Université de Manouba
Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités
Laboratoire de Recherches : Etudes Maghrébines, Francophones, comparées et Médiation Culturelle
Ports, Amphores et Plastique barré
Les 15, 16 et 17 mai 2026
« Le dixième jour, j’abordai à la terre des Lotophages, qui se nourrissent
de fruits vermeils. » (Odyssée, IX, 83-84)
« Les ports ont un parfum dangereux pour les hommes »
Charles Baudelaire
La Méditerranée est le point de convergence des civilisations. Les états, les royaumes et les empires qui se sont formés à travers le temps sur ses rives ont cherché à l’aménager, à la contrôler voire à se l’approprier. Les Phéniciens ont été les premiers à saisir l’importance de la navigation pour le développement des échanges avec les peuples de contrées lointaines. Ils ont maîtrisé les techniques de construction de bateaux ; ce qui leur a permis de dominer le commerce maritime dès 1500 av. J.C. Avec leurs navires qui étaient les plus avancés durant l'Antiquité, ils ont mené des expéditions jusqu'à Cadix en Espagne.. C’est aussi la grande période de fondation de ports, au Liban d’abord comme Tyr, Sidon, Byblos, Beyrouth, Arwad et progressivement un peu partout sur les pourtours de la Méditerranée orientale et surtout occidentale comme le port d’Utique (1101 avant J.C.). Le nombre impressionnant de ports (480 bassins portuaires d’origine phénicienne) s’explique entre autres, par la technique de navigation du cabotage qui permettait de relier les régions côtières à une époque où les routes terrestres étaient pratiquement inexistantes. Ainsi, il y a lieu de penser que les Phéniciens ont jeté les bases des structures portuaires méditerranéennes qui serviront durant plusieurs siècles. Pour gérer les transactions, ils ont inventé un système d’écriture révolutionnaire à savoir l’alphabet et un mode de calcul à chiffres simples (1, 5, 10, 100…).
En 814 av. J.C, c’est la fondation de Carthage par la reine Elyssa de Tyr. C’est aussi un grand tournant de l’Histoire de la Méditerranée. Grâce à ses ports stratégiques, Carthage est devenu un puissant empire commercial en Méditerranée occidentale et a fondé à son tour des colonies aux îles Baléares, dans l’Ouest de la Sicile, dans le Sud de la Sardaigne. La ville s’est illustrée en particulier par son complexe portuaire artificiel à deux bassins reliés entre eux par un chenal : un port marchand (Sud) ayant pour fonction l’accueil des navires de commerce et le stockage des marchandises et un port militaire (Nord) fortifié de forme circulaire dit cothon. En parallèle à la montée en puissance de Carthage, nous assistons à l’expansion grecque en Méditerranée. Entre le VIIIe et le VIe av. J.C., les Grecs ont fondé des colonies plus ou moins importantes : Cyrène, l’unique colonie africaine, Syracuse en Sicile, Massalia (Marseille), Cumes près de Naples…
Un grand bouleversement se produit avec le mouvement de la colonisation romaine qui débuta avec la conquête de l’Italie au IVe siècle avant J.C. Puis vint le tour de l’Afrique et les guerres contre les Puniques qui se soldèrent par l’anéantissement de l’Empire de Carthage en 146 avant J.C. L’Empire romain va s’étendre progressivement sur l’ensemble des pays méditerranéens. A partir de la fin du Ier siècle av. J.C. jusqu’à la fin du IIe siècle ap. J.C., la Méditerranée va vivre une période de stabilité et de paix relatives. C’est la Pax Romana. Durant cette période les échanges s’intensifient grâce aux circuits maritimes traditionnels et au développement d’un véritable réseau de routes terrestres.
Pendant le Haut Moyen Âge, la Méditerranée sera profondément marquée par la culture musulmane. Après les troubles de la fin de l’Antiquité, ce bassin renoue avec la prospérité du commerce. Les dynasties ayant régné en Ifriqiya et en particulier les Fatimides, ont aménagé à leur tour le littoral maghrébin. Dans sa description du Maghreb, le géographe andalou al-Bakri (mort en 1094) nous donne dans l’ordre de l’Atlantique à Tripoli, les toponymes de 117 ports. Les Arabes sont aussi à l’origine de l’enrichissement de l’agriculture (agrumes, coton, canne à sucre), de l’exploitation minière et par conséquent de la diversification des produits commercialisés. C’est en fait une nouvelle ère de développement des techniques, des sciences et de la philosophie.
Au Bas Moyen Âge, les Cités-Etats italiennes comme Venise, Gênes et Pise vont contrôler à leur tour les routes maritimes. Cependant avec la découverte de l’Amérique, les navires vont sillonner toutes les mers et tous les océans. Le commerce devient planétaire sous le contrôle de nouvelles puissances maritimes (Espagne, Angleterre, Amérique), mais au détriment de plusieurs peuples. C’est l’époque du génocide amérindien. C’est également l’époque du commerce triangulaire qui consistait, il faut toujours le rappeler, à déporter par la force des Africains réduits en esclavage pour travailler dans les colonies américaines et de vendre en Europe les marchandises générées par ce mode de production esclavagiste des Temps Modernes (coton, sucre, café). Ce commerce s’effectuait à partir de ports appelés ports négriers qui étaient situés en Europe, pour le chargement des produits d’échange (Nantes, Bordeaux, La Rochelle, Liverpool, Lisbonne…), en Afrique, pour l’embarquement des esclaves (Porto-Novo, Luanda, île de Gorée…) et enfin aux Amériques, pour le débarquement (Rio de Janeiro, Caraïbes, Charleston…). Avec la révolution industrielle, le commerce maritime mondial va atteindre des proportions jamais égalées. Les puissances industrielles au blason redoré sous l’appellation de démocraties libérales, deviennent militarisées, prédatrices et colonialistes.
Cette vision historique d’ensemble nous permet d’appréhender les axes 2 et 3 de ce colloque qu’on peut ranger d’ailleurs dans la même catégorie, à savoir le contenant ou l’emballage. Notre intérêt porte sur l’amphore, un type de grand vase en terre cuite qui servait pour le transport maritime de deux produits primordiaux en Méditerranée à savoir le vin et l’huile d’olive en plus d’autres produits alimentaires comme les saumures, les sauces de poisson (garum) et la bière.
L’utilisation de l’amphore est attestée dès le IVe millénaire au Proche-Orient. Vers 1500 avant J.C., elle commença à être largement diffusée en Méditerranée grâce aux Phéniciens. Au fil des siècles, l’amphore devint le contenant emblématique du commerce transméditerranéen. Chaque civilisation a développé un ou plusieurs types d’amphores ayant des traits morphologiques particuliers permettant aux archéologues de les identifier à travers des analyses typologiques. Ces dernières peuvent par ailleurs être étayées par des analyses physico-chimiques. Les différentes démarches archéologiques et archéométriques suivies ont pour objectif en général, de réunir des données extrinsèques relatives à ces objets, tels que la chronologie, la provenance et la nature du produit transporté. L’amphore est sans doute la pièce maîtresse dans l’étude de l’histoire des échanges en Méditerranée durant l’Antiquité.
Le grand retournement de la situation des mers survient avec l’invention du plastique et de son utilisation pour la fabrication de toutes sortes d’objets en plus des emballages et des conteneurs (tonneaux, caisses, boites, sacs et autres). A partir des années cinquante du XXe siècle, le plastique est devenu présent dans toutes les cargaisons. La pollution des mers et des océans a commencé à devenir inquiétante dès 1970 déjà. Actuellement, nous atteignons des taux de pollution tellement massifs que les effets nocifs occasionnés à l’écosystème marin sont considérés désormais irréversibles par les spécialistes de l’Environnement. Les chiffres en disent long sur l’ampleur de la catastrophe : entre 75 et 200 millions de tonnes de plastiques déjà présentes dans les océans, 5 à 13 millions de tonnes s’y ajoutent chaque année. Plus de 180 milliards de particules de microplastiques « smog », flottent à la surface. Résultat : 100.000 tortues et mammifères marins meurent chaque année étouffée par ces déchets. On estime qu’à ce rythme, d’ici 2050, il y aura dans les océans plus de plastique que de poissons.
Nous proposons d’engager une réflexion sur la grammaire des ports : leur dynamisme, leur rayonnement et leur impact sur le développement et la croissance des villes. Comment les ingénieurs, chercheurs, archéologues, historiens, anthropologues, sociologues, linguistes, peintres, romanciers et poètes ont dépeint ces lieux de brassage, de croisement, d’échanges, de flux et de reflux, de départ et de retour, de scintillement et de risque. Les amphores portent–elles les signes inaliénables des identités et des différences ? Quel est l’avenir du plastique dans un monde contraint à relever de nombreux défis : la préservation de l’environnement, l’immédiateté, la tyrannie de l’urgence, l’éthique et l’écopoétique du futur.
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Les propositions de participation doivent être envoyées conjointement aux adresses mail suivantes avant le 20 avril 2026 :
habib.salha@yahoo.fr abenmahjouba@gmail.com
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Comité d’organisation : Ibtihel Ben Ahmed, Ilhem Saida, Wafa Bsaies, Issam Maachaoui, Hanène Harrazi, Mhamed Sayadi., faycel Ltifi
Comité scientifique : Habib Ben Salha (Université de Manouba), Abbès Ben Mahjouba (Université de Manouba), Adnane Louhichi (INP), Amor Ben Ali (Université de Manouba), Badreddine Ben Henda (Université de Tunis El Manar), Hamdi Hemaïdi (Université de Manouba), (Université de Manouba), Moncef Taieb (Université de Manouba), Khaled Abid ( Université de Manouba), Faicel Chérif (Université de Manouba ),Meriem Dhouib,(Université de Manouba) , Alfonso Campisi ( Université de Manouba) , Foued Laroussi ( Université de Rouen),Simona Modreanu (Université de Iaşi, Roumanie), Abdelouahed Mabrour (Université Chouaïb Doukkali, El Jadida), Amel Maafa (Université 8 mai 1945, Guelma, Algérie), Olivier Guerrier (Université ToulouseII-JeanJaurès,France), Patrick Voisin (Classes Préparatoires aux ENS Paris et Lyon, Pau), Nabil Grissa (Université de Manouba)., Habib Ben Younes ( INP), Néjib Belazreg (INP) Imen Jarbaoui ( Université de Sousse )
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Informations -
Le colloque aura lieu à Lamta – Monastir les 15, 16 et 17 mai 2026.
- Une visite de la ville de Lamta (Ribat, Amphithéâtre, port de Leptis) est prévue dans le cadre de la foire des produits du terroir.
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Bibliographie succincte :
Barkaoui A. : Le bateau de l'Africa: Recherches iconographiques et Historiques sur le bateau antique de Tunisie, 2012, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Sfax.
Bateaux et Ports Méditerranéens, Actes de la Table Ronde Internationale, Sfax- Kerkena, 6-7 Avril 2005, Basch L., Pomey P.,Fehri A., Ciciliot F., Louhichi A., Boell D.M, 2006.
Bonanno G., Orlando-Bonaca M. (éds.) Plastic Pollution and Marine Conservation : Approaches to Protect Biodiversity and Marine Life. Elsevier, 2022
Carayon N. : Les ports phéniciens et puniques, géomorphologie et infrastructures. Thèse de Doctorat, Université Strasbourg II- Marc Bloch, 2008.
Picard Ch. : L'inventaire des ports et de la navigation du Maghreb d'après les relations des auteurs arabes médiévaux, Comptes Rendus des Séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 147e année, n. 1, 2003, p. 227-251.
Pluchon P. : Le commerce colonial triangulaire XVIIIe-XIXe siècles, 1995, Amazon.