tendresse ». Déçu par les écoles de pensée aussi bien littéraires que politiques, suite à l’échec communiste, il s’éloigne dès lors de toute « coterie ». Si R. Depestre refuse de s’associer à un courant nommé, avec les auteurs et critiques de la Caraïbe, il admet que l’on rapproche  son esthétique de la pensée d’Edgar Morin et de la Créolisation3. Existe-il alors un modèle purement depestrien de rapport moderne et postcolonial au monde ? Comment situer l'œuvre de l'auteur et ses nombreuses références au vaudou haïtien, à l’Afrique et à la culture occidentale, face à la pensée de la Créolité4, ou à l’aune de nouvelles théories de l’identité afro-descendante comme celle du sentiment de perte chez Saidiya Hartman (2006), ou de l’identité afropéenne de Léonora Miano (2020) ?

L’écriture de R. Depestre mêle des registres poétiques, des références culturelles, des perspectives autobiographiques et des positions politiques. L’aspect moderne de cette écriture se situe à la fois dans la révolte et dans le perpétuel mouvement, comme le décrit Bernard Delpêche (2005, 158). « L’écriture-magouille » du poète est fondée sur l’expérience de « déplacement de sens » des mots vécus, et d’autre part, des mots rencontrés lors de la circulation linguistique entre le créole haïtien, l’espagnol et le français. La présence du créole chez René Depestre comme « vivier de métaphores »5 a été souvent étudiée mais des zones d’ombre persistent sur la place qu’occupent la sphère culturelle cubaine et la langue espagnole dans son œuvre. On pense notamment à la thèse de Yopane Thiao qui étudie en miroir le développement d’une identité africaine dans les textes de R. Depestre et de Nicolás Guillén. La position de l'auteur vis-à-vis de sa période cubaine semble paradoxale : dans la préface de son Anthologie Personnelle (1993), il montre une volonté de rupture nette6, mais il cherche aussi à l’intégrer à son œuvre comme il le confie dans une interview avec Paul Miller. Les propositions de communication qui prêteront une attention particulière à son rôle de poète, de traducteur et d’animateur culturel à Cuba seront appréciées.

Enfin, un autre fil rouge de l’écriture de R. Depestre mérite de susciter de nouvelles lectures, celui de « l’érotisme solaire ». En écho à la « tendresse » qui définit sa philosophie, l’érotisme de l’auteur se veut une expérience structurelle du rapport au monde, grâce au « géolibertinage »7. Comme l’analyse Ilda Tomas dans Indomptable Depestre (2017), le corps de la femme ouvre à la jouissance créatrice, à la joie et à la « rage de vivre ». Cependant la délectation esthétique et politique offerte par la « femme-jardin » a pu être interprétée depuis longtemps comme un motif sexiste chez ce poète, qui se défend d’une volonté machiste (Dayan, 1993, Zarotti 1998). Des études sur les représentations du féminin chez R. Depestre, comme celle proposée par Anne Marty (2017), restent encore à formuler, en regard de l’émergence des études de genre. Quelle agentivité les personnages féminins possèdent-ils dans son œuvre romanesque ? La femme est-elle réduite au rôle de muse ou peut-elle prétendre à un rôle plus complexe ? Quelles évolutions ont pu émerger dans l'œuvre d’un auteur conscient des changements sociaux de l’époque contemporaine ?

À travers ces différents registres, son œuvre pose une question centrale : comment penser la relation entre création poétique, mémoires culturelles et engagement politique dans les sociétés post-coloniales ? L’opacité de certains motifs explorés par l’auteur, la densité symbolique de ses images et la coexistence de positions idéologiques parfois mouvantes invitent à renouveler les lectures critiques de son travail.

Ce colloque souhaite ainsi ouvrir un espace de discussion autour de plusieurs axes possibles (mais non exhaustifs) :

  • Poétique de l’opacité et imaginaire caribéen : en quoi l’opacité qu’on retrouve chez R.Depestre communique-t-elle avec la définition proposée par Glissant (1990) ? Sous quelles formes l’opacité se présente dans l'œuvre depestrienne ? Comment la symbolique de l’identité d’homme « banian » défendue par R.Depestre dialogue avec d’autres géographies traversées par des identités multiples ? Quelles réponses son œuvre apporte-t-elle à l’expérience de non-appartenance partagée par les Amériques ?
  • Surréalisme et écriture du merveilleux : de quelle manière l’auteur s’imprègne-t-il des outils d’un mouvement artistique européen comme moyen de construction de l’identité haïtienne ? Comment la présence massive du Vaudou chez R.Depestre infléchit-elle les héritages littéraires et artistiques du surréalisme et du réalisme merveilleux ?
  • Négritude, ancrage national et décolonialité : filiations, dialogues et prises de distance avec le mouvement initié notamment par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. En quoi le sentiment de déception de R.Depestre face à la dictature Duvaliériste a-t-il contribué à son retrait face à la Négritude ? Comment la rupture avec la Négritude permet-elle à la poétique de R.Depestre de se lier à d’autres réalités complexes telles que celles du Brésil, de Cuba, des États-Unis, etc ? Peut-on décrire la littérature de R.Depestre comme une littérature-monde ?
  • Le Vaudou et le sacré : y a-t-il une forme d’agentivité corporelle présentée par l’auteur à travers le Vaudou ? L’auteur met-il en place une dissonance ou résonance  entre le profane et le sacré dans son œuvre ?
  • Sexualité, érotisme et « tendresse » : à quels enjeux politiques se nouent l’expérience sensuelle et la tendresse depestriennes ? Quelles réponses et échos peut trouver cette philosophie, née du corps érotisé de la femme, dans la littérature contemporaine, notamment écrite par des femmes ? Comment les chercheur·se·s contemporains révisent-ils leur positionnement face à l’érotisme depestrien et le regard qu’il implique sur les femmes ?
  • Exil, diaspora et mémoire d’Haïti : comment ce « nomade enraciné » construit-il ou reconstruit-il son rapport à sa moitié d’île ? La critique perçoit un imaginaire du retour dans son œuvre : y a-t-il un manque ou une nostalgie d’Haïti chez R.Depestre malgré ses racines mobiles ?
  • Engagement politique, révolution et marronnage : comment la poésie depestrienne reflète-t-elle l’évolution des idéaux de l’auteur, notamment vis-à-vis du communisme ? Quelle est l’originalité de son engagement antiraciste, notamment dans son développement à l’époque cubaine ? Quelles variations de sens connait le marronnage sous la plume de R.Depestre, entre ancrage historique haïtien, définition d’une poétique en lien avec l’Afrique et définition de soi ?
  • Circulation, déplacement et traduction : outre son rapport à la francophonie et la mobilisation d’un plurilinguisme dans ses textes, l'œuvre de R.Depestre rayonne à l’échelle internationale. Il fut traduit en espagnol à Cuba, en l’Italie, comme le montrent les travaux d’Alessandro Constantini (2014) et d’Alba Pessini (2022), mais aussi en tchèque, en japonais et en portugais entre autres, comme en attestent ses archives. Quelle réception son œuvre a-t-elle eu à l’étranger ? Quels auteurs inspire-t-il ?
  • Autobiographie et écriture intime : dans quelle mesure la somme de ses écrits diffracte des images du poète, donnant lieu à une « poétisation du registre autobiographique » (Parisot, 2018) et quelles images ces fragments constituent-ils ? Comment la récente publication des journaux de R.Depestre à Cuba renouvelle-t-elle notre compréhension de l'écriture de l’intime chez cet auteur ?
  • Intertextualité et polyphonie : en quoi les jeux de dédicace, d’épigraphe et de citations font-ils de son œuvre un espace de transbordement et de transmission, à travers la pluralité des perspectives et la circulation des voix ? 

En réunissant chercheurs et chercheuses de différents parcours et disciplines, ce colloque ambitionne de contribuer à une relecture collective d’un corpus qui demeure essentiel pour comprendre les dynamiques esthétiques et politiques de la littérature caribéenne contemporaine.

Modalités de soumission 

Les propositions de communication comprenant un résumé de 400 mots maximum et une courte bibliographie indicative, rédigées en français et assorties d’une notice bio-bibliographique, sont à envoyer avant le 15 juin 2026 à l’adresse : colloquedepestre2026@outlook.fr. Le comité d’organisation ne pourra pas financer le déplacement ni l'hébergement des participants.

Notification des réponses  :  15 septembre 2026.

Dates du colloque : 19 et 20 novembre 2026. 

Format : en présentiel. Communication de 20 minutes suivie de 10 minutes de discussion. 

Lieu : Campus Centre de l’Université Paris-Est Créteil : 61 avenue du Général de Gaulle, 94000 Créteil  

Comité d’organisation : Margaux Andriss, doctorante laboratoire LIS UR 4395 ; Hannah Rios, doctorante EUR FRAPP et LIS UR 4395.

Comité scientifique : Florian Alix (Université Paris-Sorbonne), Romuald Fonkoua (Université Paris-Sorbonne), Fred Lafortune (Boston University), Yolaine Parisot (Université Paris-Est Créteil), Dieulermesson Petit Frère (Université Paris-Est Créteil), Mirline Pierre (Université Paris-Est Créteil), Françoise Simasotchi (Université Paris 8), Anne Teulade (Université Paris-Est Créteil).

1 Sara Del Rossi. (dir.) « René Depestre, de la lumière face à la barbarie ». Interculturel Francophonies, Vol. 47. Lecce: Alliance française, 2025.

2 Corinne Blanchaud, « René Depestre, l’homme-banian ou les tribulations du “Tout en un” ». Haïti Enjeux d’écriture (Saint-Denis: Presses universitaires de Vincennes, 2013), p.53-73.

3 Idem.

4 Voir Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, Éloge de la créolité (Paris: Gallimard, 1989); et  Édouard Glissant, Poétique 4 Traité du tout-monde. (Paris: Gallimard, 1997).

5 Lise Gauvin, « Deux fers au feu, René Depestre » dans L’écrivain francophone à la croisée des langues, entretiens (Paris: Karthala, Lettres du Sud, 2009), p.90. 

6 René Depestre, Rage de vivre, œuvres poétiques complètes (Paris: Seghers, 2025), p. 500 : « En “poète noir” de la caraïbe qui “y a cru”, et, durant un exil sans fin, y a engagé son corps et son âme, je ressens profondément ma part de culpabilité et de responsabilité dans la tragédie du mouvement communisme international ». 

7 Pour une définition du « géolibertinage » voir : « Mémoires du géolibertinage », dans René Depestre, Alléluia pour une femme jardin (Paris: Gallimard, 1981), p. 121.

Références indicatives 

Bernabé, Jean, Chamoiseau, Patrick et Confiant, Raphaël. Éloge de la créolité. Paris: Gallimard, 1989.

Blanchaud, Corinne. «René Depestre, l’homme-banian ou les tribulations du “Tout en un”». Haïti Enjeux d’écriture. Saint-Denis : Presses universitaires de Vincennes, 2013.

Cauvin, Gaëlle. « Le journal de René Depestre peut-il faire œuvre ?  ». Continents manuscrits, N°19, 2022. 

Ciprut, Marie-Andrée.  « Identité banian de la Caraïbe : formation, transformations et expansion dans les diversités ». Sens-Dessous, N°13, 2014. p.35-48. 

Costantini, Alessandro. « Cinquante ans de regards sur la littérature d’Haïti (les traductions italiennes de 1948 à 1998) » dans Interfrancophonies, Numéro “Mélanges”, 2014.

Couffon, Claude. René Depestre. Paris: Seghers, Poètes d'aujourd'hui, 1986. 

Delpêche, Bernard. Magouille d’une esthétique: René Depestre et le Vodou. Paris: Caractères, 2005. 

Depestre, René. Bonjour et adieu à la négritude. Paris: Robert Laffont, 1980.

Depestre, René. Alléluia pour une femme jardin. Paris: Gallimard, 1981.

Depestre, René. « Les métamorphoses de la négritude en Amérique ». Présence Africaine, N° 75, 1970. p.19-33. 

Depestre, René. « Réponse à Aimé Césaire : (Introduction à un art poétique haïtien) ». Présence Africaine, N°165-166, 2002. p.225-242.

Depestre, René. Rage de vivre, œuvres poétiques complètes. Paris: Seghers, 2025.

Del Rossi, Sara. (dir.) « René Depestre, de la lumière face à la barbarie ». Interculturel Francophonies, Vol. 47. Lecce: Alliance française, 2025. 

Gauvin, Lise. « Deux fers au feu, René Depestre » dans L’écrivain francophone à la croisée des langues, entretiens. Paris: Karthala, Lettres du Sud, 2009.

Glissant, Édouard. Poétique de la Relation. Poétique III. Paris: Gallimard, 1990.

______________. Poétique, 4. Traité du tout-monde. Paris: Gallimard, 1997.

Hartman, Saidiya. À perte de mère. Sur les routes atlantiques de l’esclavage, [2006] trad. fr. M. Soumahoro. Paris: Éditions Brook, 2023.

Joqueviel-Bourjea, Marie et Bonhomme, Béatrice. René Depestre, le soleil devant. Paris: Hermann, 2015.

Leconte, Frantz A. René Depestre, du chaos haïtien à la tendresse debout. Paris: L'Harmattan, 2016.

Leiner, Jacqueline. « René Depestre ou du surréalisme comme moyen d’accès à l’identité haïtienne ». Romanische Forschungen 89, N°1, 1977. p. 37–50. 

Marty, Anne. « La représentation du féminin romanesque chez René Depestre » dans La littérature haïtienne dans la modernité. Paris: Karthala, 2017. p.166-175.

Miano, Léonora. Afropéa, Utopie post-occidentale et post-raciste. Paris: Grasset, 2020.

Miller, Paul B., « Un cubano mas?: An Interview with Rene Depestre about his Cuban Experience ». Afro Hispanic Review, Vol.34, N°2, 2015.

Parisot, Yolaine. Regards littéraires haïtiens : cristallisations de la fiction-monde. Paris: Classiques Garnier, Bibliothèques francophones, 2018 

Pessini, Alba. « La littérature haïtienne en Italie : diffusion, réception et enjeux (2004-20) ». Il Tolomeo, N° 24, 2022. p.145-158.

Tomas, Ilda et Bonhomme, Béatrice. Indomptable Depestre. Paris: Hermann, 2017.

Thiao, Yopane. « La quête de l’identité africaine à travers les œuvres de René Depestre et Nicolas Guillen ». Thèse de doctorat, Université Paris Nanterre, 2002. 

Zarotti, Sonia et Depestre, René. « Entretien avec René Depestre ». Francofonia, N° 34, 1998. p. 113–18.