Traduire, réécrire, (s’)adapter. Rendre lisibles les œuvres pour la jeunesse (Dossier Les Cahiers FabLiJes)
Dossier Les Cahiers FabLiJes, n° 3
« Traduire, réécrire, (s’)adapter. Rendre lisibles les œuvres pour la jeunesse »
Dans la continuité de la journée d’études « Traduire, réécrire, (s’)adapter. Rendre lisibles les œuvres pour la jeunesse » qui s’est tenue à Lyon le 19 novembre 2025, Les Cahiers FabLiJes consacreront leur prochain dossier aux problèmes et défis qui se sont posés, au XIXe siècle, ou continuent de se poser, pour le XIXe siècle, aux traducteurs, traductrices et aux maisons d’éditions lorsqu’il s’agit de traduire, retraduire et/ou adapter des œuvres de littérature de jeunesse étrangères (ou françaises à l’étranger) considérées comme « illisibles » en raison de leur éloignement culturel (et/ou temporel) du public-cible.
Cet éloignement peut concerner les compétences de culture générale, lecture et vocabulaire présumées des enfants lecteurs, mais aussi et surtout les évolutions des mœurs et des sensibilités de la société. Par exemple, interrogeant les raisons pour lesquelles la comtesse de Ségur n’est pas traduite en Angleterre au XIXe siècle, et très peu au XXe, Sophie Heywood (Lévêque, 2013) montre que si la religion constitue un facteur d’explication (Ségur est bien traduite dans les pays où le catholicisme domine), il y en a d’autres : la conception de l’éducation par exemple, avec, en France, une proximité entre le monde des adultes et celui des enfants, inconcevable en Angleterre ; ou encore, le rapport aux châtiments corporels.
Si, donc, la question de la « lisibilité » (Nières-Chevrel, 1984) recouvre en premier lieu celle de la compréhension littérale des textes pour un lectorat étranger à la langue source, elle s’étend aussi et surtout aux enjeux de la réception d’œuvres idéologiquement controversées – ou devenues telles –, voire illisibles, pour un lectorat éloigné en termes de valeurs, qui réévalue ces œuvres. Ainsi, que faire, aujourd’hui, face à des ouvrages tels que Little Black Sambo d’Helen Bannerman (1899), initialement traduit en France sous le titre Sambo le petit nègre aux éditions Cocorico en 1950, modifié en Sambo le petit Noir en 1952, et devenu Le Grand courage de Petit Babaji chez Bayard Jeunesse en 1998, dans une version aux illustrations dénuées de caricature raciste ? Concernant des ouvrages de l’époque coloniale devenus illisibles et qui relèvent aujourd’hui davantage du document historique que de la littérature de jeunesse offerte aux enfants, ce type de révision paraît plutôt souhaitable et ne semble pas rencontrer d’opposition ou de crispations outrées, sauf à émaner d’une nostalgie douteuse. En outre, il va dans le sens de ce que préconise le cadre législatif : depuis sa version modifiée de 1954, l’article 2 de la loi française n°49-956 du 16 juillet 1949 stipule que les publications destinées à la jeunesse ne doivent contenir aucun contenu de nature à « inspirer ou entretenir des préjugés ethniques ». En revanche, de tels changements sont d’autant plus perçus comme un « saccage littéraire » (Soriano, 1970) que l’œuvre appartient au canon, au patrimoine littéraire, et qu’elle bénéficie d’une forte valeur sentimentale et symbolique dans une société donnée ou d’un fort degré de littérarité, c’est-à-dire de « ce qui fait d’une œuvre donnée une œuvre littéraire » (Jakobson, 1977, p. 16). La traduction de tels corpus est particulièrement susceptible d’engendrer « des choix et des refus, des sélections et des négociations » (Lévêque, 2023a, p. 225). Quels dilemmes linguistiques et éthiques se posent aujourd’hui pour réconcilier deux hautes exigences : celle, d’une part, de protéger les enfants contre toute forme de violence épistémique (stéréotypes offensants, représentations réductrices et stigmatisantes), et celle, d’autre part, de rendre accessibles des textes qui ont de l’importance sur le plan de l’histoire littéraire et mondiale ? Nommer les choses telles qu’elles l’étaient dans le (con)texte d’origine sans chercher à l’édulcorer par crainte de heurter les sensibilités, n’est-ce pas également permettre aux lecteurs et lectrices de « se mettre dans le passé » (Wecksteen-Quinio, entretien avec Bernard Hœpffner, 2014) pour mieux comprendre le présent et mieux comprendre l’Autre ? Et quels ont été les questions ou controverses qui ont pu se poser aux adaptateurs, traductrices et édieturs, au XIXe siècle ? Quelles conceptions de la jeunesse et de la littérature enfantine révèlent-elles ?
Le dossier se penchera ainsi sur les pratiques de (re)traduction, d’adaptation, de réécriture, de simplification et de censure de passages des textes d’origine, sous ce prisme : quelles controverses ou difficultés ont pu exister, au XIXe siècle, dans les transferts des œuvres destinées à la jeunesse ? De quelle nature ? Ou quelles controverses ou difficultés existent aujourd’hui, dans les adaptations des œuvres du XIXe siècle destinées à la jeunesse ? Pourquoi et comment rendre lisibles, des œuvres problématiques au regard de certaines valeurs véhiculées ?
Axes de réflexion
En ayant à l’esprit que ces axes ne sont pas exclusifs les uns des autres et que leur liste n’est pas exhaustive, les articles pourront :
1) Mener, avec les outils de l’analyse littéraire et de la traductologie, une étude comparée d’une œuvre et sa traduction, des choix opérés dans les retraductions successives, ou encore une comparaison entre une traduction française et dans une autre langue et culture cibles présentant des enjeux de réception divers.
2) Observer les stratégies éditoriales au niveau du paratexte, la présence ou non d’avertissements, d’annexes, et de notes, les changements d’illustrations.
3) S’intéresser aux prises de parole (dossiers, entretiens) des éditeurs, éditrices et des traducteurs, traductrices qui retracent la fabrique du livre, expliquent leur démarche, regrettent certaines injonctions. Ces prises de parole peuvent révéler des négociations entre l’auteur (l’autrice), les ayants droit ou l’éditeur de l’œuvre originale d’une part, et les acteurs de la traduction d’autre part ; ou bien des désaccords entre le traducteur (la traductrice) et la maison d’éditions qui accueille ou commande sa traduction ; ou encore des malentendus entre une traduction et le public.
4) Porter un regard scientifique et dépassionné sur les débats virulents qui agitent régulièrement la presse et la vie politique autour de ce que d’aucuns nomment « wokisme », « cancel culture » ou « bien-pensance » dès que la question des sujets sensibles en littérature est abordée, et tout particulièrement dans la littérature et la culture qui s’adressent à la jeunesse.
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Les propositions d’articles sont à envoyer pour le 25 mars 2026 à pauline.franchini@univ-lyon3.fr et àmarion.mas@umontpellier.fr.
Les articles complets seront à remettre aux mêmes le 31 mai 2026.
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Bibliographie indicative
· Littérature de jeunesse et traduction
Constantinescu Muguraş, 2013. Lire et traduire la littérature de jeunesse. Des contes de Perrault aux textes ludiques contemporains, Bruxelles, Peter Lang.
D’Arcangelo Adèle, Elefante Chiara, Pederzoli Roberta (dir.), 2019. Traduire pour la jeunesse dans une perspective éditoriale, sociale et culturelle, Equivalences, 46, 1-2.
Douglas Virginie (dir.), 2015. État des lieux de la traduction pour la jeunesse, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre.
Lévêque Mathilde (2013). « La réception de la comtesse de Ségur en Angleterre de 1860 à 1940 ». Le magasin des enfants. Consulté le 4 janvier 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/r6gc
Lévêque Mathilde, 2023a. Les Voix de la traduction, Paris, Classiques Garnier, coll. « Perspectives comparatistes ».
Lévêque Mathilde, 2023b. « Traduire pour la jeunesse. Entre idéal d’universalité et réalité des pratiques », Revue des livres pour enfants, Dossier « Traduire », n°329, avril 2023, p. 110-119.
Lévêque Mathilde, 2019. « Littérature de jeunesse », dans Bernard Banoun, Isabelle Poulin et Yves Chevrel (dir.), Histoire des traductions de langue française. xxe siècle, Lagrasse, Verdier, p. 981-1052.
Nières-Chevrel Isabelle, 2022. « La littérature de jeunesse au prisme de ses traductions françaises », dans Alexa Ceaïs, Magali Fourgnaud et Valérie Leyh, « Fictions morales à la fin du XVIIIe siècle : traduction, diffusion, réception à l’échelle européenne », Cahiers d’études germaniques, n° 82, p. 27-40.
Nières-Chevrel Isabelle, 2012. « Littérature d’enfance et de jeunesse », dans Yves Chevrel, Lieven D’hulst et Christine Lombez (dir.), Histoire des traductions de langue française, xixe siècle, Lagrasse, Verdier, p. 665-726.
Nières-Chevrel Isabelle, 2008. « Littérature de jeunesse et traduction : pour une mise en perspective historique », dans Nic Diament, Corinne Gibello, Laurence Kiefé, Catherine Thouvenin et alii (dir.), Traduire les livres pour la jeunesse : enjeux et spécificités, Hachette, BnF/ CNLJ – La Joie par les livres, p. 18-30.
Oittinen Riitta, 2000. Translating for Children, New York, Londres, Garland Publishing.
Pederzoli Roberta, 2012. La Traduction de la littérature d’enfance et de jeunesse et le dilemme du destinataire, Peter Lang, Bruxelles.
· Retraductions, rééditions
Berman Antoine, 1990. « La retraduction comme espace de la traduction », Palimpsestes, n°4, p. 1-7, http://journals.openedition.org/palimpsestes/596
Douglas Virginie et CaBaret Florence (dir.), 2014. La Retraduction en littérature de jeunesse / Retranslating Children’s Literature, Bruxelles, Peter Lang.
Fournié-Chaboche Sylvie, 2024. « Pour la transmission des marqueurs d’identité dans les traductions de la littérature de jeunesse : analyse des traductions françaises et espagnoles de The Famous Five », article déposé dans HAL Open Science, https://hal.science/hal-04497789v1.
Gennaï, Aldo. « Un cas de juvénilisation précoce : La Case de l’oncle Tom ». Écrire l’esclavage dans la littérature pour la jeunesse, édité par Christiane Connan-Pintado et al., Presses Universitaires de Bordeaux, 2020
Gennaï, Aldo. « Adapter La Case de l’oncle Tom en albums et en bandes dessinées ». Écrire l’esclavage dans la littérature pour la jeunesse (2), édité par Christiane Connan-Pintado et al., Presses Universitaires de Bordeaux, 2024
Nières-Chevrel Isabelle, 2009. Introduction à la littérature de jeunesse, Paris, Didier Jeunesse, chapitre « Récriture, traductions, adaptations ».
Nières-Chevrel Isabelle, 1997. « Des pratiques éditoriales diverses en matière de réédition : livres d’hier pour enfants d’aujourd’hui », dans Viviane Ezratty et Françoise Lévêque (dir.), Le Livre pour la jeunesse : un patrimoine pour l’avenir, Agence Culturelle de Paris, p. 53-65.
Wecksteen-Quinio Corinne, 2014. « Retraduire Mark Twain aujourd’hui : entretien avec Bernard Hoepffner », Traduire, Revue de la Société française des Traducteurs, n°231, décembre 2014, p. 86-91. https://journals.openedition.org/traduire/671
Wecksteen-Quinio Corinne, 2011. « La retraduction de Huckleberry Finn : Huck a-t-il (enfin) trouvé sa voix ? », Meta, vol. 56, n° 3, septembre 2011, p. 468-492. https://www.erudit.org/fr/revues/meta/2011-v56-n3-meta043/1008328ar/
· Adaptions, réécritures
Etienne Bénédicte et Mongenot Christine, 2021. « Adapter les textes littéraires : la littérature doit-elle avoir peur du lecteur ? », Le français aujourd’hui, n°213, p. 5-14.
Laso y León Esther, 2006. « Réécrire pour les jeunes », dans Cécile Boulaire (dir.), Le livre pour enfants. Regards critiques offerts à Isabelle Nières-Chevrel, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, p. 103-117.
Louichon Brigitte, 2015. « Le patrimoine littéraire : du passé dans le présent », dans Anissa Belhadjin, Marie-France Bishop (dir.), Les Patrimoines littéraires à l’école. Tensions et débats actuels, Paris, Honoré Champion, coll. « Didactique des lettres et des cultures », p. 93-106.
Mathieu-Colas Marie-Pierre et Mathieu-Colas Michel, 1983. « Traductions et remaniements. Les avatars du Club des cinq », La Revue des Livres pour enfants, n°89, p. 21-25.
Nières-Chevrel Isabelle, 2023. « De l’adaptation à la réécriture : faire naître la robinsonnade (1766-1818) », dans Ugo Dionne et Michel Fournier (dir.), Les Lumières de la jeunesse, Oxford University Press, p. 159-184.
Nières-Chevrel Isabelle, 1984. « L’adaptation dans les livres pour la jeunesse : lisibilité ou stratégie d’exclusion ? » Le français aujourd’hui, n°68, p. 80-85.
Soriano Marc, 1970. « Adapter pour la jeunesse : développement culturel ou saccage littéraire ? », L’École des parents, n°10, décembre 1970, p. 26-38.
· Valeurs et idéologies en littérature de jeunesse
Béhotéguy Gilles, Connan-Pintado Christiane, Plissonneau Gersende (dir.), 2015, Idéologie(s) et roman pour la jeunesse au XXIe siècle, Modernités n° 38, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux.
Benert Britta, Clermont Philippe (dir.), 2011. Contre l’innocence. Esthétique de l’engagement en littérature de jeunesse, Berne, Peter Lang.
Mas Marion, 2017. « Le lecteur et le citoyen. Analyse des relations entre littérature et valeurs dans les programmes du cycle 3 de l’école primaire », Le français aujourd’hui, « Littérature et valeurs », n°197, p. 27-36.
Nières-Chevrel Isabelle, 2005. « La transmission des valeurs et les ruses de la fiction : petite mise en perspective historique », dans Isabelle Nières-Chevrel (dir.), Littérature de jeunesse, incertaines frontières, Paris, Gallimard Jeunesse, p. 140-155.
Rouvière Nicolas (dir.), 2018. Enseigner la littérature en questionnant les valeurs, Bruxelles, Peter Lang.
Soulé Véronique, 2005. « Du discours non écrit à la censure ou plutôt de la censure au discours non écrit », dans Isabelle Nières-Chevrel (dir.), Littérature de jeunesse, incertaines frontières, Paris, Gallimard Jeunesse, p. 273-288.
· Sujets sensibles en littérature
Citton Yves, 2007. Lire, interpréter, actualiser, Paris, éditions Amsterdam.
Grand d’Esnon Anne et Marpeau Anne-Claire, 2018. « Les violences sexuelles dans les textes littéraires. Quels enjeux pédagogiques de lecture, quelle posture éthique pour l’enseignant·e ? », dans Nicolas Rouvière (dir.), Enseigner la littérature en questionnant les valeurs, Bruxelles, Peter Lang, p. 93-119.
Marpeau Anne-Claire, 2023. « Penser le silence, prendre la parole : expériences de lecture et sujets-lectrices dans les théories féministes littéraires anglo-américaines », RELIEF, vol. 17, n°2, p. 157–169.
Merlin-Kajman Hélène, 2020. La Littérature à l’heure de #MeToo, Paris, Ithaque.
· Sujets sensibles et traduction
Wecksteen-Quinio Corinne, 2023. « Comment rendre les sens du N-word ? L’exemple de la traduction française de A Time To Kill de John Grisham », dans Julie Loison-Charles et Nicolas Martin-Breteau (dir.), « Dire et traduire la couleur noire : nommer l’identité africaine-américaine en anglais et en français », RFEA (Revue Française d’Études Américaines), n °174, p. 58-77, https://www.cairn.info/revue-francaise-d-etudes-americaines-2023-1-page-58.htm ; https://doi.org/10.3917/rfea.174.0058
Wecksteen-Quinio Corinne, 2019. « Connotations culturelles et traduction : entre variation diachronique et variation synchronique », dans Nikol Dziub, Tatiana Musinova et Augustin Voegele (dir.), Traduction et interculturalité. Entre identité et altérité, Berlin, Peter Lang, coll. « Études de linguistique, littérature et art », n° 36, p. 51-63.
Wecksteen-Quinio Corinne, 2011. « Censure et traduction : détournement et contournement des sens interdits », dans Michel Ballard (dir.), Censure et traduction, Arras, Artois Presses Université, coll. « Traductologie », p. 53-68.
· Autres ouvrages cités
Jakobson Roman, 1977. Huit questions de poétique, Paris, Seuil, coll. « Points ».