Actualiser la didactique de la littérature du XVIe et du XVIIe siècle
Journée d’étude, 4 novembre 2026
Université de Caen Normandie, LASLAR (UR 4256)
Comité scientifique :
Isabelle Henry, Magali Jeannin, Marie-Gabrielle Lallemand, Pauline Odeurs
Dès l’ouverture de Lire, interpréter, actualiser, Yves Citton rappelle « qu’un texte littéraire ne continue à exister qu’en tant qu’il nous parle, et […] il ne nous parle que par rapport à nos pertinences actuelles[1] ». Or un constat partagé par de nombreux enseignants de littérature, tant dans le secondaire que dans le supérieur est la difficulté croissante d’entrée dans les œuvres des XVIe et XVIIe siècles : la distance, voire le fossé, entre ces textes et le lectorat adolescent et jeune adulte, et les difficultés d’appropriation des œuvres et de leurs contenus, non seulement en termes de savoirs académiques, mais également d’expérience de lecteur -autrement dit, de plaisir de la lecture. Ces textes semblent opaques, donnent l’impression de s’exprimer dans une langue inconnue, d’évoquer des êtres, des événements, des sentiments étranges et obsolètes. Quelles médiations envisager face à cette inactualité apparente des textes du passé ? Dans cette optique, Yves Citton mobilise le concept d’actualisation :
Une interprétation littéraire d'un texte ancien est actualisante dès lors que a) elle s'attache à exploiter les virtualités connotatives des signes de ce texte, b) afin d'en tirer une modélisation capable de reconfigurer un problème propre à la situation historique de l'interprète, c) sans viser à correspondre à la réalité historique de l'auteur, mais d) en exploitant, lorsque cela est possible, la différence entre les deux époques (leur langue, leur outillage mental, leurs situations socio-politiques) pour apporter un éclairage dépaysant sur le présent.[2]
Ainsi, face aux textes du XVIe et du XVIIe siècle, les enseignants se trouvent confrontés à la nécessité de l’anachronisme contrôlé, concept forgé par l’historienne Nicole Loraux à partir de notre appréhension de la Grèce antique. « Comment se [fait]-il, si vraiment nous avions si peu en commun avec les Grecs, que nous puissions être assurés de les comprendre ?[3] » Elle plaide ainsi « pour une pratique contrôlée de l’anachronisme[4] » ; il faut en effet que l’historien « accepte de soumettre son matériau antique à des questions que les anciens ne se sont pas posées, ou du moins n’ont pas formulées, ou, mieux, n’ont pas découpées comme telles[5] ». Cette démarche est transposable à l’histoire littéraire, et définit bien le travail d’actualisation contrôlée qui peut être au fondement de l’enseignement des textes de littérature ancienne. Les œuvres du XVIe et du XVIIe siècle, par la distance qui les sépare des lecteurs contemporains, sont ainsi au cœur des tensions qui sous-tendent la redéfinition de l’enseignement du français aujourd’hui. Leur altérité nécessite une didactique renouvelée, au-delà de la pure transmission patrimoniale. Nombre de chercheurs et d’enseignants plaident pour cette approche, comme Cécile Couteaux dans Humanités et enseignement[6], ou Marie-Sylvie Claude[7] qui appelle de ses vœux une prise en compte effective des recherches en didactique de la lecture, notamment l’élève comme sujet lecteur[8], invité à investir de sa subjectivité les silences et les possibles du texte.
Cette journée d’études mettra ainsi au cœur de sa réflexion l’actualisation de la lecture des textes du XVIe et du XVIIe siècle dans le secondaire et à l’université, la projection du lecteur dans le texte ancien, afin de renouveler leur approche pédagogique sans renoncer aux exigences conceptuelles et linguistiques qu’impose leur étude. Le dialogue avec les pratiques de lecture et d’écriture contemporaines – fanfictions, vlogs, ateliers d’écriture, etc. – , parfois peu légitimées institutionnellement et renvoyées dans le champ des cultures populaires, mérite d’être interrogé, dans la mesure où ce sont souvent les pratiques culturelles de référence des jeunes lecteurs. À ce titre, il convient d’en comprendre les enjeux et les mécanismes. Les propositions de communication peuvent prendre appui sur les évolutions récentes de la critique littéraire, les pratiques contemporaines de lecture et d’écriture, les recherches en didactique de la littérature et de la langue, selon une approche théorique ou plus pratique, incluant des expérimentations menées aussi bien dans le secondaire qu’à l’université. Les propositions s’inscriront dans un des axes suivants :
Actualisation des textes anciens et didactique de l’implication du sujet lecteur
Comment concilier droit du lecteur et droit du texte ? L’écart historique, linguistique et culturel entre les lecteurs d’aujourd’hui et les textes des XVIe et XVIIe siècle doit-il être maintenu de manière consciente, et leur altérité est-elle une composante indépassable ? Ou le lecteur a-t-il tout pouvoir sur le texte, y compris celui de proposer des lectures qui n’étaient pas initialement prévues par l’auteur[9] ? Comment articuler ces enjeux avec le rôle de la littérature et des humanités en général dans le développement de l’empathie, explicitement préconisé par les programmes de l’Éducation Nationale ? Quel rôle la didactique des littératures des XVIe et XVIIe siècles a-t-elle à jouer dans le développement des émotions démocratiques[10] ? Plus largement, dans une approche éthique du fait littéraire ?
Entrées linguistiques et résistance de la langue
À l’heure où la maîtrise du français standard contemporain constitue déjà un défi pour de nombreux élèves et étudiants, quelle place accorder à l’étude de textes dont la langue est archaïque ? Comment travailler didactiquement la résistance linguistique des textes des XVIe et XVIIe siècles ? Quelles médiations linguistiques engager : réécriture, modernisation partielle ou orthographique, ou même traduction intralinguale[11] ? Les textes du XVIe siècle, à l’exception de certains poèmes brefs, sont le plus souvent étudiés dans des versions adaptées en français contemporain, y compris dans les programmes de l’agrégation. Par contraste, la question de l’actualisation de la langue des textes du XVIIe siècle se pose aujourd’hui comme un enjeu central, dans un contexte où les éditions universitaires recourent à une modernisation linguistique plus limitée qu’il y a une vingtaine d’années. Inversement, ne peut-on pas défendre avec Édouard Glissant un « droit à l’opacité »? En effet, Glissant se méfie d’une langue immédiatement lisible et transparente : « Il faut préserver les opacités, créer un appétit pour les obscurités propices des transferts, démentir sans répit les fausses commodités des sabirs véhiculaires[12] ». Dans cette optique, former les élèves, les étudiants, à tolérer l’opacité linguistique peut-il être une option didactique ?
Multimodalités, reconfigurations contemporaines du littéraire
L’appui sur des dispositifs multimodaux (bande dessinée, manga, jeux vidéo, supports audiovisuels) a déjà fait l’objet de nombreux travaux de recherche[13]. Dans quelle mesure ces médiations peuvent-elles être efficacement appliquées aux œuvres des XVIe et XVIIe siècles en contexte académique et scolaire ? Plus largement, l’écriture numérique[14] sous toutes ses formes actuelles est-elle un avenir possible des textes anciens ? Par ailleurs, dans un contexte marqué par l’essor de la littérature dite réparatrice ou du care[15], quelle place accorder dans l’enseignement des textes anciens à ces conceptions renouvelées de l’œuvre littéraire, qui semblent plébiscitées par les lecteurs contemporains ? Notamment quand les pratiques contemporaines d’écriture qui en dérivent, telles que la fanfiction, témoignent de formes d’appropriation qui débordent les cadres institutionnellement légitimés ?
Élargir et mettre en dialogue le canon littéraire
L’appropriation de la littérature patrimoniale peut aussi passer par une interrogation sur ses fondations, sur les influences peu ou pas explicitées par le discours officiel. Peu de manuels scolaires évoquent les emprunts de La Fontaine au recueil arabe Kalila wa Dimna, lui-même héritier d’une matière persane. Mettre en évidence la pluralité des influences peut constituer un levier d’actualisation au double potentiel intégrateur[16] : élargir le canon, et ce faisant, le potentiel identificatoire du sujet lecteur, en développant une vision polyphonique du patrimoine littéraire. Cette perspective, déjà ouverte par Bernard Mouralis[17] qui prônait le développement d’un canon littéraire associant les voix minorées, a été récemment renouvelée par Yves Citton[18]. Une telle didactique intégrée des textes du XVIe et du XVIIe siècle peut-elle participer à leur actualisation ?
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Les propositions de communication de 2000 signes environ, accompagnés de 4 à 5 mots-clés, d’une brève présentation et d’une bibliographie du ou des auteurs (incluant l’affiliation académique), sont à envoyer pour le 1er juin 2026 à magali.jeannin@unicaen.fr et pauline.odeurs@gmail.com
Retour du comité scientifique sur les propositions : 1er juillet 2026
Date et lieu de la journée d'étude : 4 novembre 2026, université de Caen Normandie
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Eléments de bibliographie
Ahr, Sylviane (dir), Former à la lecture littéraire, Poitiers, Canopé Éditions, 2018.
Citton, Yves, Lire, interpréter, actualiser, Paris, Éditions Amsterdam, 2007.
Citton, Yves, Altermodernités des Lumières, Paris, Seuil, 2022.
Claude, Marie-Sylvie, Entendre le lecteur. Pour une approche socio-didactique de la lecture littéraire au collège et au lycée, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2026.
Couteaux, Cécile, Humanités et enseignement. Histoire et enjeux actuels pour la didactique du français, Paris, Honoré Champion, 2025.
Daunay, Bertrand, Reuter, Yves, « La didactique du français : questions d’enjeux et de méthodes », Pratiques, 137-138, 2008, p. 57-78.
Denizot, Nathalie, Dufays, Jean-Louis, Louichon, Brigitte (dir), Approches didactiques de la littérature, Namur, Presses universitaires de Namur, 2019.
Duval, Frédéric, « Les éditions de textes du XVIIe siècle », in David Trotter (dir), Manuel de la philologie de l'édition, De Gruyter, p. 369-394.
Gefen, Alexandre, Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle, Paris, Corti, 2017.
Glissant, Édouard, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990.
Houdart-Mérot, Violaine, La culture littéraire au lycée depuis 1880, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1998.
Jakobson, Roman, « Aspects linguistiques de la traduction », in Essais de linguistique générale, Paris, Les Éditions de Minuit, 1963.
Lacelle, Nathalie, Boutin, Jean-François et Lebrun, Monique (dir), La littératie médiatique multimodale. De nouvelles approches en lecture-écriture à l’école et hors de l’école, Québec, Presses universitaires du Québec, 2012.
Loraux, Nicole, « Éloge de l’anachronisme en histoire », revue Espaces Temps, 2005, 87-88, p. 127-139. En ligne : https://www.persee.fr/doc/espat_0339-3267_2005_num_87_1_4369
Mangeon, Anthony, « Pour une histoire littéraire intégrée (des centres aux marges, du national au transnational : littératures françaises, littératures francophones, littératures féminines) », in Abdoulaye Imourou (dir), La littérature africaine francophone, mesures d’une présence au monde, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2015, p. 87-104.
Mouralis, Bernard, Les contre-littératures, [1975], Paris, Hermann Éditeurs, 2011.
Petitjean, AMarie et Brunel, Magali (dir), Écritures numériques, la conversion du littéraire ?, Le français aujourd’hui, 2018, 200/1.
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[1] Yves Citton, Lire, interpréter, actualiser, Paris, Éditions Amsterdam, 2007, p. 26.
[2] Ibid., p.265.
[3] Nicole Loraux, « Éloge de l’anachronisme en histoire », revue Espaces Temps, 2005, 87-88, p 130.
[4] Ibid., p. 132.
[5] Ibid., p. 133.
[6] Cécile Couteaux, Humanités et enseignement. Histoire et enjeux actuels pour la didactique du français, Paris, Honoré Champion, 2025.
[7] Marie-Sylvie Claude, Entendre le lecteur. Pour une approche socio-didactique de la lecture littéraire au collège et au lycée, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2026
[8] Citons par exemple Sylviane Ahr (dir), Former à la lecture littéraire, Poitiers, Canopé Éditions, 2018 ; Nathalie Denizot, Jean-Louis Dufays, Brigitte Louichon (dir), Approches didactiques de la littérature, Namur, Presses universitaires de Namur, 2019.
[9] Pierre Bayard, La vérité sur « Ils étaient dix », Paris, Les Éditions de Minuit, 2020.
[10] Martha Nussbaum, Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle ?, traduit de l’anglais par Solange Chavel, Paris, Flammarion, 2011.
[11] Roman Jakobson, « Aspects linguistiques de la traduction », in Essais de linguistique générale, chapitre IV, Paris, Les Éditions de Minuit, 1963, p. 79-80.
[12] Édouard Glissant, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990, p. 134.
[13] Par exemple Nathalie Lacelle, Jean-François Boutin et Monique Lebrun (dir), La littératie médiatique multimodale. De nouvelles approches en lecture-écriture à l’école et hors de l’école, Québec, Presses universitaires du Québec, 2012, et La littératie médiatique multimodale appliquée en contexte numérique — LMM@. Outils conceptuels et didactiques, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2017.
[14] Nous renvoyons au numéro du Français aujourd’hui consacré à cette question : Écritures numériques, la conversion du littéraire ?, sous la direction d’AMarie Petitjean et Magali Brunel, 2018, 200/1.
[15] Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle, Paris, Corti, 2017.
[16] Nous empruntons le concept à Anthony Mangeon, « Pour une histoire littéraire intégrée (des centres aux marges, du national au transnational : littératures françaises, littératures francophones, littératures féminines) », in Abdoulaye Imourou (dir), La littérature africaine francophone, mesures d’une présence au monde, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2015, p. 87-104.
[17] Bernard Mouralis, Les contre-littératures, [1975], Paris, Hermann Éditeurs, 2011.
[18] Yves Citton, Altermodernités des Lumières, Paris, Seuil, 2022.