Depuis le début des années 1980, le roman français s’éloigne de l’esthétique structuraliste et des préoccupations formelles qui avaient marqué la littérature des années 1960-1970 et se donne pour tâche « d’écrire le monde ». Cette évolution, analysée par Dominique Viart dans La littérature française au présent, trouve une expression particulièrement significative dans l’œuvre romanesque de Michel Houellebecq. « Je vais rendre compte du monde… je vais simplement rendre compte du monde », répète à plusieurs reprises Jed Martin dans La Carte et le Territoire, à propos de sa démarche artistique : à nos yeux, cette réplique résume avec justesse le projet esthétique de Houellebecq.
Parmi les thèmes récurrents de l’œuvre houellebecquienne, la sexualité et l’amour occupent une place centrale. Depuis la parution de son premier roman, Extension du domaine de la lutte (1994), Michel Houellebecq explore les diverses formes que ces expériences revêtent au sein des sociétés occidentales contemporaines, confrontées aux effets ambivalents et aux contradictions héritées de la libération sexuelle des années 1960.
Le 24ᵉ numéro de la revue en ligne Inter-Textes (ISSN: 2241-1186 – http://dia-keimena.frl.auth.gr/index.php/fr/), publiée par le Laboratoire de Littérature Comparée du Département de Langue et de Littérature Françaises de l’Université Aristote de Thessalonique, se propose d’étudier la représentation de la sexualité et de l’amour dans l’œuvre romanesque et poétique de Michel Houellebecq, ainsi que la réflexion théorique que l’auteur consacre à ces phénomènes.
Axes de réflexion (liste non exhaustive).
1. Sexualité et exclusion sociale
Dans Extension du domaine de la lutte, bien avant l’apparition du terme « incel », Houellebecq explore la psychologie des « célibataires involontaires » («involuntary celibates») et met en scène la détresse affective de ceux qui sont « perdants » dans la compétition sexuelle. Le roman donne ainsi à voir une solitude profonde, nourrie par la frustration, la colère et le ressentiment. À travers les trajectoires des deux personnages principaux, l’auteur développe également une réflexion originale sur la place de la sexualité dans la société contemporaine, en soulignant notamment les liens étroits qu’elle entretient avec le statut social des individus.
2. Sexualité et capitalisme
Dans Les Particules élémentaires, Houellebecq approfondit sa réflexion sur la sexualité contemporaine et met en cause la société « érotico-publicitaire », qu’il décrit comme une machine à produire de la frustration. En effet, elle tend, selon lui, à « développer le désir dans des proportions inouïes tout en maintenant sa satisfaction dans la sphère privée ». À travers la description du parcours de ses personnages, l’écrivain dénonce cette organisation du désir et met au jour des formes contemporaines d’anomie sexuelle, engendrées par une liberté sexuelle rapidement récupérée par le capitalisme et mise au service d’un individualisme exacerbé. Cette critique est complétée par une autre, développée dans l’essai Approches du désarroi, où Houellebecq analyse le phénomène d’« éparpillement du désir ». Il s’agit d’une « dépression de vouloir » propre aux individus contemporains, dont les désirs sont contaminés par la « logique du supermarché ». L’abondance illusoire de l’offre et du choix conduit dès lors à une perte progressive de l’unité et de la ténacité du désir, provoquant une « dissolution de l’être » qui se manifeste de manière douloureuse dans les rapports affectifs : « Chacun continue, mû par une nostalgie douloureuse, à demander à l'autre ce qu'il ne peut plus être ; à chercher, comme un fantôme aveuglé, ce poids d'être qu'il ne trouve plus en lui-même. Cette résistance, cette permanence, cette profondeur. Bien entendu chacun échoue, et la solitude est atroce ».
3. La question du « marasme sexuel » :
Dans plusieurs romans, et particulièrement dans Plateforme, Houellebecq aborde d’autres aspects de la sexualité contemporaine en insistant sur ce paradoxe : la visibilité, voire l’exhibition, qui caractérise la sexualité depuis les années 1960 va de pair avec un certain épuisement vital des Occidentaux, que l’écrivain qualifie de « marasme sexuel ». Plateforme s’articule autour de ce phénomène et en analyse les ressorts, en proposant une image sombre de la sexualité contemporaine qui ne semble plus pouvoir s’exprimer qu’à travers la prostitution et le sadomasochisme.
4. Le sentiment amoureux et le couple :
En parallèle à cette vision désenchantée de la sexualité contemporaine, Houellebecq déploie une interrogation portant sur le sentiment amoureux et le couple. Dans son œuvre, tantôt l’amour est envisagé comme une illusion révolue, incompatible avec les valeurs des sociétés occidentales contemporaines, tantôt le couple se présente comme l’unique refuge dans un monde régi par la logique de la compétition économique et sexuelle. Cette ambivalence se manifeste dans plusieurs romans, lorsque des couples qui semblent se diriger vers un « happy-end » se dissolvent à la suite du décès de l’un des deux partenaires. Les contributions pourront s’attacher à conceptualiser cette ambivalence ainsi qu’à explorer d’autres facettes de l’amour et du couple dans l’œuvre de l’écrivain.
Les propositions pourront également mettre en parallèle la représentation de la sexualité et de l’amour dans l’œuvre de Michel Houellebecq avec celle d’autres écrivains contemporains français ou francophones (Emmanuel Carrère, Virginie Despentes, Milan Kundera), mais aussi étrangers (Philip Roth). Elles pourront par ailleurs faire dialoguer sa réflexion avec des travaux psychanalytiques, philosophiques et, en particulier, sociologiques (Eva Illouz, Anthony Giddens, Zygmunt Bauman) portant sur la sexualité et le couple contemporains.
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Informations pratiques :
Envoi des propositions avant le 30 avril 2026 (500 mots max.) suivies d’une brève notice bio-bibliographique et d’affiliation institutionnelle, aux adresses suivantes : cgrosdan@frl.auth.gr et andreapap@frl.auth.gr
Notification de sélection : 30 mai 2026
Soumission des articles : 30 octobre 2026. Les articles définitifs, d’une longueur de 5000 mots, devront être rédigés en français, conformément aux normes éditoriales de la revue, et seront soumis à l’évaluation du comité scientifique (charte fournie aux auteur.e.s retenu.e.s).
Coordination du numéro : Christos Grosdanis
Comité Scientifique :
Caroline Julliot, Université Jean Moulin Lyon 3
Maria Litsardaki, Université Aristote
Polytimi Makropoulou, Université Aristote
Agathe Novak-Lechevalier, Université Paris Nanterre
Andreas Papanikolaou, Université Aristote