Appel à contributions pour un numéro de la collection « Poétiques comparatistes » (SFLGC),
sous la direction de Tatiana Victoroff (Université de Strasbourg, Configurations littéraires, UR 1337) et de Virginie Tellier (Université Sorbonne Nouvelle, CERC, UR 172)
Ce numéro propose d’aborder les littératures de l’espace mouvant que l’on désigne sous le nom d’« Asie centrale ». Cette vaste région, composée d’une grande diversité linguistique et culturelle, sera entendue ici dans son acception la plus large, qui englobe les cinq républiques issues de l’ex-Union soviétique ((Turkménistan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan), mais aussi l’Afghanistan, l’Azerbaïdjan, la Mongolie, le Népal, le Bhoutan, ainsi que certaines régions aux statuts complexes, à l’intérieur de la Fédération de Russie (comme les Républiques de Touva, d’Altaï ou de Bouriatie[1]) et de la Chine (comme le Tibet ou le Xinjiang). Elle constitue un véritable carrefour entre des cultures diverses, où se rencontrent nomadisme et sédentarisme. Ces cultures se sont élaborées à la confluence des aires d’expansion de l’Islam et du bouddhisme, mais aussi du chamanisme, du nestorianisme, du manichéisme ou du zoroastrisme. Elles ont vu circuler de grands récits mythiques ou épiques[2] et expriment des relations comparables entre littérature, société, politique et ontologie.
Paradoxalement, cette zone culturelle reste peu explorée dans les études comparatistes, comme elle a été souvent marginalisée dans les études aréales qui se sont constituées autour des grandes puissances géopolitiques qui la bordent : Empire russe puis URSS, Chine, Inde, Empire perse puis Iran. Depuis 1991 et l’effondrement de l’URSS, l’Asie centrale a progressivement été érigée en objet d’étude par les sciences humaines et sociales. Emblématique de ce changement de paradigme, l’Institut français d’études sur l’Asie centrale, fondé en 1993 sous la tutelle du Ministère des Affaires étrangères, publie depuis 1996 les Cahiers d’Asie centrale. Des journées d’études consacrées à l’Asie centrale se tiennent régulièrement à l’Inalco et rassemblent des chercheurs et chercheuses désormais bien identifiés dans le champ, comme Catherine Poujol, Adrien Fauve ou Svetlana Gorshenina. Preuve du dynamisme international de ces recherches, en 2021-2022, trois manuels consacrés à ce « chaînon manquant de l’histoire mondiale[3] » ont vu simultanément le jour : Routledge Handbook of Contemporary Central Asia (sous la dir. de Rico Isaacs et Erica Marat, London, Routledge, 2021), European Handbook of Central Asian Studies: History, Politics, and Societies (sous la dir. de Jeroen Van Den Bosch, Adrien Fauve et Bruno De Cordier, Ibidem, 2021) et Central Asia: Contexts for Understanding (sous la dir. de David Montgomery, University of Pittsburgh Press, 2022).
Pourtant, si ces projets de recherche réunissent historiens et historiennes, anthropologues, sociologues, archéologues, politistes ou géographes, force est de consacrer que la littérature est rarement au cœur des recherches produites. Aucun développement spécifique ne lui est réservé dans les deux premiers manuels cités. Elle se voit néanmoins réserver l’avant-dernier des trente-deux chapitres du manuel le plus récent, où Rebecca Ruth Gould et Amier Saidula prennent en charge une synthèse rapide. En 2015, Marc Toutant et Gulnara Aitpaeva ont consacré un numéro des Cahiers d’Asie centrale à la relation entre littérature et société dans cette région, du xve siècle à aujourd’hui. Adoptant une approche chronologique, le numéro explore tour à tour la période timouride, le début des Temps modernes, la colonisation russe, la période soviétique, avant de consacrer une section au Kirghizistan contemporain. Ce numéro, qui entend commencer à explorer les relations entre culture et pouvoir dans le temps long, offre des pistes stimulantes pour penser les littératures d’Asie centrale.
Dans le contexte géopolitique et culturel actuel, l’Asie centrale apparaît ainsi comme un terrain riche à investir, que ce numéro de Poétiques comparatistes souhaite explorer, en s’appuyant sur les travaux déjà menés par les spécialistes des cultures d’Asie centrale, mais en privilégiant des approches comparatistes, au-delà des études monographiques.
Le volume se propose d’explorer les cinq axes suivants :
1. Littératures d’Asie centrale et mondialisations littéraires
L’Asie centrale est un espace systématiquement qualifié de « carrefour[4] ». Elle apparaît de ce fait comme un lieu privilégié pour étudier les faits de mondialisation, auxquelles es comparatistes consacrent actuellement de nombreux travaux[5] : comment articuler les échelles locale, régionale et mondiale ? Quelles circulations pour les littératures écrites et orales, comme la chanson, le conte ou l’épopée[6] ? Dans quelles langues ces circulations s’opèrent-elles à l’intérieur, mais aussi vers l’extérieur de cet espace ?
2. Études postcoloniales des littératures d’Asie centrale
Les études postcoloniales ont d’abord porté sur le Moyen-Orient, dans la postérité des travaux d’Edward Said, puis sur le devenir des grands empires coloniaux occidentaux, principalement français et britannique. Des tentatives ont néanmoins été faites, ces dernières années, pour proposer des lectures postcoloniales de l’ex-URSS, mais aussi pour adapter des grilles de lecture postcoloniales, et notamment le concept d’« orientalisme » aux situations culturelles et linguistiques des États multiethniques que sont la Chine ou la Russie[7]. Le volume se propose donc d’accueillir des propositions de réflexion sur les littératures des régions centrales qui convoqueraient, discuteraient, voire déplaceraient les cadres théoriques postcoloniaux.
3. Littératures d’Asie centrale et approches spatiales du fait littéraire
Un troisième axe pourrait s’inscrire dans le « spatial turn », et convoquer des études en géographie de la littérature, géocritique, géopoétique, écocritique ou écopoétique. La désertification des steppes, la raréfaction des ressources en eau, l’exploitation rapide du sous-sol ont attiré l’attention des écrivains et écrivaines. À titre d’exemple, la disparition de la mer d’Aral est devenue un véritable mythe littéraire dont s’emparent des artistes de multiples horizons dans les différents coins du monde. On pourra également aborder sous un angle écopoétique l’« écologie des langues[8] », concept qui s’avère particulièrement fécond pour penser le plurilinguisme de l’Asie centrale dans le temps long.
4. Représentations littéraires et artistiques de l’Asie centrale
Enfin, un axe pourrait se déployer autour des représentations de l’Asie centrale dans les littératures occidentales, notamment dans le genre du récit de voyage[9], afin d’observer la construction même de la représentation de cet espace, dans la lignée des travaux de Svetlana Gorshenina[10] ou de Matthieu Chochoy[11]. On réfléchira alors aux rencontres entre littératures occidentales et extra-occidentales, dans une région caractérisée par l’intensité des échanges culturels qui ont façonné sa culture[12].
5. Asie centrale : approches mythocritiques
Région d’anciens foyers mythiques – des épopées turco‑mongoles de l’Altaï aux récits chamaniques de Bouriatie – mais aussi carrefour où se sont rencontrés les imaginaires chinois, persans ou indiens (mythe du Roi‑Dragon, cycle de Gesar, cosmologies indo‑iraniennes), l’Asie centrale apparaît aujourd’hui comme un mythe en soi. Fascinante par la profondeur de son histoire et la puissance de ses paysages, elle produit un « réalisme magique » singulier et demeure, faute de savoirs largement diffusés, un espace privilégié pour les projections imaginaires. Ce numéro entend ouvrir une perspective mythocritique articulant l’étude des mythes anciens – récits des origines, figures fondatrices, révélations de vérités profondes – et l’analyse des mythologies modernes, dans le sillage de Roland Barthes et du Dictionnaire des mythes d’aujourd’hui[13]. Il s’agira d’examiner comment littératures et arts d’Asie centrale réinventent, déplacent ou déconstruisent ces matrices mythiques pour penser le monde contemporain.
Calendrier :
· Envoi des propositions
Les propositions d’articles (environ 3000 signes), accompagnées d'une courte bio-bibliographie, sont à envoyer avant le 15 juin 2026 à Tatiana Victoroff (victoroff@unistra.fr) et Virginie Tellier (virginie.tellier@sorbonne-nouvelle.fr).
· Envoi des articles
Les articles acceptés (35 à 40 000 signes espaces compris) seront à remettre pour le 30 novembre 2026. Ils seront rédigés en français.
· Publication
La publication est prévue pour 2027 dans la collection Poétiques comparatistes, éditée depuis 2006 par la Société Française de Littérature Générale et Comparée chez Lucie éditions Champ Social.
Pistes bibliographiques
Gulnara Aitpaeva et Marc Toutant (dir.), Littérature et Société en Asie centrale. Nouvelles sources pour l’étude des relations entre culture et pouvoir du XVe siècle jusqu’à nos jours, Cahiers d’Asie centrale, no 24, 2015.
Elisabeth Allès, « Un orientalisme intérieur. Les nationalités minoritaires en Chine », dans François Pouillon et Jean-Claude Vatin (dir.), Après l’orientalisme. L’Orient créé par l’Orient, Paris, IISMM – Karthala, 2011
Philippe Bornet et Svetlana Gorshenina (dir.), L'orientalisme des marges. Éclairages à partir de l'Inde et de la Russie, Études de lettres, 2-3, 2014.
Julien Bruley, « Essai sur une géographie évolutive dans l’épopée kirghize de Manas », Revista épicas, n° 10, 2021.
Louis-Jean Calvet, Pour une écologie des langues du monde, Paris, Plon, 1999.
Matthieu Chochoy, De Tamerlan à Gengis Khan. Construction et déconstruction de l’idée d’empire tartare en France du XVIe siècle à la fin du XVIIIe siècle, Leiden-Boston, Brill, 2022.
Jérôme David, Rêver la littérature mondiale, Paris, Ithaque, coll. « Theoria incognita », 2025.
Svetlana Gorshenina, L’Invention de l’Asie centrale. Histoire du concept de la Tartarie à l’Eurasie, Genève, Droz, 2014.
Rico Isaacs et Erica Marat (dir.), Routledge Handbook of Contemporary Central Asia, London, Routledge, 2021.
Tristan Mauffrey, « Les territoires de Gesar: Alexandra David-Néel et la mondialisation de l’épopée tibétaine », Revista épicas, n° 10, 2021.
David Montgomery (dir.), Central Asia: Contexts for Understanding, University of Pittsburgh Press, 2022).
Jean-Marc Moura, La Totalité littéraire. Théorie et enjeux de la littérature mondiale, Paris, PUF, 2023.
Sarga Moussa (dir.), Bouvier, intermédiaire capital, Viatica, HS 1, 2017.
Catherine Poujol, L’Asie Centrale. Au carrefour des mondes, Ellipses, 2013.
Dany Savelli (dir.), Présence du bouddhisme en Russie, Slavica Occitania, n° 21, 2005.
Nina Soleymani (dir.), Épopées d’Asie : du Moyen-Orient à l’Asie centrale, Projet épopée, no 9, 2023.
Jeroen Van Den Bosch, Adrien Fauve et Bruno De Cordier, European Handbook of Central Asian Studies: History, Politics, and Societies, Ibidem, 2021.
[1] Voir Dany Savelli (dir.), Présence du bouddhisme en Russie, Slavica Occitania, n° 21, 2005.
[2] Voir Nina Soleymani (dir.), Épopées d’Asie : du Moyen-Orient à l’Asie centrale, Projet épopée, no 9, 2023 ; Julien Bruley, « Essai sur une géographie évolutive dans l’épopée kirghize de Manas », Revista épicas, n° 10, 2021.
[3] Christopher Beckwith, The Tibetan Empire in Central Asia: a History of the Struggle for Great Power among Tibetans, Turks, Arabs and Chinese in the Early Middle Ages, Princeton, Princeton University Press, 1993, p. 241. Cité par Adrien Fauve, « Central Asian Studies: A Maturing Field? », European Handbook of Central Asian Studies: History, Politics, and Societies, sous la dir. de Jeroen Van Den Bosch, Adrien Fauve et Bruno De Cordier, Ibidem, 2021, p. 5.
[4] Voir notamment Catherine Poujol, L’Asie Centrale. Au carrefour des mondes, Ellipses, 2013.
[5] Voir notamment Chloé Chaudet [à compléter] ; Jérôme David, Rêver la littérature mondiale, Paris, Ithaque, coll. « Theoria incognita », 2025 ; Raphaël Luis [à compléter] ; Jean-Marc Moura, La totalité littéraire. Théorie et enjeux de la littérature mondiale, Paris, PUF, 2023.
[6] Tristan Mauffrey, « Les territoires de Gesar: Alexandra David-Néel et la mondialisation de l’épopée tibétaine », Revista épicas, n° 10, 2021.
[7] Voir Elisabeth Allès, « Un orientalisme intérieur. Les nationalités minoritaires en Chine », dans François Pouillon et Jean-Claude Vatin (dir.), Après l’orientalisme. L’Orient créé par l’Orient, Paris, IISMM – Karthala, 2011 ; Philippe Bornet et Svetlana Gorshenina (dir.), L'orientalisme des marges. Éclairages à partir de l'Inde et de la Russie, Études de lettres, 2-3, 2014.
[8] Louis-Jean Calvet, Pour une écologie des langues du monde, Paris, Plon, 1999.
[9] Voir par exemple Sarga Moussa (dir.), Bouvier, intermédiaire capital, Viatica, HS 1, 2017.
[10] Svetlana Gorshenina, L’Invention de l’Asie centrale. Histoire du concept de la Tartarie à l’Eurasie, Genève, Droz, 2014.
[11] Matthieu Chochoy, De Tamerlan à Gengis Khan. Construction et déconstruction de l’idée d’empire tartare en France du XVIe siècle à la fin du XVIIIe siècle, Leiden-Boston, Brill, 2022.
[12] Voir par exemple Dany Savelli (dir.), Autour de Nicolas Roerich : art, ésotérisme, orientalisme et politique, Slavica Occitania, no 48, 2019.
[13] Dictionnaire des mythes d'aujourd'hui (sous la dir. de Pierre Brunel, avec la collab. de Frédéric Mancier et de Matthieu Letourneux), Monaco, Éd. du Rocher, 1999.