Ta'zieh, Passions en partage. Au-delà du "théâtre religieux", repenser l’événement rituel performatif (Inalco, Paris)
Colloque international, 2–3 juin 2026, Paris – Inalco
Organisé par Julie Duvigneau et Yassaman Khajehi
(anr THETA, Inalco, Université Clermont Auvergne, IUF)
Ce colloque international prend pour point de départ une étude comparative des événements performatifs rituels, historiques et contemporains, en centrant l’attention sur le ta'zieh tout en le mettant en dialogue avec les mystères médiévaux européens, les processions chrétiennes et d’autres formes rituelles issues de contextes culturels variés. S’il s’appuie sur une perspective historique comparative, le colloque s’ouvre également aux approches pluridisciplinaires : études culturelles, anthropologie, littérature, arts du spectacle, études religieuses, humanités numériques, afin de confronter et d’enrichir la réflexion sur la nature, la transmission et la réception de ces événements performatifs, et sur leur capacité à articuler mémoire, corporéité, émotion et participation communautaire.
L’enjeu n’est pas seulement d’établir des parallèles formels, mais de questionner les catégories mêmes par lesquelles nous décrivons ces pratiques. Les expressions « théâtre religieux » ou « drame sacré » facilitent leur inscription dans l’histoire des arts du spectacle, mais elles tendent aussi à imposer un cadre théorique centré sur la représentation, la fiction et l’esthétique. Or, dans ces contextes, la performance ne se réduit pas à un dispositif scénique : elle engage une efficacité symbolique, une économie des affects, une inscription territoriale et une fonction sociale qui excèdent la logique théâtrale au sens moderne. Le colloque entend ainsi privilégier la notion d’« événement rituel performatif » pour penser ces formes comme des actions collectives situées, produisant du lien social, de la mémoire et de l’identité à travers la corporéité et la participation.
1. Continuités, ruptures et temporalités longues : Les événements performatifs rituels se déploient dans des temporalités qui dépassent le cadre d’une simple manifestation annuelle. Ils s’inscrivent dans des cycles, dans des généalogies communautaires, dans des dynamiques de répétition et de variation. Le ta’zieh, centré sur le martyre de Hossein à Karbala, constitue un exemple de continuité remarquable. Malgré les transformations politiques de l’Iran, il a conservé une place centrale dans la culture chiite, tout en s’adaptant aux contextes successifs. À l’inverse, les mystères médiévaux européens, notamment ceux de York ou de Chester, ont connu un déclin et une suppression progressive à la suite de la Réforme. Ces trajectoires contrastées invitent à interroger les conditions de survie, d’interruption ou de reconfiguration des traditions rituelles. La structure en séquences narratives, proche du Stationendrama, constitue un point de convergence important. La Passion du Christ comme le martyre de Hossein se déploient en tableaux successifs, autonomes et articulés. Cette organisation permet une appropriation communautaire et une adaptabilité aux contraintes spatiales et sociales. Cet axe invite à explorer les dynamiques de circulation des motifs, des structures organisationnelles et des modèles performatifs entre l’Asie de l’ouest et l’Europe. Les échanges commerciaux, les croisades, les confréries, les guildes et les sociétés festives constituent autant de vecteurs possibles de transmission. Les outils conceptuels de Victor Turner, notamment la notion de « drama social », permettent d’analyser ces performances comme des moments de crise et de réaffirmation collective.
2. Ancrage urbain, organisation sociale et économie symbolique : Les événements performatifs rituels sont profondément ancrés dans l’espace urbain ou villageois. Ils mobilisent des réseaux d’acteurs non professionnels, membres de confréries, de guildes ou de familles investies de fonctions spécifiques. La participation n’est pas seulement artistique, elle est dévotionnelle, civique et identitaire. Le financement par des mécènes, des confréries ou des institutions religieuses confère à ces manifestations une dimension politique. Elles peuvent servir à affirmer un prestige social, à consolider une hiérarchie ou à négocier une légitimité symbolique. L’analyse des modèles organisationnels, à la lumière de cadres théoriques tels que le modèle « grid/group » de Mary Douglas, permet d’interroger la manière dont les contraintes sociales structurent l’expérience rituelle. Comment les règles, les appartenances et les hiérarchies façonnent-elles la participation ? Comment la performance produit-elle ou renforce-t-elle des allégeances collectives ?
3. Participation, affects et communautés émotionnelles : Un trait commun majeur de ces formes réside dans l’implication active du public. L’absence de séparation nette entre acteurs et spectateurs confère à l’événement une dimension immersive. Les pleurs, les lamentations, les interpellations ou les gestes d’assistance deviennent des composantes intégrées de la performance. Dans le ta’zieh, la « rétribution des pleurs » confère à l’émotion une valeur religieuse explicite. Verser des larmes pour Hossein constitue un acte méritoire. Dans les mystères médiévaux, l’émotion participe d’une pédagogie religieuse destinée à rendre tangibles les dogmes. Dans les processions contemporaines, elle contribue à la cohésion communautaire et à la transmission intergénérationnelle. Par exemple, la notion de « communauté émotionnelle » proposée par Barbara Rosenwein permet d’analyser ces phénomènes comme des systèmes normatifs d’expression affective. Cet axe invite à étudier la codification des gestes, des voix, des postures et des rythmes, ainsi que les techniques performatives qui produisent et encadrent l’émotion collective.
4. Genre, pouvoir et reconfigurations contemporaines : Les transformations contemporaines constituent un champ d’analyse central. L’émergence de revendications féminines dans des contextes rituels longtemps dominés par des hommes modifie la distribution des rôles et la symbolique des corps en scène. Dans certaines cérémonies les femmes commencent à occuper des fonctions rituelles et organisationelle auparavant réservées aux hommes. Dans le contexte iranien, des évolutions liées aux dynamiques sociales récentes reconfigurent la participation féminine au ta’zieh. Ces phénomènes doivent être analysés à l’aune des études de genre, mais aussi des mutations politiques et religieuses. Les événements performatifs rituels apparaissent alors comme des espaces où se rejouent les tensions entre tradition et transformation, entre autorité religieuse et revendications sociales.
5. Archiver l’éphémère : mémoire, transmission et humanités numériques : L’un des enjeux majeurs concerne l’archivage. Comment conserver une performance qui repose sur la présence, la voix et le geste ? La distinction entre archive matérielle et répertoire incorporé offre un cadre d’analyse pertinent. Les manuscrits, registres et contrats constituent des traces fragmentaires, souvent produites par des institutions de pouvoir. À l’inverse, la transmission orale, gestuelle et familiale relève d’une mémoire incarnée, fragile mais persistante. Les technologies contemporaines modifient cette dialectique. Captations numériques, diffusion sur les réseaux sociaux, dispositifs immersifs et installations artistiques redéfinissent les modalités de conservation. L’installation Looking at Ta’ziyeh d’Abbas Kiarostami, en filmant le regard des spectateurs, propose une archive centrée sur la réception plutôt que sur la scène. Les humanités numériques permettent par ailleurs d’explorer les manuscrits anciens avec une précision renouvelée. La notion d’« archive vivante » ouvre enfin la possibilité d’une recherche impliquée, où le corps du chercheur devient un vecteur d’expérimentation et de transmission.
6. Réceptions et enjeux politiques : Les événements performatifs rituels produisent des effets variés selon les contextes et les échelles d’analyse. Ils s’ancrent à la fois dans la culture populaire et dans les cadres institutionnels, ce qui conditionne leur réception et leur signification. Cette réception peut se manifester dans la littérature classique ou populaire, dans la littérature moderne ou contemporaine, dans d’autres cérémonies ou occasions sociales et politiques, et même dans la mémoire collective des communautés. Au-delà de leur fonction rituelle, ces formes sont reprises et transformées dans la production cinématographique, télévisuelle ou artistique, qui les réinterprète, les met en scène ou les intègre dans de nouveaux dispositifs esthétiques. Parallèlement, elles peuvent être mobilisées à des fins propagandistes, que ce soit par les États ou par les autorités religieuses, qui cherchent à instrumentaliser leur force symbolique et émotionnelle pour légitimer des idéologies, asseoir un pouvoir ou renforcer des identités collectives. L’analyse de ces différentes modalités de réception permet ainsi de comprendre comment les événements performatifs rituels circulent, se réinventent et continuent d’influencer la sphère sociale, culturelle et politique, tout en restant des espaces d’expérience partagée et de médiation entre tradition et innovation.
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Approches et formats
Le colloque encourage des contributions issues de perspectives historiques, anthropologiques, performatives, artistiques, culturelles, littéraires ou numériques. Les communications comparatives et les réflexions épistémologiques sur les catégories d’analyse seront particulièrement bienvenues.
Les propositions pourront prendre la forme de communications de 20 minutes, en français ou en anglais. Le colloque est également ouvert à des formats alternatifs : ateliers, performances, démonstrations, tables rondes ou dispositifs expérimentaux articulant recherche et création.
En réunissant chercheurs, artistes et praticiens, ce colloque entend offrir un espace de réflexion approfondie sur les événements performatifs rituels comme laboratoires sociaux où se négocient mémoire, identité, pouvoir et transmission. À travers l’étude comparée du ta’zieh et d’autres formes rituelles, il s’agit de penser la performance non comme un simple objet esthétique, mais comme une pratique située, incorporée et historiquement stratifiée, capable de transformer durablement les communautés qui la mettent en œuvre.
Les propositions de communication d’environ 300 mots et accompagnées d’une auto-biobibliographie, sont à envoyer à l’adresse yassaman.khajehi@uca.fr et julie.duvigneau@inalco.fr avant le 15 avril 2026.
Le colloque prendra en charge une partie des frais de déplacement, dans la limite des moyens disponibles et en fonction du nombre de participants. Nous vous remercions de bien vouloir préciser, dans votre proposition, si votre institution est en mesure de prendre en charge la totalité ou une partie de vos frais de déplacement.