Filiations et généalogies dans les littératures françaises et francophones, XIXe–XXe s. (Nouvelle Revue Synergies Canada)
Les questions de filiation, qu’elles soient généalogiques, spirituelles, symboliques ou littéraires, constituent l’un des enjeux majeurs des littératures françaises et francophones des XIXe et XXe siècles (Viart, 1999 ; Bernard, 2007 ; Demanze, 2008 ; Balint et Imbert, 2019). À une époque marquée par la consolidation du roman familial bourgeois, la montée en puissance des discours scientifiques sur l’hérédité, et la professionnalisation du champ littéraire, la filiation devient à la fois matrice narrative et principe structurant de l’autorité auctoriale. Ce processus se prolonge dans le contexte postmoderne, où la crise des grandes narrations historiques comporte la recherche de nouveaux repères et la reconstitution, souvent à travers la fiction, de ses propres généalogies.
C’est surtout le rôle des pères en tant que dépositaires d’un récit familial lacunaire qui a été exploré par la critique (Viart, 2009). Le père incarne souvent la loi, la transmission, mais aussi la rupture ou le silence. Les récits contemporains de filiation ont ainsi mis en lumière les fractures généalogiques, les héritages impossibles ou les reconstructions mémorielles.
Cependant, cette focalisation sur la transmission paternelle tend à occulter d’autres formes de filiations. Il est possible de repenser le mécanisme de la filiation en se focalisant sur la restitution de la part des écrivain·e·s de leurs propres généalogies féminines (Beizer, 2009), qu’il s’agisse de mères, de grand-mères, de sœurs, de tantes, d’ancêtres invisibilisées, mais aussi de lignées symboliques d’autrices et de collaboratrices. En ce dernier cas, le paradigme à arbre de la filiation généalogique cède le pas à des liens rhizomiques, à une « antigénéalogie » (Deleuze, Guattari, 1980 : 18) où chaque membre du réseau joue contemporainement le rôle d’héritier·ère et de légataire d’un savoir en perpétuelle mutation. Penser la filiation de la perspective des femmes et autrices invite à reconsidérer les modes de transmission, les formes d’autorité et les dynamiques de reconnaissance dans le champ littéraire.
Dans cette perspective, nous accueillons des contributions qui examinent les liens familiaux aux XIXe et XXe siècles. Il s’agira notamment d’interroger :
- la représentation des filiations maternelles, féminines ou féministes dans les œuvres littéraires ;
- les stratégies de réappropriation ou de réécriture d’ascendances féminines et féministes ;
- les dynamiques de transmission intergénérationnelle entre autrices ;
- les couples d’écrivain·e·s et les collaborations familiales (époux, fratries, parenté élargie) ;
- la co-écriture, les signatures partagées, les effacements ou appropriations symboliques ;
- les tensions entre filiation biologique et filiation littéraire ;
- les généalogies choisies, adoptées ou reconstruites ;
- les archives, correspondances et pratiques éditoriales révélant des formes de collaboration intrafamiliale.
Les propositions pourront mobiliser des approches variées : études de genre, sociologie du champ littéraire, génétique textuelle, histoire culturelle, études mémorielles ou théories de la transmission.
En explorant ces généalogies et collaborations familiales, il s’agira de repenser la filiation non pas uniquement comme héritage vertical et patriarcal, mais comme réseau, constellation ou espace de négociation identitaire et esthétique.
Le numéro contiendra un sous-dossier qui portera particulièrement sur les liens familiaux et de collaboration existant entre Judith Cladel (1873-1958), autrice, dramaturge et historienne de l’art qui chevauche les XIXe et XXe siècles, et sa nièce Dominique Rolin (1913-2012), écrivaine franco-belge du XXe siècle.
La Nouvelle Revue Synergies Canada (NRSC) est une revue académique électronique en libre accès depuis 2013. Elle est publiée sur la plateforme Érudit, évaluée par les pairs, et publie des articles sur des sujets liés à la littérature, à la culture, à la linguistique et à la didactique des langues.
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Dates à retenir
Les personnes intéressées sont priées d’envoyer une proposition de 250 à 300 mots accompagnée de leur nom, adresse électronique et affiliation à mirvine@uoguelph.ca et mariafrancesca.ruggiero@unibo.it avant le 15 juillet 2026.
Les auteur.e.s des résumés retenus pour la remise de l’article seront informé.e.s avant le 30 juillet 2026.
Les articles complets de 4000 à 5000 mots devront être envoyés pour le 1er novembre 2026 et devront être téléchargés par le biais du processus de soumission en ligne de la revue à l'adresse suivante : https://journal.lib.uoguelph.ca/index.php/nrsc/about/submissions
Le numéro paraîtra en 2027.
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Bibliographie
Paul Aron, Cécile Vanderpelen-Diagre, « “Notre grande aînée” : Dominique Rolin et Judith Cladel », dans Maria Chiara Gnocchi (dir.), Nouveaux regards sur Dominique Rolin, Francofonia. Studi e ricerche sulle letterature di lingua francese, n. 68, printemps 2015, p. 15-37, .
Adina Balint, Patrick Imbert, « Représentations de la filiation dans les littératures francophone et autochtone du Canada dans le contexte des Amériques », Interfaces Brasil/Canadá, v. 19, n. 3, 2019, p. 39-56, .
Janet Beizer, Thinking through the Mothers : Reimagining Women’s Biographies, Ithaca, Cornell University Press, 2009.
Claudie Bernard, Penser la famille au XIXème siècle (1789-1870), Saint-Étienne, Presses universitaires de Saint-Étienne, 2007.
Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, Paris, Minuit, 1980.
Laurent Demanze, Encres orphelines : Pierre Bergounioux, Gérard Macé, Pierre Michon, Paris, José Corti, 2008.
Margot Irvine, « Une génération de transition : Judith Cladel, femme de lettres », dans Patrick Bergeron (dir.), Passées sous silence : Onze femmes écrivains à relire, « Pratiques et représentations », Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes, 2015, p. 63-76.
Margot Irvine, « Amitiés actives : deux lettres à Auguste Rodin », Épistolaire, n. 49, 2023, p. 43-54.
Margot Irvine, « Auguste Rodin, “Pygmalion et Galatée” et Judith Cladel (1873-1958) » dans Florence Fix, Corinne François-Denève (dir.), La Revanche de Galatée, Publications numériques du CÉRÉdI, « Les Carnets comparatistes du CÉRÉdI », n. 2, 2024, .
Dominique Rolin, L’Infini chez soi, Bruxelles, Espace Nord, 2023 (1980).
Maria Francesca Ruggiero, « L’Infini chez soi, de Dominique Rolin : un récit de filiation », Letrônica, v. 18, n. 1, .
Marie-Pier Tardif, « La critique littéraire féminine dans la presse anarchiste : le cas des traductrices de l’Humanité nouvelle », dans Wendy Prin-Conti, Camille Islert (dir.), Penser la prose, Théorie littéraire féminine à la Belle Époque, Fabula / Les colloques, 2023,
Marie-Pier Tardif, « Ni ménagères, ni courtisanes : les femmes de lettres dans la presse anarchiste française (1885-1905) », Thèse sous la direction de Christine Planté et Chantal Savoie, Université de Lyon, Université du Québec à Montréal, Doctorat en Lettres, Langues, Linguistique et Arts, 2021, .
Dominique Viart, « Filiations littéraires », dans Jan Baetens, Dominique Viart (dir.), Écritures contemporaines 2. États du roman contemporain, Paris/Caen, Lettres modernes Minard, 1999, p. 115-139.
Dominique Viart, « Le silence des pères au principe du “récit de filiation” », Études françaises, v. 45, n. 3, p. 95-112, 2009, .
Hélène Zanin, « Judith Cladel et Edmond Picard, maîtres d’œuvres de l’exposition Rodin à la Maison d’art à Bruxelles en 1899 », dans Antoinette Le Normand-Romain, Christina Buley-Uribe, Auguste Rodin : une renaissance moderne, Snoeck, p. 187-191, 2024, .