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Appels à contributions
La reconnaissance des modernes (Caen & Paris)

La reconnaissance des modernes (Caen & Paris)

Publié le par Alexandre Gefen (Source : Alexandre Gefen )

Appel à contributions

La reconnaissance des modernes 

11-12-13 mars 2027 Caen & Paris

Date limite de proposition : 1er septembre 2026

Colloque organisé par

Julie Anselmini et Alexandre Gefen, avec la collaboration de Maxime Decout et Olivier Guerrier.

Définie dès Aristote comme le passage de l’ignorance à la connaissance, la reconnaissance est dans une œuvre narrative ou dramatique un moment structurant de l’intrigue, étroitement lié à la péripétie et au pathos. De L’Odyssée à la tragédie grecque, de la comédie latine aux romans grecs, la reconnaissance apparaît comme une scène de vérité, où le monde retrouve soudain sa cohérence. Elle s’appuie souvent sur des signes matériels ou indices sensibles (cicatrice, objet, nom, récit), dont la fonction est de restaurer une identité fissurée par le temps, l’exil ou la substitution. Mais alors que, des corpus antiques au XVIIe siècle, la scène de reconnaissance constitue un dispositif poétique central, à la fois normé et fortement ritualisé, à partir de l’âge classique, puis surtout avec l’émergence du réalisme et du roman moderne, la reconnaissance, comme scène spectaculaire, est progressivement disqualifiée. Comme l’a montré l’ouvrage déterminant de Terence Cave dans Poétiques de l’anagnorisis (Classiques Garnier, 2022), la reconnaissance fait de la littérature un scandale : « une pierre d’achoppement, un obstacle à la crédibilité  ; elle trouble le décorum qui permet aux lecteurs raisonnables et aux critiques de parler de littérature ». Jugée artificielle, mélodramatique ou invraisemblable, elle semble reléguée vers des genres jugés mineurs (comédie, mélodrame, roman populaire, roman policier), marginalisation qui a longtemps contribué à faire de l’anagnorisis un objet secondaire pour l’analyse des corpus modernes.

Ce colloque a pour but de mettre en doute cette disqualification en s’intéressant précisément au thème de la reconnaissance dans la littérature moderne et contemporaine, du XIXe au XXIe siècle. Des œuvres telles que Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac ou Les Misérables de Hugo prouvent en effet à elles seuls combien le drame de la reconnaissance (respectivement celle de Vautrin et de Jean Valjean) nourrit l’imaginaire romanesque du XIXe siècle. Dans la littérature populaire, ce motif continue à nourrir le théâtre, le roman et le cinéma, le succès toujours rejoué d’Alexandre Dumas en est un exemple ; la postérité du roman policier, chez de nombreux écrivains de la littérature dite « légitime » ou restreinte, comme Borges, Robbe-Grillet, Butor ou Perec, ou plus récemment Echenoz, Viel ou Bello, en est un autre. À l’heure où règne ce que Charles Taylor a décrit comme des politiques de la reconnaissance des différences, la reconnaissance fictionnelle est un révélateur des mécanismes de légitimation modernes des identités dans un régime d’égalité démocratique, que l’on pense aux romans contemporains de transfuges de classe, aux récits implorant la reconnaissance ou aux récits de traumas. La littérature « postmoderne », de Faulkner à Pynchon en passant par Joyce et Robbe-Grillet, a de son côté multiplié les jeux sur l’identité et l’imposture, troublant tout autant la reconnaissance des personnages par le lecteur, les frontières de l’identité que celles du réel et de la fiction. L’engouement des romans populaires et savants pour la métalepse en serait un exemple parmi de nombreux autres.  Dans la littérature restreinte qui se définit contre les mécaniques du roman grand public, la reconnaissance peut réapparaître de manière fragmentée, intériorisée ou être déléguée au lecteur : le passage de l’ignorance à la connaissance n’est plus un moment nettement circonscrit, mais un processus incertain, parfois impossible, et la scène de reconnaissance devient alors un lieu de crise : crise de l’identité personnelle, crise du langage, crise du rapport au réel, pensons aux romans de Modiano par exemple. Mais quel que soit le corpus, la bibliographie critique et théorique du sujet est aussi maigre en littérature que surabondante en philosophie politique.

Dans ce contexte, la scène de reconnaissance devient un observatoire privilégié des transformations de la subjectivité moderne et de l’instabilité des identités, qu’elle révèle des sujets qui ne se reconnaissent plus eux-mêmes (dans le théâtre romantique, elle s’articule ainsi au motif récurrent du masque menaçant de s’amalgamer au visage), des personnages méconnus, défigurés, des identités usurpées ou des mémoires défaillantes. Qu’il s’agisse de défendre, comme Paul Ricœur, ou de contester, comme Jacques Rancière, la reconnaissance comme principe philosophique fondamental, d’Axel Honneth à Nancy Fraser en passant par Judith Butler, la philosophie politique moderne l’a suffisamment souligné : la lutte pour la reconnaissance culturelle, identitaire et économique, que la concurrence soit celle des héros ou désormais des victimes, et le débat sur les normes et preuves de la reconnaissance peuvent être considérés comme le moteur des dynamiques et des conflictualités sociales. L’objectif de ce colloque est de toucher à ces enjeux, mais en partant de l’analyse de scènes concrètes de reconnaissance littéraire, celles mêmes qui font de la littérature cette forme presque indécente de connaissance dont parlait Terence Cave. La scène de reconnaissance mérite d’être examinée en tant qu’unité dynamique, qui articule un avant et un après, une attente et une révélation, une ignorance et une rencontre. Elle permet d’analyser non seulement ce qui est mais aussi les signes de la reconnaissance, la manière dont la reconnaissance advient, échoue, se trouve contestée ou remodèle radicalement le savoir et la vision du monde (chez Proust par exemple, où elle vient unifier de manière saisissante des plans disjoints de la réalité). Dans les corpus modernes, cette attention aux scènes mêmes permet de saisir des phénomènes essentiels : dissymétrie des savoirs entre personnages, décalage entre lecteur et narrateur, reconnaissance affective sans reconnaissance sociale, reconnaissance ambiguë, malentendu sur les normes. La scène de reconnaissance devient ainsi un point de condensation où se croisent la poétique, l’épistémologie, la politique et l’éthique.

Étudier les scènes mêmes de reconnaissance est une piste qui permet ainsi de saisir, dans leur dynamique dramaturgique, la manière dont les textes pensent la connaissance, la mémoire, l’identité et la relation à autrui. D’abord, elles donnent à voir une épistémologie narrative : la connaissance n’y est pas le fruit d’un raisonnement abstrait, mais d’un événement, d’un choc, d’une reconfiguration soudaine du sens. Ces scènes ont une dimension anthropologique forte, souvent liée à des rites de retour, de réintégration ou de purification : reconnaître, c’est réinscrire un individu dans une communauté concrète et symbolique. Ensuite, elles mettent en jeu une conception relationnelle de l’identité et de la valeur : on ne se reconnaît jamais seul, mais toujours par et devant un autre ; restitué et redéfini, offert à neuf et à nu dans la reconnaissance, le visage intime une responsabilité pour soi comme pour autrui (Lévinas). Enfin, leur sens politique est souvent essentiel, puisque se joue dans la reconnaissance un conflit où l’individu est présent autant par lui-même que par son appartenance sociale ou ethnique.

On attendra des propositions portant sur la poétique de la reconnaissance dans les récits, œuvres théâtrales, films ou séries, du XIXe au XXIe siècle, sur les débats critiques et théories littéraires qui les accompagnent, comme des réflexions sur la manière dont la mise en scène et la mise en question de la reconnaissance permettent de contribuer aux débats philosophiques et politiques les plus contemporains sur l’identité et la justice.

Parmi les sujets pouvant être abordés, on mentionnera sans exhaustivité :

Reconnaissance et genres artistiques, approches comparatives et intermédiales (tragédie, comédie, roman, cinéma, séries, etc.).

Poétique des scènes de reconnaissance (dispositifs narratifs ou dramaturgiques de la reconnaissance : signes, indices, preuves ; temporalités de la reconnaissance : retard, anticipation, reconnaissance différée ; modalités énonciatives et registres de la reconnaissance).

Débats théoriques, critiques ou métatextuels sur la reconnaissance, ses moyens, sa valeur, sa littérarité ; place de la question dans l’histoire littéraire et l’histoire des idées.

Régimes affectifs de la reconnaissance (joie, effroi, honte, compassion, empathie ; reconnaissance et émotions collectives).

Reconnaissance et épistémologie narrative (maîtrise de l’information, rôle du lecteur ou du spectateur, question de la mémoire, de l’anamnèse, de l’oubli ; sémiotique de la reconnaissance : indice, trace, symptôme ; reconnaissance, modernité et crise du langage).

Reconnaissance, identité et subjectivité moderne (crises de la reconnaissance dans le roman moderne, irreconnaissance, méconnaissance, usurpation d’identité, reconnaissance et autobiographie, écriture de soi, récits de filiation).

Reconnaissance et enjeux sociaux et politiques modernes et contemporains (reconnaissance refusée, empêchée ou invalidée, reconnaissance et légitimation sociale, reconnaissance et institutions, reconnaissance et récits de trauma, récits de victimes, transfuges de classe).

Les propositions de communication (1500 signes + bio-bibliographie brève) sont à envoyer avant le 1erseptembre 2026 à :

julie.anselmini@unicaen.fr et alexandre.gefen@cnrs.fr

La réponse sera donnée courant septembre 2026.