Revue À L’épreuve, n° 13
Bien que l’histoire des arts soit souvent racontée à partir d’œuvres « réussies » et de formes accomplies, les pratiques artistiques sont aussi traversées par des moments d’échec, qui peuvent devenir des lieux privilégiés de réflexions esthétiques et critiques. Penser l’échec suppose d’interroger les normes auxquelles il se rapporte, car il ne peut être appréhendé indépendamment des régimes de réussite ou de fonctionnalité qui structurent habituellement les pratiques artistiques et médiatiques. Les notions d’erreur, d’accident, de bug ou encore de glitch, renvoient à des régimes distincts de défaillance, allant du dysfonctionnement technique involontaire à des formes esthétisées intentionnelles de perturbation. C’est dans cet espace de tension que se situe l’échec tel qu’il est envisagé ici. Dans cet appel à contribution, « l’échec » peut ainsi désigner aussi bien l’apparition d’erreurs techniques (pannes, bugs, glitches), que des formes intentionnelles ou non de ratage[1] dans toute discipline artistique[2].
Les œuvres marquées par l’échec traversent les arts depuis des siècles et ont été revendiquées dans les avant-gardes du xxᵉ siècle. Aujourd’hui, elles occupent une place très visible et signifiante dans les cultures médiatiques. Inachèvement, flous, artefacts numériques, bugs, fichiers corrompus, pellicules rayées, erreurs d’impression, pixellisations, et autres formes d’anomalies sont devenues des opérateurs esthétiques qui perturbent les régimes de perception habituels. Différent·es artistes et chercheur·euses ont accordé une attention croissante aux formes créatives de l’échec. Kim Cascone évoque une « esthétique de l’échec[3]», désignant l’intégration de dysfonctionnements techniques comme matériaux de création dans la musique électronique, tandis que Sara Jane Bailes a théorisé l’échec dans le cadre des performances artistiques et des représentations théâtrales[4]. Malgré cet intérêt croissant depuis une vingtaine d’années pour les formes créatives de l’échec, la notion reste à interroger dans une perspective interdisciplinaire et transmédiale. Cet appel propose d’explorer les manières de penser l’échec non comme un défaut, mais comme un opérateur esthétique, critique et heuristique dans les arts et les médias.
Axe 1 – L’échec comme révélateur du médium
Rosa Menkman définit le glitch[5] comme une « rupture d’un flux […] qui se traduit par un accident ou une erreur perçue[6] ». Les glitches apparaissent comme des formes de matérialité indisciplinée qui viendraient interrompre un flux, rendant la machine perceptible. Ces bugs révèlent alors les processus invisibles qui sous-tendent les dispositifs techniques. Dès lors, l'échec est à la fois esthétique – fragmenté et parcellaire – mais relève aussi de la fragilité et de l’instabilité intrinsèque des supports médiatiques et artistiques. Cette instabilité est aujourd’hui frappante dans les systèmes d’intelligence artificielle générative qui produisent de nouvelles formes d’anomalies (déformations morphologiques, incohérences spatiales, textuelles, etc.). Dans un contexte marqué par l’idéologie de la fluidité numérique et par les imaginaires d’immatérialité associés au capitalisme numérique[7], l’esthétique de l’échec peut en effet interrompre l’illusion d’un système apparemment fonctionnel.
Les contributions pourront explorer l’échec comme révélateur des processus de médiation, ainsi que la manière dont il met en évidence l’instabilité ontologique des supports. Il serait également intéressant de questionner le rôle de l’échec dans les relations entre intention humaine et opérations computationnelles, notamment dans les systèmes d’IA générative. Seront bienvenues les propositions portant sur la dimension critique de l’échec, notamment face aux imaginaires de transparence et de perfection technologique.
Axe 2 – L’échec comme moteur de création
Dans divers courants artistiques, l’imperfection n’est pas perçue comme un défaut, mais comme une ressource capable de générer de nouvelles expériences esthétiques. L’échec renverse les normes traditionnelles de beauté et constitue une stratégie sémiotique permettant de produire de nouvelles couches d’interprétation. En introduisant une rupture perceptive, l’échec déplace l’objet médiatique ou artistique hors de son fonctionnement habituel. Cela peut créer un effet d’étrangeté invitant le public à reconfigurer son expérience esthétique à partir de matériaux fragmentés ou altérés, desquels peuvent émerger différentes formes poétiques. Le glitch peut ainsi être envisagé comme une continuité des gestes critiques des avant-gardes du xxᵉ siècle (dadaïsme, surréalisme ou autres formes d’anti-art[8]), qui contestent les normes esthétiques dominantes et explorent les potentiels créatifs de l’erreur et du hasard. En littérature, Samuel Beckett a fait de l’échec un principe poétique, « Rater encore. Rater mieux[9]», ainsi que Franz Kafka[10] ou Emil Cioran[11].
En dégradant des œuvres préexistantes, certain·es artistes en proposent des réinterprétations totales : l’échec devient une valeur ajoutée qui transforme une œuvre en une autre. Comme exemples non exhaustifs, des œuvres comme JPEGged Mona Lisa de Luciano Testi Paul (2002) qui altère numériquement La Joconde[13], les interventions du collectif jodi[14] sur des jeux vidéo qu’iels rendent injouables, les nombreuses reprises musicales dans des styles alternatifs, ou encore le cut-up[15] en littérature, montrent que la dégradation peut devenir un procédé de création, et renouveler les modes de lecture d’œuvres préexistantes.
Les propositions pourront ainsi porter sur des œuvres qui mobilisent l’échec, le dysfonctionnement ou l’imperfection comme principe créatif ou poétique. Seront appréciées les propositions portant des études de cas de transformation, de détournement d’œuvres préexistantes par la dégradation. Les réflexions concernant l’échec « en direct », dans les représentations scéniques[16] ou encore les émissions télévisées, et stream en ligne, sont également encouragées.
Axe 3 – Circulation et récupération d’une esthétique de l’échec
Si l’échec a longtemps été mobilisé comme stratégie critique dans les pratiques artistiques expérimentales, sa diffusion dans la culture populaire contemporaine soulève de nouvelles questions. Clips musicaux, cinéma grand public, publicité, séries, jeux vidéo, design graphique ou interfaces numériques mobilisent de plus en plus des matériaux fragmentés ou des effets de distorsions. Des productions grand public, comme le clip de Welcome To Heartbreak de Kanye West (2009), ont contribué à populariser ces effets visuels, particulièrement présents dans la science-fiction, la dystopie, l’horreur, et plus récemment dans l’analog horror sur Internet. Cette circulation s’inscrit dans une transformation plus large des sensibilités culturelles à l’ère du numérique et soulève des questionnements concernant la manière dont des gestes critiques issus des avant-gardes peuvent être transformés par les logiques de production culturelle et marchande. Cette diffusion d’une « esthétique de l’échec[17] » dans la culture populaire ne signifie pas pour autant l’épuisement de sa dimension critique, on peut envisager qu’elle se reconfigure dans d’autres champs d’analyse, notamment dans les approches qui interrogent les questions d’identité et de genre[18]. L’échec peut ainsi être envisagé comme une forme d’expression postmoderne traduisant les perturbations épistémologiques de l’ère contemporaine.
Les contributions pourront porter sur la diffusion d’un art de l’échec dans la culture de masse ; les usages politiques et critiques de l’échec en relation avec des questions sociales (identité, genre, etc.) ; les imaginaires contemporains de la défaillance technologique dans le cinéma, les séries ou les jeux-vidéos de science-fiction et d’horreur.
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Informations pratiques
Les propositions de contribution, d’environ 500 mots, assorties d’un titre et de quelques lignes de présentation bio-bibliographique, seront à envoyer par courriel avant le 15 juin 2026 à l’adresse suivante : revue.alepreuve@gmail.com.
Après évaluation des propositions par le comité scientifique, les notifications d’acceptation seront communiquées sous six semaines. Les articles devront être remis avant le 15 novembre 2026 pour une publication le 1er février 2027 sur le site de la revue À L’épreuve. Les articles ne devront pas excéder 45 000 signes (espaces comprises).
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Comité de rédaction :
Camille Mas, Jessica Novarino, Nathanaëlle Le Pors
Comité scientifique :
Valérie Arrault, Guillaume Boulangé, Guilherme Carvalho, Vincent Deville, Claire Ducournau, Philippe Goudard, Matthieu Letourneux, Catherine Nesci, Yvan Nommick, Guillaume Pinson, Didier Plassard, David Roche, Corinne Saminadayar-Perrin, Maxime Scheinfeigel, Catherine Soulier, Marie-Ève Thérenty.
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Suggestions bibliographiques :
Akmeşe, Zuhal, « The Aesthetics of Imperfection: A Theoretical Evaluation of the Meaning Layers of Glitch Aesthetics in Communication Design and Cinema », CINEJ Cinema Journal, vol. 13, n°2, 2020, pp. 813-844.
D'Autreppe, Emmanuel et Sordat, Marie, « Le spectre de l’échec. De l’impossibilité du ratage en photographie », Captures, vol.9, n°1, dossier « Esthétique du ratage », mai 2024. En ligne sur : https://archive.nt2.uqam.ca/revuecaptures-org/node/7372/index.html
Bailes, Sara Jane, Performance Theatre and the Poetics of Failure, Londres, Routledge, 2011.
Baudou, Estelle, Coulon, Aurélie et Rioual, Quentin (dir.), Agôn, n°9, « Rater », 2021. En ligne sur : https://journals.openedition.org/agon/8300
Bayard, Pierre, Comment améliorer les œuvres ratées ?, Paris, Les éditions de Minuit, 2000.
Betancourt, Michael, Glitch Art in Theory and Practice: Critical Failures and Post-Digital Aesthetic, Londres, Routledge, 2016.
Bolter, Jay, et Grusin, Richard, Remediation: Understanding New Media, Cambridge, MIT Press, 1999.
Burroughs, William S. et Gysin, Brion, Œuvre croisée, Paris, Flammarion, 1976.
Carré, Alice et Métais-Chastanier, Barbara (dir.), Agôn, n°2, « Accident », 2009. En ligne sur : https://journals.openedition.org/agon/8725
Cascone, Kim, « The Aesthetic of Failure: Post-Digital Tendencies in Contemporary Computer Music », Computer Music Journal, vol. 24, n°4, 2000, pp. 12-18.
Chun, Wendy Hui Kyong, Programmed Visions, Cambridge, MIT Press, 2011.
Durafour, Jean-Michel, « Dreyer, l’homme aux ratages », Captures, vol. 9, n°1, dossier « Esthétique du ratage », 2024. En ligne sur : https://archive.nt2.uqam.ca/revuecaptures-org/node/7372/index.html
Halberstam, Jack, The Queer Art of Failure, Durham, Duke University Press, 2011.
Hamers, Jeremy, Jousten, Lison, Monvoisin, Frédéric et Tomasovic, Dick (dir.), « Esthétique du ratage », Captures, vol. 9, n°1, 2024. En ligne sur : https://archive.nt2.uqam.ca/revuecaptures-org/node/7372/index.html
Maurin, Frédéric (dir.), Théâtre/Public, n°141, « Échouer », mai-juin 1998.
Menkman, Rosa, The Glitch Moment(um), Amsterdam, Institute of Network Cultures, 2011.
Pellerin, Pierre-Antoine, « L’art de l’échec : repères historiques et enjeux critiques », Revue française d’études américaines, n°163, « L’art de l’échec », 2020. En ligne sur : https://shs.cairn.info/revue-francaise-d-etudes-americaines-2020-2-page-3?lang=fr
Richter, Hans, Dada: Art and Anti-Art, Londres, Thames & Hudson, 1965.
Russell, Legacy, Glitch Feminism: A Manifesto, Londres/New York, Verso, 2020.
Virilio, Paul, L’accident originel, Paris, Galilée, 2005.
Zukerfeld, Mariano, Knowledge in the Age of Digital Capitalism, Londres, Westminster University Press, 2018.
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[1] Voir : Jeremy Hamers, Lison Jousten, Frédéric Monvoisin & Dick Tomasovic (dirs.), « Esthétique du ratage », Captures, vol.9, n°1, 2024.
[2] L’échec est donc considéré dans cet appel comme un phénomène esthétique, et non comme indicateur de l’insuccès ou de la non-rentabilité d’une œuvre.
[3] Kim Cascone, « The Aesthetic of Failure: Post-Digital Tendencies in Contemporary Computer Music », Computer Music Journal, n°24, vol.4, 2000, pp. 12-18.
[4] Sara Jane Bailes, Performance Theatre and the Poetics of Failure, Londres, Routledge, 2011.
[5] Le glitch pouvant être associé à une trace perceptible d’échec.
[6] Rosa Menkman, The Glitch Moment(um), Amsterdam, Institute of Network Cultures, 2011, p. 9. [traduction personnelle]
[7] Sur le concept de capitalisme numérique, voir notamment Mariano Zukerfeld, Knowledge in the Age of Digital Capitalism, Londres, Westminster University Press, 2018.
[8] Au sujet de l’« anti-art » dans le contexte des avant-gardes dadaïstes, voir Hans Richter, Dada : Art and Anti-Art, Londres, Thames & Hudson, 1965.
[9] Samuel Beckett, Cap au pire, traduit de l’anglais par Edith Fournier, Paris, Les éditions de minuit, 1991, p. 8.
[10] Voir notamment ce qu’écrit Walter Benjamin au sujet de l’échec, véritable pierre angulaire de l'œuvre kafkaïenne : Walter Benjamin, Sur Kafka, édition, présentation et traduction par Christophe David et Alexandra Richter, Caen, Nous, 2015.
[11] Voir notamment Sader Idoudi, « Poétique de l’échec chez Cioran », Post-scriptum, n°39, mai 2011. En ligne sur : https://post-scriptum.org/numeros/la-figure-du-rate/poetique-de-l-echec-chez-cioran
[12] Voir Paul Virilio, L’accident originel, Paris, Galilée, 2005.
[13] La transformation de l’œuvre de Léonard de Vinci s’inscrit d’ailleurs dans une tradition plus ancienne de détournement, dès 1887, Arthur Sapeck en proposait déjà une version parodique intitulée La Joconde fumant la pipe. Cette illustration s’inspire du mouvement du xixᵉ des « Arts Incohérents » qui pratiquait souvent la parodie et revendiquait déjà une forme d’imperfection artistique.
[14] Jodi ou jodi.org est un collectif d’artistes fondé en 1994. Ce collectif est connu notamment pour ses œuvres expérimentales qui transforment des logiciels, sites web et jeux-vidéos. Par exemple Untitled Game (jodi, 1996-2001) consiste en une dégradation du jeu Quake (id Software, 1996).
[15] Voir William Burroughs & Gysin Brion, Œuvre croisée, Paris, Flammarion, 1976.
[16] Notamment en danse contemporaine et dans le nouveau cirque, où le ratage vient déconstruire l’idéal de virtuosité et d’efficacité. Voir notamment Loïc Touzé et Anne Pellois, « Amplifier le désastre par la tentative du sauvetage même », Agôn, n°9, « Rater », 2021. De manière plus générale concernant les arts de la scène, où le ratage et l’accident sont des notions centrales, nous renvoyons aux numéro d’Agôn qui leur sont consacrés, ainsi qu’au dossier de Théâtre/Public sur l’échec : Alice Carré, Barbara Métais-Chastanier (dir.), Agôn, n°2, « Accident », 2009 ; Frédéric Maurin (dir.), Théâtre/Public, n°141, « Échouer », mai-juin 1998.
[17] Kim Casone, op.cit.
[18] Voir par exemple le concept de « Glitch Feminism » développé par Legacy Russell dans Glitch Feminism: A Manifesto, Londres/New York, Verso, 2020.