19 et 20 novembre 2026, ULCO (Boulogne-sur-mer)
Dans L’Homme aux trois lettres, Pascal Quignard associe, sur le plan étymologique, les termes littérature et littoral. Un calembour, reconnaît-il, mais « reste l’image, qu’on ne peut empêcher de voir naître dans l’esprit ». Comment dès lors parler de littérature sans évoquer les bords de mer ?
Analysant les délimitations spatiales symboliques, dans Sur Racine, Roland Barthes parle ainsi du bord de mer contigu à l’espace tragique : « De l’Anti-Chambre à l’Extérieur, il n’y a aucune transition […]. Cette contiguïté est exprimée poétiquement par la nature pour ainsi dire linéaire de l'enceinte tragique : les murs du palais plongent dans la mer, les escaliers donnent sur des vaisseaux tout prêts à partir, les remparts sont un balcon au-dessus du combat même, et s'il y a des chemins dérobés, ils ne font déjà plus partie de la tragédie, ils sont déjà fuite. Ainsi la ligne qui sépare la tragédie de sa négation est mince, presque abstraite ; il s'agit d'une limite au sens rituel du terme. »
La fonction ici attribuée au bord de mer est, on le voit, fondamentale ; il est ce réel qui borde l’espace symbolique, il est ce lieu qui redonne possibilité au mouvement, il est ce profane naturel qui favorise la liberté du hasard, où le fatum n’a plus son mot à dire. Même si, en littérature, le bord de mer est, loin s’en faut, toujours aussi empreint de solennité et de gravité, nous souhaitons retenir des propos de Roland Barthes qu’il constitue une limite, et que cette caractéristique convient d’être interrogée lorsqu’on en vient à réfléchir à ces espaces qui séparent d’une lisière parfois ténue la terre et l’eau. Il serait en effet bien réducteur de définir les bords de mer comme de simples espaces de villégiature propices à la sérénité et à la rêverie.
Bien que l’expression bord de mer, plus vague et plus générale que les termes côte ou rivage, soit aisément compréhensible à chacun, elle renvoie concrètement à des formes géographiques très hétérogènes et ne se laisse pas facilement résumer ni cerner. Seule la présence de la mer permet de faire le lien entre le relief accidenté et escarpé d’une falaise et l’étendue plane et sablonneuse d’une plage, entre les galets d’Étretat et les récifs coralliens frangeants.
C’est sur cette nébuleuse aux visages protéiformes que nous souhaitons nous interroger, en questionnant les récits et discours, eux aussi variés, de genres, de tonalités et de nature bien différents, que cette limite entre la terre et l’eau a produits. C’est aussi cette question de la limite, de ce point de jonction et de basculement entre un état et un autre, une vie et une autre, qui retiendra notre attention.
Est-il possible de subsumer tous les bords de mer en un seul paradigme ? Est-il possible de rassembler l’abbaye de Bordemer dans Le Quart Livre, les flots monstrueux du récit de Théramène, la plage de Paul et Virginie, le Grand Bé de Chateaubriand, les rivages flaubertiens, les plages proustiennes, le « Cimetière marin » de Paul Valéry, le poème « Bords de mer » de Francis Ponge, les rivages et les grèves d’Yves Bonnefoy, en un ensemble cohérent et convergent ? Ou chaque bord de mer évoqué par un écrivain est-il marqué par une singularité inaliénable de description et d’intention ?
Notre propos essentiel sera de dégager une typologie littéraire du bord de mer, malgré les divergences de surface, des thématiques communes, voire des topoï, tout en restant attentifs aux sensibilités individuelles, aux évolutions chronologiques, combinées à des évolutions sociales et idéologiques. Il s’agira donc de mettre en lumière les types fondamentaux de bords de mer et les imaginaires qui leur sont rattachés dans les œuvres littéraires.
Voici quelques orientations possibles, la liste ne se voulant pas exhaustive :
Ø Le bord de mer fonctionne-t-il généralement plutôt comme contrepoint à ce qui l’entoure (en tant, par exemple, que vitrine parfaite ou rempart d’une ville qui se valorise à travers lui, ou au contraire en tant que lieu désolé et éloigné de l’harmonie urbaine) ?
Ø Le bord de mer confronte l’homme à l’infini de la création. Cette frontière, où se rejoignent l’eau, la terre et le ciel, a pu faire l’objet d’une forme de sacralisation, comme dans certains récits hagiographiques de l’époque médiévale. On pourra se demander si cette dimension mystique perdure sous des formes indirectes ou symboliques.
Ø En tant que seuil, le bord de mer ne devient-il pas souvent le lieu d’une pause indéfiniment prolongée, dans l’attente d’un événement ou d’une révélation toujours à venir ? Le rivage est-il un espace ouvert aux questions métaphysiques ?
Ø Peut-on dater l’émergence d’un nouveau regard sur les bords de mer, comme on a pu souligner celle d’un regard modifié sur la montagne – on pense bien sûr à l’influence de Rousseau et de La Nouvelle Héloïse ? Le Supplément au Voyage de Bougainville, les récits de voyages des grands navigateurs du XVIIIe siècle ont-ils influencé la peinture idyllique des rivages de Paul et Virginie ?
Ø Il semble que longtemps le bord de mer ait été perçu comme un simple seuil, une limite, un lieu de passage pour la guerre, le commerce, le pèlerinage, l’aventure ou l’exil. Peu à peu la littérature s’y est arrêtée, lui conférant un statut, une identité et une fonction poétique, dramatique ou narrative. Comment peut-on circonscrire cette identité ?
Ø Au-delà du topos de la contemplation de la mer déchaînée, reflet de l’âme romantique, la littérature a-t-elle produit des scènes typiques de bord de mer ? On ne saurait bien sûr évoquer ce dernier sans faire apparaître la figure dramatique du naufragé, source d’innombrables et fécondes robinsonnades. Et qu’en est-il du bord de mer comme espace scénique ? Quelles sont sa place et sa fonction au théâtre ?
Ø Comment se construit, dans la description, dans l’imaginaire littéraire, la symbolique de la limite ? Quelle place le bord de mer occupe-t-il dans l’opposition nature-culture, sociabilité-sauvagerie ? À quel moment est-il passé de lieu potentiellement dangereux à havre de paix, et ne reste-t-il pas, en tant que limes, toujours tendu entre cette dualité constitutive ?
Ø Le bord de mer n’est-il pas enfin devenu (ou plutôt redevenu) l’espace symbolique d’un combat politique, cette frontière où viennent s’échouer tant de migrants, ce no man’s land entre favorisés et déshérités ? La littérature reflète-t-elle cette politisation du bord de mer ?
Ø Le colloque s’adresse pour l’essentiel à des spécialistes de la littérature. Cependant, nous accueillerons volontiers quelques spécialistes en histoire et en sociologie, qui permettront d’éclairer nos réflexions sous un angle nouveau.
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Brève bibliographie indicative
Marc Augé, « Un ethnologue à la plage », Le Monde diplomatique, août 1995.
Les Back, Beaches and graveyards: Europe’s haunted borders », Postcolonial Studies, 2009, vol. 12, n° 3, p. 329-340.
Michel Collot, Un Nouveau Sentiment de la nature, Paris, Corti, coll. « Les Essais », 2022.
Alain Corbin, Le Territoire du vide : l'Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Flammarion, 1988.
Marc Fumaroli, « Les bords de mer, la mer et l’océan, la marine », Le Livre des métaphores, coll « Bouquins », 2012.
Anne-Sophie Gomez (dir.), « Sociopoétique de la baignade », Sociopoétiques, n° 5, Université Clermont Auvergne, novembre 2020.
Françoise Le Borgne & Alain Montandon (dir.), Villégiatures, Paris, Honoré Champion, coll. « Histoire culturelle de l'Europe », 2022.
Bernard Toulier (dir.), Tous à la plage ! Villes balnéaires du XVIIIe siècle à nos jours, Liénard, 2016.
Jean-Didier Urbain, Sur la plage : mœurs et coutumes balnéaires (XIXe-XXe siècles), Payot, 1996.
Paul Virilio, « Le littoral, la dernière frontière », Esprit, 2010, n° 12, p. 17-24.
Bertrand Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2007.
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Comité scientifique
Yves Baudelle, U de Lille
François Berquin, ULCO
Florence de Chalonge, U de Lille
Stéphane Chaudier, U de Lille
Claude Coste, CY Cergy Paris Université
Victoria Famin, U de Lyon 2
Catherine Haman, ULCO
Pierre Hyppolite, U de Nanterre
Tanguy Wuillème, U de Lorraine.