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L’expert et le profane : postures et enjeux, circulation des savoirs et des légitimités (revue Limes)

L’expert et le profane : postures et enjeux, circulation des savoirs et des légitimités (revue Limes)

Publié le par Marc Escola (Source : Abderrafiî Khoudry)

Appel à contribution pour le numéro 5 de la revue Limes (ISSN : 3085-4660)

Le développement des dispositifs de participation et de délibération publiques engage une relance permanente du débat autour des rapports entre profanes et experts. Les mutations socionumériques contemporaines, l’émergence de nouvelles formes de mobilisation associative et militante, ainsi que la complexification des divisions du travail invitent à ne plus appréhender les catégories de « profane » et d’« expert » comme des entités monolithiques et figées. Dès lors, l’expression d’« expertise profane » ou « citoyenne » (Bérard 2018) relève moins d’un oxymore que d’un processus de circulation, d’hybridation et de recomposition des savoirs, révélateur de l’« ambivalence de l’évolution de nos sociétés » (Grimaldi 2010 : 100).

Chaque catégorie subsume une pluralité de statuts, une nébuleuse de savoirs et de compétences. Les catégorisations recensées dans la littérature consacrée à cette question - telles que « quasi-expert », « professionnel amateur », « profane-amateur », « expertise distribuée » ou encore « légitimité profane » - constituent autant de tentatives pour saisir ces espaces interstitiels qui échappent à une lecture superficielle des transformations épistémiques structurant la relation entre profane et expert, marquant l’émergence d’une figure qui « s’anime d’une forme d’érudition […] renouvelée » (Galibert 2021). 

La figure du spécialiste incontesté, dont le savoir disciplinaire faisait figure de source exclusive de légitimité cognitive, tend à s’estomper. Elle connaît désormais une stabilité relative, tandis que se développent parallèlement d’autres modes d’appropriation de la réalité, ainsi que des formes discursives dérivées, alternatives ou réactives. Comme le souligne Moirand, « loin de s’en remettre aux spécialistes pour nommer les faits ou les événements du monde, loin d’entériner les paroles des spécialistes ou des experts, on les discute, on les conteste, on en propose d’autres » (2014 : 145). Ces formes discursives articulent, de manière souvent entremêlée, le descriptif et l’interprétatif, le théorique et l’expérientiel, l’intuitif et le contre-intuitif, le normé et le spontané, le local et l’universel, l’affectif et le cognitif, le doxique et le critique…

De telles hybridations s’observent du côté des spécialistes, qui déploient des stratégies visant à se rapprocher de l’ordinaire. Elles se traduisent par des formes de brouillage des genres et des registres discursifs (Rakotonoelina 2014), notamment lorsque le discours savant se didactise à l’occasion d’opérations de vulgarisation ou de médiatisation, ou lorsque le chercheur se met en scène dans la rencontre avec ses enquêtés…À l’inverse, des schémas analogues se manifestent du côté des profanes, qui cherchent à s’expertiser ou à rendre visible une forme d’expertise acquise, au moyen d’un travail rhétorique et discursif spécifique. Leur discours devient alors « un espace de construction identitaire » (Kpoundia 2015). 

En creux, se dessine l’idée que ces catégories de « profane » (ordinaire, populaire…) et d’« expert » (savant, spécialisé, normé…), ainsi que leurs multiples déclinaisons et désignations composites, n’ont rien d’a priori ni de naturel. Elles ne constituent pas une donnée, mais relèvent d’une construction sociale et discursive. Leur délimitation fait l’objet de négociations constantes au cours d’interactions (Adenot 2016 ; Khoudri 2022), au gré des contextes, des dispositifs et des rapports de légitimité qui les organisent. C’est parfois le chercheur qui leur donne forme, en s’appuyant sur des récurrences, des traits saillants ou des manifestations sociodiscursives se profilant en filigrane. Ces catégorisations s’actualisent également dans le discours des acteurs concernés, à travers des énoncés métadiscursifs par lesquelles ceux-ci revendiquent tel ou tel positionnement ou s’en distancient. 

Ce qui précède conduit logiquement à considérer que la dualité expert/profane présente une portée heuristique et une valeur opératoire. Cette potentialité analytique tient à leur référence à des questions relatives au savoir, au pouvoir, aux processus de/d’(in)visibilisation, ainsi qu’aux pratiques de catégorisation et de stéréotypage. Une telle ouverture des notions d’expert et de profane sur ces questions permet de dépasser le point de vue exclusivement descriptif pour basculer vers des perspectives critiques.  En ce sens, la dualité expert/profane « loin d’être un objet isolé d’autres problématiques peut constituer un excellent analyseur des problèmes à la fois sociaux et scientifiques, techniques et politiques, juridiques et philosophiques, qui irriguent et rythment notre actualité » (Bérard & Graspin 2010 : 15-16).  

Cet espace de problématisation ainsi ouvert peut être éclairé par plusieurs champs disciplinaires : linguistique, analyse du discours, littérature, sociologie, anthropologie, sciences de l’information et de la communication... Il ouvre également sur plusieurs axes de réflexion non nécessairement isolés les uns des autres. À titre indicatif et non exhaustif, les pistes suivantes peuvent orienter les contributeur·rice·s vers les textes attendus :

Axe 1 : Construction, circulation et contestation des catégories expert / profane

Cet axe invite à interroger les modes de construction, de circulation, de diffusion, de médiatisation et de subversion des catégories d’« expert » et de « profane ». Les contributions pourront s’intéresser, à titre indicatif, à :

L’expression de ces dynamiques et la manière dont elles présentent des régularités ou des fluctuations selon différents contextes.
Les modalités selon lesquelles ces catégories s’articulent, interagissent ou se confrontent, et l’existence éventuelle d’emprunts entre les registres ordinaires et spécialisés.
Les stratégies par lesquelles les acteurs contestent ou subvertissent les assignations catégorielles.
Les mécanismes de (dé)légitimation et de (dé)valorisation des formes ordinaires ou spécialisées, ainsi que la façon dont l’ordinaire ou le spécialisé « fait référence » (Oger 2021). 

Axe 2 : Agentivité profane et décloisonnement des savoirs à l’ère numérique

Le numérique favorise la démocratisation des savoirs et des compétences. Il offre aux profanes un accès aux arènes publiques, en les invitant à s’engager dans des « controverse(s) sociétale(s) » (Demonceaux 2022 : 244) et à exercer leur agentivité (Marignier 2015). Plusieurs travaux ont montré que les espaces numériques constituent un lieu de rencontre entre le spécialisé et l’ordinaire (Calabrese 2014 ; Djahanchahi et al. 2021), où les rapports profane/expert se (re)dessinent et où de nouveaux régimes de légitimité s’instaurent.

Cet axe propose d’examiner ces dynamiques, en s’attachant notamment à la manière dont des voix minorées ou décentrées, des figures invisibilisées, peuvent, par l’usage du numérique, décloisonner les savoirs et mettre à l’épreuve les hiérarchies institutionnellement établies.

Axe 3 : Porosités expert / profane et recompositions du champ littéraire

Le champ littéraire se caractérise par une perméabilité constitutive entre expert et profane, selon Bernard Lahire « le jeu littéraire n’a pas de frontières très nettes tracées entre les experts et les profanes » (2010 : 28). Cette porosité met en présence des logiques hétéronomes susceptibles de renvoyer l’auteur à l’extra-littéraire et d’engendrer des situations de tension ou de crise pour les écrivains (Lahire Ibid.). Elle peut toutefois se manifester sur un mode coopératif, comme en témoignent certaines formes de collaboration entre blogueurs (considérés comme des lecteurs amateurs) et éditeurs, qui œuvrent chacun à leur manière à la promotion des ouvrages (Bois et al. 2015).

Les réseaux socionumériques donnent à cette perméabilité une visibilité accrue, en favorisant l’émergence de nouveaux modes d’évaluation des œuvres portés par des lecteurs ou des critiques amateurs (Bois et al. 2016), ainsi que d’autres voies d’accès à la consécration littéraire, notamment à travers le dispositif des prix littéraires (Ducas 2014b). Ces transformations s’inscrivent plus largement dans un contexte marqué par la « peoplisation de l’auteur » et la « spectacularisation du littéraire » (Ducas 2014a), qui redéfinissent les modalités de reconnaissance, de légitimation et de visibilité dans le champ de l’écrit littéraire.

Cet axe propose ainsi d’accueillir des travaux portant sur les mutations contemporaines des rapports expert/profane dans le domaine littéraire, en s’intéressant notamment aux formes de circulation, d’évaluation et de légitimation des œuvres, ainsi qu’aux tensions qu’elles suscitent au sein des cadres institués. Il invite également à s’intéresser aux formes dissidentes qui se disséminent au sein des cadres normatifs de l’écrit littéraire lui-même, qu’il s’agisse de dispositifs textuels, de choix formels ou de modes d’énonciation par lesquels se rejouent, se contestent ou se déplacent les frontières entre légitimités expertes et profanes, et qui bousculent le canon littéraire établi.

Axe 4 : Quand l’expertise vacille : savoirs, normes et pratiques enseignantes

À l’instar de tout échange en contexte professionnel qui « met en présence un expert et un profane » (Laforest 2012 : 93), l’interaction didactique instaure une « relation interlocutive enseignant-expert / enseigné-profane » (Nicolas 2015 : 267). Cette structuration demeure relative : les places interactionnelles y font l’objet de négociations constantes, dans un cadre où l’enseignant est amené à jouer « le rôle de médiateur, de modérateur et non de détenteur de savoir » (Muller 2011). 

Face à la complexité des situations d’apprentissage, l’enseignant se trouve ainsi conduit à composer avec des savoirs hétérogènes, en mobilisant parfois des formes de savoir profane lorsqu’il recourt, par exemple, à des « analogies intuitives, allusions à l’actualité, au vécu des enfants et adolescents, mentions d’éléments empruntés à la culture juvénile, etc. » (Jorro & Tutiaux-Guillon 2015 : 5). Ces pratiques interrogent les modalités concrètes de circulation, d’appropriation et de reconnaissance institutionnelle des savoirs dans les dispositifs éducatifs.

Par ailleurs, la position de l’enseignant-expert peut se voir fragilisée par l’imposition de normes politico-économiques, dont les logiques contribuent à transformer les universitaires eux-mêmes en profanes et à faire entrer en scène d’autres professionnels, porteurs d’expertises politiquement orientées (Garcia 2008 ; Vergnaud 2025). Cet axe propose ainsi d’accueillir des travaux portant sur les reconfigurations contemporaines des rapports expert/profane dans les champs éducatifs, en s’intéressant aux tensions, ajustements et recompositions qui traversent les pratiques enseignantes, les dispositifs de formation et les politiques éducatives.

Modalités de soumission :

Date limite d’envoi des propositions : 10/04/2026

Format attendu : Un résumé de 250 à 500 mots, accompagné de 5 mots-clés. Les auteur·rices préciseront leur statut professionnel, leur affiliation institutionnelle, ainsi que leurs coordonnées (adresse mail).

Langues acceptées : Français et anglais

Les propositions doivent être envoyées à l’adresse suivante : a.khoudri@umi.ac.ma 

Calendrier prévisionnel : 

Retour aux auteur·rices : au plus tard le 12/04/2026

Soumission des articles complets : 12/07/2026

Notification finale aux auteur·rices après la soumission complète : 25/09/2026

Parution du numéro : 30/12/2026.

Bibliographie 

Adenot, P. (2016). Les pro-am de la vulgarisation scientifique : de la co-construction de l’ethos de l’expert en régime numérique. Itinéraires, 2015-3. https://doi.org/10.4000/itineraires.3013 

Bérard, Y. (2018). L’expertise citoyenne. Dans F. Claveau & J. Prud’homme (dir.), Experts, sciences et sociétés (p. 59–76). Les Presses de l’Université de Montréal.

Bérard, Y., & Crespin, R. (2010). Introduction : objet flou, frontières vives. Dans Y. Bérard & R. Crespin (dir.), Aux frontières de l’expertise. Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.9920 

Bois, G., Saunier, É., & Vanhée, O. (2015). La promotion des livres de littérature sur Internet : l’agencement du travail réputationnel des éditeurs et des blogueurs. Terrains & travaux, 26(1), 63–81. https://doi.org/10.3917/tt.026.0063 

Bois, G., Saunier, É., & Vanhée, O. (2016). La critique littéraire amateur sur les blogs de lecteurs. RESET, 5. https://doi.org/10.4000/reset.736 

Calabrese, L. (2014). Rectifier le discours d’information médiatique : quelle légitimité pour le discours profane dans la presse d’information en ligne ? Les Carnets du Cediscor, 12, 21–34.

Damay, L., Benjamin, D., & Duez, D. (dir.). (2011). Savoirs experts et profanes dans la construction des problèmes publics. Presses universitaires Saint-Louis Bruxelles. https://doi.org/10.4000/books.pusl.3762 

Demonceaux, S. (2022). Dynamiques des échanges numériques autour d’un sujet controversé : le cas du forum Homéopathie sur le site Doctissimo. tic&société, 15(2–3), 241–263.

Djahanchahi, S., Galibert, O., & Cordelier, B. (2021). Vers une catégorisation info-communicationnelle de l’expertise dans les communautés de santé en ligne. Dans B. Cordelier & O. Galibert (dir.), Communications numériques en santé (p. 179–208). ISTE Éditions.

Ducas, S. (2014a). La littérature aujourd’hui : populaire ? Bulletin des bibliothèques de France, (1), 78–88.

Ducas, S. (2014b). Ce que font les prix à la littérature. Communication & langages, 179(1), 61–73. https://doi.org/10.3917/comla.179.0061   

Galibert, O. (2021). La figure de l’érudit au risque d’Internet. Hermès, La Revue, 87(1), 181–188.

Garcia, S. (2008). L’expert et le profane : qui est juge de la qualité universitaire ? Genèses, 70(1), 66–87. https://doi.org/10.3917/gen.070.0066 

Garric, N., & Léglise, I. (2012). Analyser le discours d’expert et d’expertise. Dans I. Léglise & N. Garric (dir.), Discours d’experts et d’expertise (p. 1–16). Peter Lang.

Grimaldi, A. (2010). Les différents habits de l’« expert profane ». Les Tribunes de la santé, 27(2), 91–100. https://doi.org/10.3917/seve.027.0091 

Jorro, A., & Tutiaux-Guillon, N. (2015). Savoirs profanes, savoirs scientifiques dans la formation des enseignants : introduction. TransFormations, (13–14).

Khoudri, A. (2022). La rencontre scientifique-journaliste, une hybridation hasardeuse des cultures professionnelles. Revue française des sciences de l’information et de la communication, 25.

Kpoundia, F. M. (2015). L’expertise profane dans la prise en charge hospitalière du VIH/SIDA au Cameroun : entre bénévolat et emploi. Anthropologie & Santé, (10).

Laforest, M. (2012). De l’intérêt d’articuler les dimensions discursive et interactionnelle de la conversation : le cas d’une profession en voie de légitimation. Langue française, 175(3), 91–109.

Lahire, B. (2010). Publicisation de la littérature et frontières invisibles du jeu littéraire. Littérature, 160(4), 20–29. https://doi.org/10.3917/litt.160.0020 

Lochard, Y., & Simonet, M. (2009). Les experts associatifs, entre savoirs profanes, militants et professionnels. Dans D. Demazière & C. Gadéa (dir.), Sociologie des groupes professionnels : acquis récents et nouveaux défis (p. 274–284). La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.demaz.2010.01.0274 

Marignier, N. (2015). L’agentivité en question : étude des pratiques discursives des femmes enceintes sur les forums de discussion. Langage & Société, (2), 41–56.

Muller, C. (2011). Effet d’une activité inhabituelle sur le positionnement de l’enseignant et des apprenants : vers une inversion des rôles ? Actes du colloque international Spécificités et diversité des interactions didactiques.

Nicolas, L. (2015). La relation entre enseignant-expert et apprenant(s) : quelle issue à la transgression des places dans l’interaction didactique ? Voix plurielles, 12(1), 252–271.

Oger, C. (2021). Faire référence. La construction de l’autorité dans le discours des institutions. Éditions de l’EHESS.

Rakotonoelina, F. (dir.). (2014). Perméabilité des frontières entre l’ordinaire et le spécialisé dans les genres et les discours. Les Carnets du Cediscor, 12.

Vergnaud, C. (2025). Enseigner la géographie à l’université. Penser la pédagogie universitaire de et par la géographie. Géographie et cultures, (125–126), 51–71.