Penser le langage à l’ère de l’intelligence artificielle. Lire, écrire, traduire, enseigner : nouveaux mondes, nouveaux gestes (Aveiro, Portugal)
Penser le langage à l’ère de l’intelligence artificielle
Lire, écrire, traduire, enseigner : nouveaux mondes, nouveaux gestes
Universidade de Aveiro - 19-20 octobre 2026
L’essor rapide des technologies d’intelligence artificielle et en particulier des systèmes d’IA générative, transforme profondément nos rapports au langage, à la création, à la formation et à l’expression des idées, à la transmission des savoirs ainsi qu’aux pratiques sociales. L’écriture assistée, la lecture médiée par algorithmes, la traduction automatique neuronale (Pradeau, C., & Roche, 2024), les usages pédagogiques des agents conversationnels, la circulation accélérée et la reconfiguration des discours en ligne constituent autant de phénomènes qui redessinent des gestes fondamentaux au cœur des humanités, des sciences du langage, de la lecture et de l’écriture, de la traduction et de l’enseignement-apprentissage.
Dans ces domaines, l’intelligence artificielle ne constitue pas seulement un outil technique supplémentaire: elle reconfigure des cadres symboliques, culturels et éthiques à partir desquels se construisent les œuvres, les discours, les interprétations et les pratiques pédagogiques. Elle interroge à nouveaux frais les notions d’auteur, de texte, de lecture, de traduction et de transmission, ainsi que les valeurs de relation, de subjectivité et d’attention à l’autre qui fondent les humanités.
Les réflexions institutionnelles récentes, notamment celles formulées dans le document stratégique du ministère français de la Culture consacré à l’intelligence artificielle et à la culture (juillet 2025) [1], proposent une approche structurée reposant sur trois piliers - innover, réguler, accompagner - et mettent en lumière des enjeux qui concernent directement les études françaises : la défense de la diversité linguistique et culturelle, la protection de l’intégrité de l’information, l’éthique des usages, ainsi que la promotion de pratiques technologiques « raisonnées et frugales ».
Dans le même mouvement, de nombreuses voix issues du monde artistique et littéraire se sont élevées pour alerter sur les risques que certains usages de l’IA font peser sur la création humaine. La tribune de février 2025 signée par des auteurs, artistes-auteurs et artistes-interprètes, largement soutenue dans les champs de la littérature, des arts visuels, de la musique et du cinéma[2], rappelle que l’entraînement des systèmes d’IA sur des œuvres protégées, sans consentement ni rémunération, soulève des questions majeures de droit d’auteur, de reconnaissance symbolique et de justice culturelle. Ces prises de position invitent à penser l’intelligence artificielle non dans une logique d’opposition stérile, mais dans la recherche de modèles éthiques, durables et respectueux des écosystèmes de la création artistique et culturelle.
Des essais récents tels que ceux de Didier van Cauwelaert L’Intelligence naturelle. Quand le génie du vivant surpasse l’IA (2025) interrogent la singularité du vivant, la vulnérabilité, le soin, la relation et la responsabilité et invitent à repenser ce que signifie aujourd’hui « prendre soin » du langage, des œuvres, des apprenants, des cultures et des sujets parlants dans des environnements de plus en plus technicisés.
Dans le champ de la lecture, il apparaît par ailleurs essentiel de réexaminer les pratiques de l’oralité et de l’attention et de l’appropriation progressive des textes à la lumière des recherches en neurosciences cognitives et en psychologie de la lecture. En France, les travaux de Stanislas Dehaene - notamment Les Neurones de la lecture (2007) et Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines (2018) - ont notamment contribué à populariser une compréhension fine des mécanismes de la lecture et de l’apprentissage, en soulignant l’importance des processus perceptifs et du traitement phonologique, ainsi que le rôle didactique de dispositifs tels que la lecture à voix haute et l’explicitation des correspondances graphophonémiques, particulièrement dans les premiers apprentissages.
Dans une société numérique marquée par un déficit de langage et du vocabulaire lié à la raréfaction des échanges verbaux, la lecture et l’enseignement des langues et cultures apparaissent dès lors comme des terrains privilégiés de reconstruction du dialogue et de la relation. David Le Breton, dans La Fin de la conversation ? La Parole dans une société spectrale (2024), analyse les effets de la numérisation sur l’attention, l’isolement et l’appauvrissement de la parole partagée, notamment chez les plus jeunes.
Dans cette perspective, les travaux de Maryanne Wolf sur la deep reading apportent un éclairage essentiel : ils interrogent les effets de l’immersion numérique sur la formation des processus cognitifs lents - pensée critique, imagination, empathie - constitutifs de la lecture profonde (Wolf, 2018). Elle plaide pour une analyse rigoureuse de l’impact des différents supports sur le « cerveau lecteur », condition indispensable à la préservation de nos capacités interprétatives fondamentales.
Plus largement, à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, il importe de reconnaître l’intelligence comme un phénomène pluriel, intégrant des dimensions corporelles, émotionnelles, contextuelles et éthiques irréductibles au seul traitement computationnel des données. À ce titre, dans Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme (2023), Daniel Andler propose une analyse critique des capacités et des limites de l’IA, en rappelant la singularité de l’intelligence humaine comme intelligence située, relationnelle et affective.
Par ailleurs, les approches cognitives de la lecture ont également mis en évidence le rôle central des émotions et de l’empathie dans l’expérience de lecture. Vincent Jouve (Pouvoirs de la fiction, 2019) montre que la fiction participe au développement d’une intelligence émotionnelle fondée sur la compréhension de soi et d’autrui, tandis que Jean-François Vernay (La Séduction de la fiction, 2019) souligne la dimension sensorielle, affective et éthique du rapport au texte littéraire, ouvrant des perspectives pédagogiques qui favorisent des lectures à la fois subjectives, critiques et éthiquement responsables.
La question n’est donc pas tant de mesurer la performance des dispositifs techniques que d’interroger ce qui se transforme – et parfois se fragilise – dans notre rapport au langage lorsque certaines opérations (écrire, reformuler, traduire, commenter, évaluer) sont partiellement déléguées à des systèmes algorithmiques : qu’advient-il alors d’une didactique de corps-langage (Martin, 2018, Chiss et Dessons, 2000), du style, de l’interprétation, de la traduction comme relation, de l’enseignement comme geste de transmission, de médiation et de partage ?
Dans le cadre de son Forum international annuel, organisé avec la section d’Études Françaises du DLC - Département de Langues et Cultures de l’Université d’Aveiro, l’APEF – Association Portugaise d’Etudes Françaises, souhaite ainsi ouvrir un espace de réflexion inter et pluridisciplinaire, critique et dialogique, dans le but de penser les mutations contemporaines du langage à la croisée de la littérature, des cultures française et francophone, de la linguistique, de la traduction, de la didactique et des humanités numériques.
Axes
Les propositions de communication pourront s’inscrire dans les axes suivants :
1. Langage et IA : mutations contemporaines
· Transformations des pratiques langagières
· Nouvelles interactions entre humain, langage et technique
· Enjeux symboliques, culturels et éthiques du discours
2. Littérature, création et imaginaires de l’IA
· Écritures littéraires et dispositifs numériques
· Auctorialité, style et valeur de l’œuvre à l’ère des textes générés
· Fictions de l’IA et représentations du vivant, de la vulnérabilité, de la responsabilité
3. Lire aujourd’hui : attention, médiation et interprétation
· Lecture à l’ère numérique et médiations algorithmiques
· Oralité, voix et compréhension
Lecture profonde, émotions et empathie : conditions cognitives et culturelles de l’interprétation
4. Traduire : relation, responsabilité et altérité
· Traduction humaine et traduction automatisée et post-édition
· Traduction littéraire, style et singularité : pertes et gains
· Enjeux éthiques, culturels et professionnels
5. Langue française, francophonie et diversité linguistique
Français pluriels, plurilinguisme, langues minorées : visibilité/invisibilisation dans les systèmes d’IA
· Circulation des langues et des cultures dans l’espace numérique
· Biais linguistiques et culturels, ressources et corpus
6. Enseigner à l’ère de l’IA
· Didactique du français, FLE et nouveaux environnements d’apprentissage
Gestes enseignants, médiation, accompagnement, différenciation, évaluation et intégrité
· Formation des enseignants et des apprenants : compétences critiques et réflexives en contexte
7. Littératie numérique et «IA‑littératie»
Lire, écrire et interpréter dans les environnements numériques
· Littératie critique face aux contenus générés
· Éducation, formation initiale et continue
LANGUES DES COMMUNICATIONS :
Français uniquement.
ENVOI DES PROPOSITIONS DE COMMUNICATIONS :
Merci d’envoyer le titre de votre proposition, un résumé de 250 à 300 mots et une brève notice biographique (100 mots maximum) avant le 15 juin 2026 à l’adresse suivante : dlc-forumapef2026@ua.pt
Prière d’indiquer l’axe retenu.
Calendrier :
15 juin 2026 : date limite pour l’envoi des propositions
9 juillet 2026 : réponse sur les acceptations des propositions
15 septembre 2026 : programme prévisionnel
15 octobre 2026 : programme définitif
INSCRIPTION
Frais : 120 euros
Membres de l’APEF : 50 euros
Doctorants : sans frais
MODALITES DE PAIEMENT:
(pour le Portugal) Virement bancaire : NIB : 0010 0000 34138130001 44
(pour l’étranger) Virement bancaire : IBAN : PT50 0010 0000 3413 8130 0014 4
BIC: BBPIPTPL
(Photocopie du virement ATM envoyée en version numérisée au courriel apef.pt@gmail.com faisant foi).
PUBLICATION
Les textes sélectionnés à l’issue du colloque seront l’objet d’une publication, sous condition d’avis favorable du comité de lecture.
Contact : dlc-forumapef2026@ua.pt
Liens : https://apef-association.org/
CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE
Adam, J.-M., & Heidmann, U. (2009). Le Texte littéraire. Pour une approche interdisciplinaire. Louvain la Neuve : Bruylant Academia
Amadieu, F., & Tricot, A. (2020). Apprendre avec le numérique : Mythes et réalités. Paris : Retz.
Andler, D. (2023). Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme. Paris : Gallimard.
Chiss, J.-L., & Dessons, G. (Dirs.). (2000). La force du langage : Rythme, discours, traduction autour de l’œuvre d’Henri Meschonnic. Paris : Honoré Champion.
Dehaene, S. (2018). Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines. Paris : Odile Jacob.
Dehaene, S. (2007). Les Neurones de la lecture. Paris : Odile Jacob.
Dufays, J.-L. (2017). Analyser les pratiques d’enseignement-apprentissage de la lecture des textes littéraires : quelle modélisation pour quels enjeux ? Recherches en éducation, 29. https://doi.org/10.4000/ree.2907
Jouve, V. (2019). Pouvoirs de la fiction: Pourquoi aime-t-on les histoires? Paris : Armand Colin, “La Lettre et l’idée”.
Macé, G. (2021). La Pensée des poètes : Anthologie. Paris : Gallimard.
Martin, S. (2018). « Une poétique et une didactique des relations de Voix », in Carnets, Deuxième série – 13. https://doi.org/10.4000/carnets.2651
Pradeau, C., & Roche, M. (Eds.). (2024). Traduction littéraire et intelligence artificielle (Palimpsestes, no 38). Presses Sorbonne Nouvelle. https://doi.org/10.4000/12spg
Ricoeur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Paris : Seuil
Van Cauwelaert, D. (2025). L’Intelligence naturelle : Quand le génie du vivant surpasse l’IA. Paris : Fayard.
Vernay, J.-F. (2019). La séduction de la fiction. Paris : Hermann.
Wolf, M. (2018). Reader, Come Home: The Reading Brain in a Digital World. New York: Harpe.
COMITÉ ORGANISATEUR
Maria de Jesus Cabral (Universidade de Aveiro)
Maria Eugénia Pereira (Universidade de Aveiro)
Claudia Ferreira (Universidade de Aveiro)
Cynthia Cravo (Universidade de Aveiro)
Ana Maria Silva (Universidade de Aveiro)
COMITÉ SCIENTIFIQUE
Ana Maria Alves (Instituto Politécnico de Bragança)
José Domingues de Almeida (Universidade do Porto)
Marta Teixeira Anacleto (Universidade de Coimbra)
Maria Helena Marques Antunes (Universidade de Lisboa)
Helena Buescu (Universidade de Lisboa)
Maria de Jesus Cabral (Universidade de Aveiro)
Carlos Fonseca Clamote Carreto (Universidade Nova de Lisboa)
Leonor Coelho (Universidade da Madeira)
Manuel Célio Conceição (Universidade do Algarve)
João da Costa Domingues (Universidade de Coimbra)
Dominique Faria (Universidade dos Açores)
Cláudia Ferreira (Universidade de Aveiro)
Maria Victoria Ferreti Montiel (Universidad de Cádiz)
Fernando Gomes (Universidade de Évora)
Sérgio Paulo Guimarães de Sousa (Universidade de Macau)
Vincent Jouve (Université de Reims)
Ana Isabel Moniz (Universidade da Madeira)
Márcia Neves (Universidade Nova de Lisboa)
Maria Fátima Outeirinho (Universidade do Porto)
Maria Eugénia Pereira (Universidade de Aveiro)
Marc Quaghebeur (écrivain et essayiste)
Ana Clara Santos (Universidade do Algarve)
Alain Trouvé (Université de Reims)
[1] https://www.culture.gouv.fr/thematiques/innovation-numerique/la-strategie-du-ministere-pour-des-intelligences-artificielles-culturelles-et-responsables
[2] https://www.adagp.fr/fr/actualites/tribune-des-auteurs-et-des-artistes-pour-defendre-leurs-droits-face-lintelligence