Édition
Nouvelle parution
Herman Melville, Poésies

Herman Melville, Poésies

Publié le par Marc Escola

Traduction de l'anglais (États-Unis), préface et notes de Thierry Gillybœuf

D’un vol rasant et tournoyant,    Légères, les hirondelles effleurentLe champ quand le temps est nuageux,    Le champ forestier de Shiloh :Le champ où la pluie d’avril a soulagéCeux qui gisaient, assoiffés, tordus de douleurDans le silence de la nuitQui suivit le combat dominical    Autour de l’église de Shiloh –L’église en rondins de bois, si isolée,Qui se fit pour beaucoup l’écho du dernier souffle        De la prière spontanée    D’ennemis mourants enchevêtrés –Ennemis le matin, mais amis le soir –    Peu leur importe la patrie ou la gloire :(Comme une balle peut détromper !)    Car à présent ils gisent au sol,Effleurés par les hirondelles,    Et tout est silencieux à Shiloh.

Première traduction intégrale en français des recueils poétiques de Herman Melville (1819-1891), cette édition s'ouvre avec le recueil qu’il a publié chez Harper and Brothers, Tableaux et aspects de la guerre (1866) – son Iliade –, qui est sans doute, avec les Battements de tambour de Walt Whitman, le plus beau et poignant ensemble poétique consacré à la guerre de Sécession. Le volume regroupe ensuite les deux livres que Melville a édités à compte d’auteur à 25 exemplaires chacun, John Marr et autres marins avec quelques marines (1888), l’adieu à la mer de l’un de ses plus grands chantres, et Timoléon etc. (1891), inspiré des lieux visités lors du séjour de Melville en Europe et au Proche-Orient. À ces trois recueils achevés et parus du vivant de l’auteur s’ajoutent trois autres ensembles (dont seul le grand poème épique Clarel a été écarté, pour un prochain volume) : Herbes folles et sauvageons avec une rose ou deux, le manuscrit que Melville avait laissé à sa mort, poèmes d'amour apaisé dédiés à son épouse ; Parthénope, constitué de deux longs poèmes attribués à deux personnages imaginaires et d’un groupement de proses qui témoignent d’une grande liberté de forme ; ainsi qu’une quarantaine de poèmes épars et inédits, dont l’acte de naissance de Billy Budd.

Très diverse dans la forme comme dans les thématiques, la poésie de Melville constitue en quelque sorte le troisième « acte » de son œuvre, après la période des romans (1846-1857) et celles des nouvelles (1853-1856). Chacun de ses recueils ou ensembles tourne autour d’une même thématique, les formes poétiques l’obligeant à endiguer la force prodigieuse de son inspiration sans cesse renouvelée, et en fait d’autant mieux ressortir la sensibilité, surprenant souvent le lecteur par son audace et son originalité. La traduction de Thierry Gillybœuf parvient à les restituer, tout autant que la vitalité des rythmes et la variété des tonalités. Le souffle de cette écriture au long cours et le génie melvilliens traversent ces 30 années d’écriture poétique qui parachèvent l’œuvre d’un immense écrivain. Pour le lecteur francophone, la poésie de Melville est sans aucun doute son chef-d’œuvre inconnu.

 

 

En 1846, Melville avait fait une entrée fracassante en littérature avec le récit autobiographique romancé de son séjour parmi les cannibales taïpis sur une île des Mariannes, Taïpi, qui avait rencontré un franc succès. Mais dix années et neuf romans plus tard, la critique et les lecteurs se sont détournés de son œuvre, incomprise de ses contemporains, auprès de qui il passe pour un écrivain à la folie obscène. C’est la « malédiction Melville », née d’un malentendu, car il était considéré avant tout comme un auteur de récits d’aventures exotiques, nourris de sa propre expérience de marin. Mais quand, à seulement trente-deux ans, avec déjà cinq romans derrière lui il se lance dans une toute autre aventure romanesque, dont l’envergure et la modernité ne laissent pas de surprendre, avec Moby Dick, la magistrale épopée de la Baleine Blanche, et l’ambitieux Pierre ou les Ambiguïtés, l’échec de ces deux livres est aussi écrasant que le génie qui les anime.

Alors qu’il n’a pas encore quarante ans, Melville ne publiera plus jamais le moindre ouvrage en prose de son vivant, et se tourne désormais vers la poésie, comme l’atteste une lettre de 1859 de sa femme, Lizzie : « Herman s’est mis à faire des vers. » Bien que son œuvre poétique reste assez méconnue, il peut revendiquer d’avoir porté la poésie américaine sur les fonts baptismaux, aux côtés de ses exacts contemporains Emily Dickinson (1830-1886) et Walt Whitman (1819-1892). 

C’est vraisemblablement la démesure du souffle melvillien qui n’a cessé d’alimenter, de son vivant, l’incompréhension entourant son œuvre. Ainsi, Tableaux et aspects de la guerre, qui est sa proposition d’une Iliade américaine, n’a pas trouvé l’écho que Melville avait, malgré tout, secrètement espéré, comme si ses contemporains et compatriotes lui refusaient, une fois de plus, de s’inscrire dans une histoire et un mythe communs, lui qui avait pourtant si bien compris, dans ses romans, ses nouvelles et ses poèmes, l’éthos américain. — Thierry Gillybœuf, extraits de la préface