Anarchie et polyarchie : postérité de deux notions grecques classiques au croisement du politique et du religieux (IIIe s. av. J.C.-Ve s. ap. J.-C.)
Colloque, Université de Limoges (France), 3-4 décembre 2026
Anarchie et polyarchie : postérité de deux notions grecques classiques au croisement du politique et du religieux (IIIe s. av. J.C.-Ve s. ap. J.-C.)
Ce colloque se propose d’étudier l’histoire et l’évolution de deux notions grecques classiques, l’anarchie et la polyarchie, dont la postérité, considérée du IIIe s. av. J.C. au Ve s. ap. J.-C., se déploie au croisement du politique et du religieux. Il a pour objectif d’analyser la transmission de la condamnation grecque classique, et notamment platonicienne, de l’anarchie et de la polyarchie et son articulation avec l’apologie de la monarchie dans la philosophie politique à l’époque hellénistique et romaine et la pensée judéo-chrétienne.
Argumentaire
La condamnation de la polyarchie (d’Homère à Aristote, « il n’est pas bon qu’un grand nombre commande ») et de l’anarchie (de Sophocle à Aristoxène, « l’anarchie est le pire des maux »), est traditionnelle dans la pensée grecque archaïque et classique. Le pouvoir de la multitude et la vacance du pouvoir sont perçus comme des formes de dissolution du commandement, dont l’exercice apparaît a contrario comme la condition du bon ordre et de la prospérité de toute communauté. Dans le même temps, les sources grecques expriment un fort attachement à la liberté et une condamnation répétée du despotisme, comme forme de pouvoir autoritaire et contraignant. Cette double condamnation, qui témoigne aussi de la recherche permanente d’un équilibre entre liberté et commandement, soulève la question de l’articulation entre deux exigences a priori antagonistes, d’une part celle de liberté (dans sa double dimension, d’indépendance et d’autonomie) et d’autre part celle de commandement (à la fois principe d’ordre et de sens, qui induit un rapport de subordination et d’hétéronomie). Les constitutions politiques (politeiai) de type démocratique, oligarchique et monarchique, dans toutes leurs variations, expérimentées et pensées par les Grecs de l’époque archaïque et de l’époque classique, apparaissent comme autant de formes d’institutionnalisation des rapports de force sous-tendus par cette double injonction.
Ce colloque se propose d’étudier la façon dont la condamnation grecque classique de l’anarchie et de la polyarchie a alimenté la pensée politique et religieuse postérieure à travers l’étude de la reprise ou la transposition de ces notions dans de nouveaux contextes d’emplois :
(1) la philosophie de l’époque hellénistique et romaine,
(2) la littérature juive de langue grecque,
(3) les doctrines des Pères de l’Église.
Tout d’abord, à l’époque hellénistique et à l’époque impériale, la condamnation de l’anarchia et de la polyarchia est reprise dans les écoles philosophiques telles que le stoïcisme, le néo-pythagorisme, l’école péripatéticienne, le moyen platonisme et le néo-platonisme. L’ensemble de ces emplois prépare sa transmission à la pensée judéo-chrétienne. Un acteur important de celle-ci est Philon d’Alexandrie dont l’œuvre se situe au croisement de l’hellénisme et du judaïsme. Elle est ensuite reprise par les Pères de l’Église au IVe et au Ve siècle.
L’attention sera portée sur :
(A) les modalités de transmission des sources classiques et de réinterprétation dans les nouveaux contextes d’emploi,
(B) la façon dont, dans la continuité de Platon, ces notions ont alimenté la réflexion sur l’exercice du pouvoir à différentes échelles (sur le plan psychologique, éthique, domestique, social, politique et religieux) ;
(C) leur transposition dans la pensée politique latine ;
(D) leur articulation avec les trois formes constitutionnelles héritées de la tradition classique (démocratie, oligarchie, monarchie) et les notions d’ordre et de concorde.
(E) leur transposition dans le domaine religieux et les systèmes analogiques qui établissent une correspondance entre monarchie et monothéisme, polyarchie et polythéisme, anarchie et athéisme.
En somme, il s’agira de comprendre la manière dont le transfert de ces notions s’est opéré, comment les textes classiques ont été réinterprétés, quels étaient les enjeux littéraires, éthiques, sociaux, politiques et religieux dans les nouveaux contextes d’emploi. Une attention particulière sera portée sur la façon dont la reprise de la condamnation traditionnelle de l’anarchie et de la polyarchie a servi le développement et la légitimation de l’idéologie monarchique, sur le plan humain et divin, dès l’époque hellénistique et son impact sur le droit et les institutions.
Modalités de soumission
Les propositions de communication (300 mots), qui pourront s’inscrire dans le champ des études classiques, de l’histoire ancienne, de la philosophie, de l’anthropologie et des sciences politiques, devront être envoyées par courrier électronique avant le 15 avril 2026 à l’adresse suivante : amarande.laffon@unilim.fr Elles seront accompagnées d’une brève notice biographique précisant l’affiliation universitaire. Le comité scientifique fera connaître les propositions retenues à la mi-juin 2026.
Informations pratiques
Le colloque aura lieu en mode hybride du 2 au 4 décembre 2026 à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Limoges.
Le colloque se tiendra en français et en anglais. La durée des communications sera de 30 minutes, suivies de 15 minutes de discussion.
Les frais de repas et d’hébergement seront pris en charge par les organisateurs.
Comité d’organisation
Amarande Laffon, Université de Limoges
Pierre Pontier, Sorbonne Université
Mélina Tamiolaki, Université de Crète
Comité scientifique
Carol Atack, Cambridge University
Christian Boudignon, Aix Marseille Université
Emmanuelle Caire, Aix Marseille Université
Marc-Antoine Gavray, Université de Liège
Amarande Laffon, Université de Limoges
Melissa Lane, Princeton University
Pierre Pontier, Sorbonne Université
Mélina Tamiolaki, Université de Crète
Bibliographie indicative
Assan Libé Nathalie, « Le mot κοίρανος dans l’épopée homérique », Revue de philologie, de littérature et d’histoire ancienne, 2019/2, 93, p. 139-162.
Beer D. G., « Tyranny, Anarkhia, and the Problems of the Boule in the Oresteia », Florilegium, 3, 1981, p. 47-71.
Borges Patricia Andrea, « Anarkhía na Grécia Clássica, investigação semântica em tragédias escolhidas », Revista de Estudos Clássicos, 12, nº 1, 2024.
Boudignon Christian, « Le discours sur les religions chez Grégoire de Nazianze et Maxime le Confesseur, ou l’art de discréditer le "monothéisme" juif », Revue de l’histoire des religions, 4, 2017, p. 777-795.
Cuny Diane, « Du discours du trône au plaidoyer contre l’anarchie : les réflexions politiques de Créon dans Antigone », dans Franchet d'Espèrey, Sylvie, Fromentin, Valérie, Gotteland, Sophie, Roddaz, Jean-Michel (éd.), Fondements et crises du pouvoir, Bordeaux, 1999, p. 173-188.
Gallego Julián, La anarquía de la democracia, Asamblea ateniense y subjetivación del pueblo, Buenos Aires, Miño y Dávila, 2018.
Gavray Marc-Antoine, « "Il n’est pas bon que plusieurs gouvernent." Théologie aristotélicienne et philosophie première dans l’École d’Ammonius », dans Baghdassarian, Fabienne, Papachristou, Ioannis, Toulouse Stéphane (éd.), Relectures néoplatoniciennes de la théologie d’Aristote, International Aristotle Studies, Baden-Baden, Academia Verlag within Nomos Verlagsgesellschaft, 2020, p. 123-149.
Gordon U., « Research Note: Ἀναρχία – What Did the Greeks Actually Say? », Anarchist Studies, 14, 2006, p. 84-91.
Laffon Amarande, « The meaning of ἀκοσμία in Aristotle, Politics, II, 1272b1-16 », Sintesis. Revista de filosofia, I, 1, 2018, p. 3-22.
Laffon Amarande, « De l’hégémonie à l’impérialisme : réflexions sur l’ἀναρχία dans les relations entre cités chez Thucydide (V, 99) et Diodore de Sicile (XII, 77.3, XV, 45.1) », Cahiers du Centre Gustave Glotz, 31, 2020, p. 7-31.
Laffon Amarande, « The double warning against anarchy and despotism in Aeschylus’ Eumenides », Roda da fortuna, 7/2, 2018, p. 7-21.
Laffon, Amarande, 2016, L’ἀναρχία (anarchia) dans la Grèce antique, vol. II, L’ἀναρχία : de l’absence d’ἄρχων à l’anarchie, Thèse de doctorat, Paris IV-Sorbonne.
Lane Melissa, « Antianarchia: Interpreting Political Thought in Plato », Plato Journal, 16, 2017, p. 59-74.
Lane Melissa, « Chapter 11. Against Anarchy: The Horizon of Platonic Rule », Of Rule and Office: Plato’s Ideas of the Political, Princeton University Press, 2025, p. 381-409.
Lush B.V., « Popular Authority in Euripides’ Iphigenia in Aulis », AJP, 136, 2015, p. 207-242.
Piérart Marcel, « Ni anarchie ni despotisme. Les élections du Conseil dans la cité des Lois », dans Borlenghi, Aldo, et al. (éd.), Voter en Grèce, à Rome et en Gaule, MOM Éditions, 2019, p. 57-72.
Radding Jonah F., « Euripides and the Origins of Democratic "Anarchia" », 57-83, Erga-Logoi, 7, 2019, p. 57-82.