Vieillissement et formes brèves
Maison de la Recherche Germaine Tillion, Université d’Angers, 5-6 novembre 2026
La vieillesse et le vieillissement paraissent, en premier lieu, synonymes de longévité, et semblent adaptés à des formes longues, voire lentes, pour en dire l’expérience. En regard, la brièveté est plutôt spontanément associée à la modernité et à la vie active, voire à la jeunesse : « Cette notion pourtant ancienne connaît un grand succès et une diversification extraordinaire dans notre société du zapping et de la vitesse » (Meynard et Vernadakis, 2019, p. 8), souvent définie comme postmoderne. La jeune génération plébiscite les formats brefs dans des médias multiples : Tik Tok, séries, SMS, etc. Le colloque vise ainsi à questionner ce que la forme brève, écrite ou orale, textuelle ou imagée, offre aux réflexions sur le vieillissement. La prédominance de la brièveté et de l'immédiateté dans la société actuelle croise le processus de vieillissement, sa signification et sa représentation. Dans quelle mesure le vieillissement peut-il également redéfinir les frontières et les usages des formes brèves ?
« Qu’est-ce donc que le bref ? » interroge Jean-Bernard Cheymol en ouverture de son Traité du bref (2025). « La question semble, à première vue, n’appeler que des évidences : ce serait ce qui prend peu de temps, ce qui s’exprime en peu de mots. » Mais la brièveté « se complique dès qu’on cherche à la penser » et s’impose comme un « phénomène fuyant » faisant l’« objet d’évaluations très contrastées » (Cheymol, 2025, p. 7). Le bref peut induire une densité du propos. Il engage alors un petit nombre de signes pour exprimer le plus possible, dans une approche où chaque détail fait sens. Mais la brièveté se caractérise également par son aptitude à saisir la vie quotidienne, la banalité, la tranche de vie, dans la mise en scène apparemment modeste des petites choses – mais qui vise à leur donner du sens. Parce qu’elle sous-tend un rapport au temps spécifique – un temps court, une inscription dans le présent, tout en offrant la possibilité d’ouvrir aux vertiges du temps dans une forme resserrée –, la brièveté s’impose comme un format pertinent pour appréhender et dire le vieillissement. Par exemple, Émeline Céron (2013), à partir de l’analyse de nouvelles de Stefan Zweig, d’Anton Tchekhov et d’Italo Svevo, identifie dans ces courts récits du vieillissement l’expression d’un nouveau rapport à soi, attendu habituellement dans le roman d’apprentissage (bildungsroman) : « Ce processus d’apprivoisement d’un nouveau moi apparaît également dans les récits consacrés à la vieillesse : des sensations nouvelles, liées au vieillissement, sont découvertes, semblables aux désarrois de l’adolescence du fait de l’impression de perte de maîtrise de soi qui les accompagne. » (p. 53) En outre, si Mathilde Bataillé (2017) observe une inclination de la création longue vers la forme brève en parallèle du vieillissement de l’écrivain Michel Tournier, dans quelle mesure la forme brève appartiendrait-elle aux caractéristiques esthétiques du style tardif (alterstil) ? Diane H. Bodart et Jean Gribenski (2020) notent « la production souvent quantitativement foisonnante des vieux artistes qui ne savent s'arrêter de créer, s'attachant à la pratique de leur art comme à une thérapie les maintenant en vie » (p. 12). La pratique de la forme brève explique-t-elle cette quantité ? Quelle(s) nouvelle(s) qualité(s) serait-elle alors susceptible d’apporter ?
Ce colloque invite ainsi à penser dans leur articulation deux thématiques de recherche – le vieillissement et les formes brèves. Il fait directement suite à une première journée de travail sous la forme d’une journée d’études qui a eu lieu le vendredi 26 septembre 2025 à la Maison de la Recherche Germaine Tillion (Université d’Angers). Il s’agira ainsi de poursuivre la réflexion amorcée en étoffant l’implication des disciplines (littératures, psychologie, arts du spectacle) et des actants (professionnels de l’EHPAD, directeur et animatrices, et enseignants-chercheurs) déjà présents lors de cette journée d’études, afin de l’étendre à d’autres disciplines et d’autres formats : gériatrie médicale, histoire et archives, sciences de l’éducation, sciences de l’information et de la communication… L’enjeu est d’analyser les représentations artistiques et littéraires du vieillissement (particulièrement quand elles donnent lieu à des collaborations avec les sciences humaines et à des pratiques de terrain) mais aussi de prendre en compte les usages des formes brèves lorsqu’elles interviennent en contexte (institutionnel ou non) de vieillissement. Nous voudrions mettre en lumière et être à l’écoute des dispositifs tels que celui conduit par Mohamed El Khatib (metteur en scène) et Valérie Mréjen (romancière, plasticienne et vidéaste) : l’inauguration, en 2022, d’un centre d’art au sein de l’EHPAD Les Blés d’or à Saint-Baldoph, selon un modèle de création partagé qui met en dialogue femmes et hommes résidents, artistes et soignants. Comme l’ont analysé Françoise Liot, Chloé Langeard et Sarah Montero (2020), le partenariat Culture & Santé (C & S) se développe à partir d’une convention signée en 1999 par les deux ministères concernés, favorisant la mise en œuvre d’actions culturelles à l’hôpital. Dans quelle mesure ces dispositifs participent-ils de la thérapie par l’art ou de l’art-thérapie, les terminologies recouvrant une multitude de réalités pensées depuis l’art ou depuis le soin ? Quels leviers la forme brève soulève-t-elle dans ces contextes de care ? Quels rapports privilégiés la culture de la forme brève et la santé aux âges avancés peuvent-elles entretenir ?
Le colloque vise également à développer la recherche-création en contexte gérontologique, avec la volonté de faire de cet événement un lieu, une pépinière de cette création d’une forme brève en lien avec des résidentes et résidents d’EHPAD, grâce au soutien de l’ILVV (Institut de la Longévité, des Vieillesses et du Vieillissement). Nous travaillerons avec Anne-Claude Romarie sur un projet de création intergénérationnelle qui mêle étudiantes et étudiants de l’Université d’Angers et résidentes et résidents à propos de leurs a priori respectifs sur la jeunesse et la vieillesse. Les enquêtes menées sur le vieillissement et la dépendance s’accordent à dire que l’un des principaux enjeux actuels de la réflexion sur le grand âge consiste à recueillir et à entendre la parole des vieux, quoique Dominique Argoud (2022) souligne que les modalités du recueil interrogent toujours. Quelle parole les dispositifs intergénérationnels offrent-ils aux hommes et aux femmes âgés ? La forme brève peut-elle être son écho ?
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Quelques axes possibles de réflexion, non exhaustifs :
1. Représentations de la vieillesse et du vieillissement dans et par les formes brèves (nouvelles, séries, photographies, tweets…)
2. Style tardif et prédominance esthétique de la forme brève
3. Usages des arts et des formes brèves dans le contexte du vieillissement (psychothérapie, art-thérapie, culture et santé, photolangage…)
4. Place du bref et des arts dans l’éducation au vieillissement (médecine narrative, formations et shared reading…)
5. Recherches sur le vieillissement, cliniques du vieillissement et formes brèves (archives, créations, expérimentations…)
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Modalités de soumission
Diversité des formats de présentation acceptées : les propositions étudiées pourront être à la fois des communications scientifiques (à une ou à plusieurs voix), des retours ou des récits d’expériences et des performances brèves en direct.
Les propositions sont à envoyer pour le 30 avril 2026 aux quatre adresses suivantes : mathilde.bataille@univ-angers.fr ; pboivine@uco.fr ; cathy.dissler@cyu.fr ; franck.rexand-galais@univ-angers.fr
Elles devront comporter un titre, un résumé de la proposition (5.000 signes maximum - espaces comprises) et une courte notice bio-bibliographique.
Retours du comité scientifique pour acceptation ou refus des propositions : 30 mai 2026.
Le colloque se tiendra les jeudi 5 et vendredi 6 novembre 2026 à l’Université d’Angers.
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Comité d'organisation
Mathilde Bataillé (UA, laboratoire CIRPaLL)
Pauline Boivineau (UCO, Angers, laboratoire CHUS)
Cathy Dissler (CYU, UMR Héritages)
Franck Rexand-Galais (UA, laboratoire CliPsy)
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Comité scientifique
Susanna Alessandrelli (Département de Lettres, Université de Pérouse, Italie)
Mathilde Bataillé (UA, laboratoire CIRPaLL)
Pauline Boivineau (UCO, Angers, laboratoire CHUS)
Cathy Dissler (CYU, UMR Héritages)
Johane Le Goff (Université Toulouse - Jean Jaurès, laboratoire LCPI)
Sergio Lopez Sande (UA, laboratoire CIRPaLL)
Franck Rexand-Galais (UA, laboratoire CliPsy)
Michelle Ryan (UA, laboratoire CIRPaLL)
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Bibliographie
ALEMAGNA Leslie et CORTAZA Noëlle, L'art pour un regard différent sur Alzheimer : créativité, vie sociale, vie psychique, Lyon, Chronique sociale, 2019.
ARGOUD Dominique, « La parole des vieux est-elle mieux entendue à l’heure des pratiques inclusives ? », Gérontologie et société, vol. 44, n° 167, 2022, p. 117-129.
BATAILLÉ Mathilde, Michel Tournier. L'écriture du temps, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2017.
BODART Diane H. et GRIBENSKI Jean, Le grand âge et ses œuvres ultimes. XVIe-XXIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020.
CENCI Cristina, « Narrative medicine and the personalisation of treatment for elderly patients ». European journal of internal medicine, n° 32, p. 22–25. https://doi.org/10.1016/j.ejim.2016.05.003
CÉRON Emeline, « La vieillesse entre réapprentissage et désapprentissage dans les nouvelles de Zweig, de Tchékhov et de Svevo », dans MAREC Yannick et RÉGUER Daniel (dir.), De l'hospice au domicile collectif. La vieillesse et ses prises en charges de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, Mont Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2013, p. 43-57.
CHEYMOL Jean-Bernard, Traité du [bref], Paris, Hermann, 2025.
HALPRIN Daria, traduit par ARGAUD Élise, « L’expression du corps dans la vie, l’art et la thérapie : explorations et modèles d’une méthode », dans HALPRIN Lawrence, De l'une à l'autre Composer apprendre et partager en mouvements, Contredanse, 2010, p.118-135. DOI : 10.3917/coda.colle.2010.01.0118.
JOLLIN-BERTOCCHI Sophie, « Une écriture peut-elle vieillir ? Le cas de Jean Échenoz », Revue d'Histoire littéraire de la France, 116e année, no 4, Octobre - Décembre 2016, p. 935-950.
LIOT Françoise, LANGEARD Chloé et MONTERO Sarah, Culture et santé. Vers un changement des pratiques et des organisations ?, Toulouse, Éditions de l’Attribut, 2020.
MEYNARD Cécile et VERNADAKIS Emmanuel (dir.), Formes brèves. Au croisement des pratiques et des savoirs, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2024.
MOLINIER Pascale, Le travail du care, Paris, La Dispute, 2013.
MONTANDON Alain, Écrire le vieillir, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, coll. « Cahiers de recherches du CRLMC-Université Blaise Pascal », 2005.
QUINODOZ Danielle, Vieillir : une découverte, Paris, PUF, 2008.
TANGERÅS TM. « Moments of meeting: A case study of Shared Reading of poetry in a care home », Frontiers in Psychology, 2022. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2022.965122