À plusieurs mains : Shakespeare et la création partagée / Multiple hands: Shakespeare and Collaborative Creation (Paris)
À plusieurs mains : Shakespeare et la création partagée
18-20 mars 2027, Paris, France
Dans Le songe d’une nuit d’été, les comédiens formulent leurs propres demandes au metteur en scène (« Écris-moi un prologue », demande Bottom), offrant par là-même un exemple particulièrement comique de travail d’équipe. Dans Hamlet, alors que le prince du Danemark s’apprête à passer à l’action, l’une de ses premières décisions consiste à coécrire Le Meurtre de Gonzague : « Peut-être pourriez-vous, au besoin, apprendre un discours d’une douzaine ou seize lignes que je rédigerais et que j’insérerais ? » (2.2.5.528-30). Ces deux cas illustrent les rouages de la pratique scénique du début de l’époque moderne, l’écriture à plusieurs mains étant alors monnaie courante.
Pourtant, le concept de dramaturge au singulier a longtemps perduré dans les études shakespeariennes, principalement en raison des orthodoxies largement répandues concernant la notion de propriété intellectuelle. Il faut attendre les années 1980 pour que les pratiques collaboratives soient largement reconnues, même si elles donnent toujours lieu à de vives controverses critiques. Ainsi, on sait aujourd’hui que Shakespeare a écrit au moins neuf pièces (et peut-être plus) en collaboration, à savoir Périclès, Les deux nobles cousins, Édouard III et Sir Thomas More, qui ne figurent pas dans l’in-folio de 1623, ainsi que Macbeth, Timon d’Athènes, Henri VIII, Titus Andronicus et la première partie d’Henri VI, cinq pièces quant à elles toutes publiées dans ce même in-folio. Le dramaturge a donc fréquemment composé avec d’autres (Thomas Middleton, George Peele, George Wilkins, ou John Fletcher, pour n’en citer que quelques-uns), en particulier en tout début et en toute fin carrière. Il fut loin d’être le seul.
L’année 2027 marquera en effet le 400e anniversaire de la mort de Thomas Middleton. Elle constitue à ce titre un moment particulièrement opportun pour redécouvrir les collaborations artistiques de la première modernité. Les critiques s’accordent désormais sur la participation de ce dramaturge à l’écriture de Macbeth, même si la question du nombre réel d’écrivains ayant contribué à la rédaction de la pièce reste ouverte. Le travail de Middleton est donc marqué du sceau de la création partagée : du début du XVIIe siècle jusqu’à sa mort, en 1627, il n’implique pas moins de dix de ses contemporains dans les textes qu’il propose au public.
Les débats qui se sont longtemps concentrés sur l’attribution de portions de texte à un individu en particulier ont pu, paradoxalement, renforcer le modèle de l’auteur unique que nous souhaitons interroger lors de ce congrès et, en fin de compte, n’ont pas toujours permis une réflexion plus globale sur la vitalité même des pratiques collaboratives. Leur diversité reste donc à explorer pleinement : l’interaction entre dramaturges et co-dramaturges, troupes de théâtre, scribes, scénographes, ou participants à des masques, caractérise un effort collectif dont la puissance créatrice mérite que l’on s’y attarde davantage.
Le voile n’est aujourd’hui pas entièrement levé sur les raisons pour lesquelles les artistes de la première modernité travaillaient ensemble. L’écriture partagée a pu être une nécessité économique pour Shakespeare et ses contemporains, en raison de la pression exercée par le rythme effréné des représentations de l’époque. Néanmoins, on peut aussi penser que les dramaturges contrôlaient leurs méthodes de travail bien plus qu’ils ne subissaient ce type de contrainte, et qu’ils choisissaient avec soin leurs partenaires d’écriture.
Aujourd’hui, la nature de ces synergies créatives continue donc à interroger. Les pratiques coopératives impliquent tantôt un travail simultané, tantôt des ajouts successifs, quand elles ne sous-tendent pas des tâches d’écriture parallèles ou des pratiques traductives. Certaines peuvent même être qualifiées de « posthumes », comme le montre la création des Psaumes par Philip puis par Mary Sidney après la mort de son frère en 1586. Dans un autre registre, on songera aussi aux recueils imprimés qui offraient au lecteur une sorte de dialogue factice entre différents auteurs, ou aux poèmes en forme d’éloges, qui révèlent une autre forme de collaboration fructueuse entre l’auteur du compliment et celui ou celle à qui il s’adresse. La poésie de la première modernité n’est donc pas épargnée par les pratiques collaboratives.
Le terme de « co-créativité » a récemment été proposé afin de mieux étudier l’interdépendance entre différents « agents » créatifs à l’œuvre. En effet, considérer la création plurielle simplement comme la somme de contributions individuelles est susceptible d’occulter nombre d’interactions fructueuses comme celles, par exemple, des compilateurs et des imprimeurs, ou des illustrateurs et des poètes. Songeons enfin aux pratiques de recyclage et d’emprunt, si nombreuses au théâtre, qui découlent elles aussi d’une forme de partenariat méritant d’être mieux prise en considération dans la recherche actuelle.
Quoi qu’il en soit, si la création partagée peut être comprise de multiples façons, elle implique toujours la présence de plusieurs mains qui, ensemble, concourent à produire une œuvre d’art, quel que soit le support utilisé. Cette pratique s’est en effet étendue à de multiples formes artistiques que ce congrès s’attachera à mettre en valeur. De nombreuses œuvres picturales de la première modernité anglaise montrent par exemple des traces d’interventions plurielles (le plus souvent celles d’un maître et de ses apprentis). On peut ici penser au célèbre « Portrait au Phoenix » (1575), ou aux miniatures commencées par Isaac Oliver et achevées après sa mort par son propre fils, Peter Oliver.
Le congrès visera donc à réexaminer toute la diversité des pratiques collaboratives à l’époque de Shakespeare. Parmi les nombreuses questions qui pourront être abordées, on peut citer les suivantes :
-Peut-on encore parler d’une singularité de l’écriture shakespearienne ?
-La co-écriture était-elle alors une forme d’écriture par défaut ?
-Quelles sont aujourd’hui les méthodes d’attribution utilisées pour attribuer des textes à leurs auteurs ?
-Dans quelle mesure la co-écriture s’aligne-t-elle partiellement avec les pratiques de l’intertextualité ou de l’inter-théâtralité ?
-Comment la création partagée stabilise-t-elle ou déstabilise-t-elle le sens d’une œuvre ?
-La composition à plusieurs mains nuit-elle à l’unité artistique ?
-Comment les pratiques collaboratives ont-elles été mise en lumière et questionnées dans les œuvres de la première modernité anglaise ?
-Comment, dans un contexte de pratiques collaboratives généralisées, peut-on expliquer les modèles privilégiant, à la même période, un auteur unique ?
-Quelles approches critiques se révèlent-elles utiles pour aborder la création à plusieurs au début de l’époque moderne ?
-Le rôle des mécènes peut-il être considéré comme une forme de pratique collaborative ?
-Comment cette dernière influence-t-elle la réaction des publics ?
-Les adaptations et les réappropriations contemporaines peuvent-elles être considérées comme d’authentiques œuvres collaboratives ?
Cette liste n’est bien sûr pas exhaustive. Nous accueillerons les contributions qui jettent un nouvel éclairage sur les pratiques de Shakespeare et de ses contemporains et qui explorent tous les aspects possibles de la pratique collaborative en lien avec la production littéraire et artistique de la première modernité anglaise.
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Nous attendons vos propositions de communication (titre, mots-clés et résumé de 300 mots) avant le 1er septembre2026, accompagnées d’une brève note bio-bibliographique, aux adresses suivantes :
societefrancaiseshakespeare@gmail.com ; johann.paccou@sorbonne-nouvelle.fr
Toute personne ayant envoyé une proposition recevra une réponse d’ici le 1er octobre 2026. Les communications ne devront pas dépasser 20 minutes. L’inscription est gratuite, mais les participants au colloque devront être affiliés à la SFS (pour plus de détails, voir notre site : https://www.societefrancaiseshakespeare.org/annuaire/adhesion-membership/).
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Multiple hands: Shakespeare and Collaborative Creation
18-20th March 2027, Paris (France)
In A Midsummer Night’s Dream, the players come with their own requests (“Write me a prologue”, Botttom asks), in a hilarious example of group-working. In Hamlet, as the Prince of Denmark gets ready to take action, one of his first decisions is to appoint himself as co-writer of The Murder of Gonzago: “You could, for a need, study a speech of some dozen or sixteen lines which I would set down and insert in’t, could you not?” (2.2.5.528-30). Both examples show the nuts and bolts of early modern stage practice, in which co-writing was commonplace.
Against all odds, the concept of single dramatic authorship has been an enduring one in Shakespeare studies, mostly because of the widespread existing orthodoxies about the notion of intellectual property. However, from the 1980s onwards, collaborative practices have been more and more widely acknowledged, though they gave rise to fierce critical controversies in some cases. We know today that Shakespeare wrote at least nine plays (and maybe more) in collaboration, namely Pericles, The Two Noble Kinsmen, Edward III and Sir Thomas More, not included in the Folio, as was well as Macbeth, Timon of Athens, Henry VIII, Titus Andronicus and 1 Henry VI, five plays published in the 1623 Folio. The playwright was thus a frequent collaborator (with Thomas Middleton, George Peele, George Wilkins, John Fletcher and others), especially at the beginning and at the end of his career, and he was far from being the only one.
2027 will mark the 400th anniversary of Thomas Middleton’s death, and seems an opportune moment to revisit the question of collaboration on the early modern stage. Critics now agree on his involvement in Macbeth, even though the question of how many hands were involved in the writing of the play remains an open one. Be that as it may, Middleton’s own work as a playwright and pamphleteer was highly collaborative: from the early seventeenth century to his death in 1627, he wrote with no fewer than ten of his contemporaries.
Arguably, the critical focus on attribution of portions of text to a particular individual paradoxically reinforces the model of single dramatic authorship and ultimately distracts from broader interrogation of collaborative and creative practices. The diversity of such practices thus remains to be fully explored: the interplay between playwrights and other authors, or between writers and playing companies, or scribes, or stage designers, or actors and masquers themselves, are all part of a team effort whose power should be scrutinized.
The reasons why early modern artists collaborated are not absolutely clear. Shared writing may have been an economic necessity for Shakespeare and his contemporaries because of the pressure of the performance schedule. However, others tend to think the playwrights fully controlled their working methods and thus carefully chose their collaborative partnerships.
Today, the nature of these creative synergies continues to be questioned. Cooperative practices could entail either simultaneous work or successive additions and corrections, parallel writing tasks or translations. They could also be posthumous, as Philip and Mary Sidney’s work on the Psalms shows. On a different note, while printed miscellanies offered the reader some sort of fake, or artificial, dialogue between different authors, commendatory poems are now often seen as yet another form of fruitful collaboration. Poetry was thus not wholly untouched by such practices.
Some have suggested the term “co-creativity” in order to study the interdependence of different creative agents as a model of creativity in itself. Considering multiple authorship simply as the sum of individual efforts may indeed hide the fruitful creative interactions between, for example, compilers and printers, or illustrators and poets. Recycling and borrowing practices, deeply characteristic of early modern drama, also entailed a form of authorial partnership worth reassessing today.
In fact, while the term “collaboration” can be understood in several ways, it always implies the presence of multiple hands producing an artwork, in whatever medium it may be. For collaboration did extend to multiple forms of art. Many pictorial works of the period, for example, show evidence of more than one hand (most often that of a master and his apprentices). One might think of the Phoenix Portrait (1575), or of the miniatures begun by Isaac Oliver and completed after his death by his son Peter Oliver.
This congress thus aims to reassess the variety of collaborative practices in Shakespeare’s time. Among the many questions which may be addressed are:
-How do collaborative practices qualify or alter our understanding of Shakespeare’s singularity?
-Was multiple authorship the default form of writing in Shakespeare’s era?
-What are the attribution methods used to assign parts of texts to writers?
-To what extent does co-writing align with intertextuality or intertheatricality?
-How did collaboration stabilize or destabilize meaning?
-Does collaboration prevent artistic unity?
-How were collaborative practices thematized and questioned in early modern works?
-How, in the context of widespread collaborative practices, can single-author models be explained?
-What critical approaches are most useful in approaching early modern collaborative authorship?
-Can the role of patrons be viewed as a form of collaboration?
-How does collaboration affect the reader/audience’s response?
-Can contemporary adaptations and reappropriations be considered as genuinely collaborative works?
This list, of course, is not exhaustive. We welcome contributions that focus on Shakespeare and his contemporaries and that investigate possible aspects of collaborative practice in connection with early modern literary and artistic production. Please send your paper proposal (paper title, keywords, and a 300-word abstract) by September 1st, 2026, together with a short bio-bibliographical note, to the following addresses:
societefrancaiseshakespeare@gmail.com ; johann.paccou@sorbonne-nouvelle.fr
Answers will be given on October 1st, 2026. Papers will be 20 minutes long and can be in English or in French. There are no registration fees, but please note that presenting a selected paper requires an active membership in the organizing society (for more details on how to become a member: https://www.societefrancaiseshakespeare.org/annuaire/adhesion-membership
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BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE / SELECTED BIBLIOGRAPHY
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